‹ Les médecins au temps de MolièreChapitre 95 sur 223 · ORTHODOXE · texte numérisé non relu

ORTHODOXE

1 point dé préjugés contre la chimie, et ne veut pas la | condamner sur l’étiquette ; il croit au progrès ; il est convaincu que, si Hippocrate et Galien revenaient au monde, ils seraient les premiers à faire usage de cer- | tains remèdes nouveaux dont l’efficacité est incontestable. 11 va même plus loin : il admet la possibilité, la réalité des spécifiques. Il pense que la nature a préparé des remèdes pour toutes les maladies, et que c’est à I l’homme de les découvrir. « Cette connaissance fait rougir tous les jours de superbes savants, quand ils voient guérir par des idiots, et par des remèdes qu’ils foulent aux pieds, les malades qu’ils ont lâchement abandonnés. »

Mais sur la question particulière de l’antimoine, il est intraitable; et l’on doit convenir, avec ses deux amis, que les raisons qu’il donne pour le condamner sont pour la plupart excellentes. Il a des vues saines et élevées sur le rôle du médecin, ne veut pas précipiter les choses, craint d’aller au rebours de la vérité par les moyens violents, de contrarier les efforts salutaires de la nature, qu’on doit se contenter de seconder doucement, sans vouloir les hâter , ni les arrêter , ni les contraindre. « Il n’est pas permis, en l’exercice de la médecine, qui nous met entre les mains la vie et la mort des hommes, d’imposer de nouvelles lois, et de laisser les meilleures maximes de nos premiers maîtres, que la suite de tant de siècles a fait reconnaître pour avoir été aussi judicieusement établies qu’elles se trouvent véritables. Il faudrait pour les abolir, avant toutes

LITTÉRATURE ANTIMONIALE'.

choses, en avoir détruit le fondement, et confirmé les opinions nouvelles par des principes scientifiques et un tissu de propositions véritables, nécessaires, et de soi connues. »

XI. Une critique si modérée, venant après des réquisitoires injurieux et diffamants, aurait dû sembler un appel à la conciliation. Mais cela ne faisait pas le compte des antimoniaux. Eusèbe Renaudot, le fils du célèbre et infortuné fondateur de la Gazette , dont on verra bientôt les essais de réforme, croyait avoir des injures de famille à venger. Il le fit dans un prolixe pamphlet divisé en deux parties : Y Antimoine justifié, et Y Antimoine triomphant, avec cette épigraphe :

Est. in quibusdam tanta perversitas,

Ut inventis frugibus, glande vescantur.

Germain avait prétendu dans sa préface avoir été éclairé par une expérience personnelle, et, mis à l’article de la mort par une prise d’émétique, n’avoir été ranimé que par huit ou dix bonnes saignées. Eusèbe Renaudot fait précisément la contre-partie, et déclare ne prendre la plume que par reconnaissance pour l’émétique, auquel il doit la vie. Lequel faut-il croire des deux?

Ce qu’il y a de plus grave, c’est que le livre porte en tête une liste d’adhérents, où figurent soixante et un docteurs de la Faculté de Paris (la moitié environ), parmi lesquels, quelques noms importants, entre autres celui de Guénaut, qui avait payé les frais d’impression. Au

l’antimoine triomphant.

milieu des approbations , épigrammes , acrostiches, hexastiches, qui décorent les premières pages, se trouve un sonnet de Colletet, assez bien tourné. Le voici :

Précieux élixir, céleste magnésie,

Ame de la nature, et scs plus grands efforts,

Esprit dont la vertu ressuscite les morls,

Et leur rend l’embonpoint aussi bien que la vie;

Quoi que chante des dieux l’antique poésie,

Ton liquide trésor, qui passe leurs trésors,

Pour nous purifier et dedans et dehors,

Vaut mieux que leur nectar et que leur ambroisie.

Si de doctes ingrats ternissent ton honneur,

Le docte Renaudot, d’une male vigueur,

Fait éclater pour loi ce qu’il a de plus rare.

Dans l’injuste mépris du bien que lu leur fais,

Ne ressemblent-ils pas h ce peuple barbare Qui reçoit le soleil et l’accable de traits1.

Après ces interminables préambules, l’auteur déclare qu’il entre enfin en matière, et qu’il ne dira pas d’injures. Mais il déduit si longuement les raisons qui l’engagent à s’en abstenir, qu’on sent bien que ce n’est pas l’envie qui lui en manque. Il n’invective pas ses adversaires, dit-il, « quoiqu’il puisse les appeler avec raison les plus grands scélérats et les plus grands meurtriers du monde. » D’ailleurs il manque plus d’une fois à sa résolution. A ces scélérats il oppose une fin de non-

1 . Ce sonnet, dont on croirait que Lefranc de Porapignan s’est inspiré, dans une ode célèbre, n’est pas le seul de Colletet sur le même sujet. Son nom et ses vers se trouvent en tête de plusieurs apologies de l’antimoiue. Un de ses parents, Nicolas Colletet, était médecin.

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recevoir assez commode : c’est de ne reconnaître pour J compétents dans la question que ceux-là qui se sont J fréquemment servis de l’antimoine. C’est à eux seuls 1 qu’il s’adresse. Mais dès lors la discussion devenait, ce I semble, assez inutile; car, pour s’en servir fréquemment, il fallait sans doute ne pas le considérer comme un I poison ; en ce cas, on n’avait pas besoin d’être converti. I C’est toujours l’histoire du prédicateur qui tonne, en | chaire, contre ceux qui ne viennent pas au sermon.

Eusèbe Renaudot se flatte d’avoir enfin trouvé la véritable étymologie d 'antimoine. Il le fait venir du ; grec àvTijiivetv, résiste r, parce que c’est, selon lui, le meilleur obstacle qu’on puisse opposer aux maladies ; non pas à toutes, du reste, car il ne veut être ni absolu, ni empirique. Il se propose seulement d'en préciser les indications. Il reconnaît trois sièges possibles aux maladies : les esprits, les parties solides, et les humeurs. C’est contre ces dernières que l’antimoine a une puissance com- I plète et illimitée. Mais on n’a qu’à le lire, et l’on verra J bientôt qu’avec tous ses contemporains, il range dans ] cette catégorie les trois quarts au moins des maladies ; d’où il résulte qu’avec sa prétendue modération, et malgré toutes ces distinctions, il arrive comme les autres à faire de l’antimoine une sorte de panacée, ou peu s’en faut. Il en considère la découverte comme le suprême effort de la science. « Il est