‹ Les médecins au temps de MolièreChapitre 86 sur 223 · L ALCHIMIE · texte numérisé non relu

L ALCHIMIE

vents apôtres, et qu’à force de l’étudier dans cet espoir, ils en produisirent un grand nombre de combinaisons et de préparations nouvelles.

En France, où le sens pratique des choses l’a toujours emporté sur le culte exclusif de la théorie, on fît en général assez bon marché des tendances théosophiques et panthéistiques d’outre-Rhin, et ii se fit de bonne heure une séparation tranchée entre les mystiques et les chimistes. Les premiers firent de l’astrologie leur principale étude l. Mais l’astrologie médicale eut peu de succès, et cela par une bonne raison : c’est qu’elle a, outre son absurdité, l’inconvénient grave de mener au fatalisme absolu ; ce qui ne fait pas le compte des malades. Aussi alla-t-elle promptement en déclinant; au dix-septième siècle, elle était déjà tombée dans le discrédit le plus complet, et devenue l’apanage des charlatans de bas étage, et des médecins ambulants.

La chimie eut, et devait avoir une fortune différente.

1. Voici un exemple pris au hasard dans un Recueil d’observations médicales de l’École astrologique. Il s’agit d’une fièvre intermittente : « Uxor cujusdam textoris morbo periodico decubuit hora 6 mane, die augusti 1551. Mercurius Orientis dominus e diametro Saturuum 6 domicilii hospitatorem regressu vexatum videbat. Quamobrem Mercurius signi ascendentis dominus, adversa radiatione a Saturno improbe afflictus erat, cum Lunæ testimonio, licet prædicti Orientis et 6 loci perambulassent Leonem et Aquarium ; nihilominus ista ægrota convaluit nulla sumpta medela , quia decreti aflectus de domino Orientis, a domino 6 domus vel 12 infelicitate depresso, locum semper non habet in morbis periodicis. » (Thomas Boderius, De ratione et usu dierum criticorum. Paris, 1551.) On voit que la thérapeutique n’a pas grand’chose à faire dans ce système.

l’antimoixe.

Car enfin, si petits qu’eussent été ses progrès, ils n’en étaient pas moins certains ; les résultats qu’elle obtenait étaient matériels, palpables. Elle dut aux médecins cet inappréciable avantage, qu’elle ne pouvait attendre des alchimistes de profession : celui de se dégager de plus en plus du mystérieux appareil dont l’avaient enveloppée les derniers représentants du moyen âge, et de se présenter à l’esprit comme une science semblable à une autre , dont les lois et les procédés n’avaient rien de surnaturel. Quanta l’efficacité des agents minéraux, on en avait tous les jours la preuve, et l’on se faisait ce raisonnement très-simple : s’ils ont le pouvoir d’empoisonner, pourquoi n’auraient-ils pas celui de guérir?

YI. Ce progrès, au dix-septième siècle, était un fait accompli. La chimie, sortie des voies ténébreuses du mysticisme, pour entrer dans celles de la science, venait, au nom des services qu’elle se croyait appelée à rendre, réclamer sa place dans la médecine. Mais on lui tenait rancune, à cause de ses origines. Les sympathies qu’elle avait rencontrées à Montpellier la rendaient suspecte aux puristes de la Faculté de Paris. De lourdes bévues, commises par ses plus chauds sectateurs, pesaient sur son passé. Enfin, le mépris qu’elle affichait pour l’antiquité alarmait la majeure partit* des médecins, élevés, comme nous l’avons vu, dans un profond respect pour tout ce que la chimie prétendait réformer, détruire, ou remplacer. En un mot, ce qui s’agitait alors, c’était au fond la question toujours ancienne

l’humorisme.

et toujours nouvelle de la part qui doit être faite en médecine aux sciences dites accessoires ; la même question, dirai-je, que, sous une autre forme, et à propos d’un autre médicament, on a vu, en 1860, passionner si vivement les membres les plus éminents de l’Académie impériale de médecine.

Il ne manqua pas d’esprits conciliants, qui tentèrent une alliance entre le passé et le présent, et conçurent l’espoir, assurément fort raisonnable, de faire accepter les nouvelles théories chimiques sous le patronage du galénisme. On ressent toujours plus ou moins l’influence du milieu où l’on vit, même lorsqu’on la combat ; or il y avait un point essentiel, sur lequel, partisans ou adversaires de la chimie, tous étaient à peu près d’accord : c’était l’humorisme. Le germe en existait dans Galien, dont la médecine tout entière repose sur la doctrine des quatre humeurs : le sang, la bile, la pituite et l’atrabile ou mélancolie. Sans doute, à force de le commenter, on avait beaucoup renchéri, beaucoup subtilisé sur les paroles du maitre ; d’autre part, il avait été violemment battu en brèche ; mais il n’en restait pas moins un certain nombre de principes universellement acceptés, et passés à l’état d’axiomes ; à savoir : que toute maladie provient d’une surabondance d’humeurs; que ces humeurs peuvent pécher par quantité et par qualité : s’il y a simplement excès, c’est alors la pléthore ; si les humeurs sont plus ou moins viciées, il y a cacochymie (d’où cette règle générale qui dominait la thérapeutique de l’école : que la pléthore se combat par la saignée, et

l’antimoixe.

la cacochymie par la purgation). Que si, au lieu d’affecter les organes internes, les humeurs se portent à l’extérieur, elles donnent naissance aux tumeurs , qui sont elles-mêmes de quatre espèces principales : le phlegmon qui vient du sang, Y érysipèle qui vient de la bile, Y œdème qui vient de la pituite, et le squirrhe qui vient de l’humeur mélancolique, etc., etc. Tout cela, je le répète, était hors de contestation, et avait passé dans le langage. Témoin les terribles imprécations dont le Purgon de Molière accable son indocile malade : « Je vous abandonne à votre mauvaise constitution, à l’intempérie de vos entrailles, à la corruption de votre sang, à l’âcreté de votre bile, à la féculence de vos humeurs 1 ! »

Tandis que les orthodoxes s’en tenaient à ces termes généraux d’âcreté, de corruption, de féculence, qui ne les compromettaient pas beaucoup, les médecins chimistes cherchaient à préciser les choses, en faisant intervenir dans l’organisation humaine les phénomènes qu’ils avaient sous les yeux dans leurs laboratoires. C’était le temps où Willis essayait de répandre ce système en Angleterre : la fièvre n’était plus qu’une effervescence du sang, due à une véritable fermentation ; les spasmes et les convulsions reconnaissaient pour cause l’explosion du sel et du soufre avec les esprits animaux ; il n’était plus question que de combustions,

1. Il est digne de remarque que la médecine humorale est restée celle des gens du peuple, dont le langage est si souvent ce qu’était, deux cents ans auparavant, celui de la science.

l’humorisme.

de pourritures, de dissolutions, de nitre, de sel, de mercure. La Faculté de Paris, tout en résistant tant bien que mal à ce mouvement, le suivait pourtant de loin. Car de quel droit eût-elle pu proscrire la chimie, elle qui ne voyait dans les maladies que les altérations des liquides de l’organisme? La chimie voulait préciser ces altérations , rien de plus. C’était la conséquence extrême des doctrines officielles ; hypothèses pour hypothèses, les nouvelles valaient bien les anciennes. La Faculté le sentait, et se montrait assez coulante sur la théorie. Cela était sans conséquence.

Mais il n’en était plus de même sur la question pratique du traitement des maladies. Tout le monde était d’accord sur ce point, qu'il s’agissait avant tout d’évacuer l’ humeur peccante . On se partageait sur les moyens.

Les fidèles sectateurs d’Hippocrate et de la tradition mettaient tout leur art à attendre, comme ils le disaient, la coction des humeurs, laquelle devait se faire par l’effort spontané de la nature ; ils avaient foi à la doctrine des jours critiques, et soutenaient qu’il n’est au pouvoir de personne de les hâter ni de les prévenir, que le mieux à faire est de les laisser venir et d’en profiter habilement; ils avaient fait delà purgation un art d’un détail infini, et s’attachaient non-seulement à purger à propos, mais à purger séparément, et selon les indications, la bile, Tatrabile, ou le phlegme. En somme, ils agissaient fort peu, recouraient beaucoup à l’hygiène, et n’employaient aucun moyen énergique. Le séné, dont ils exaltaient avec complaisance les vertus singu-

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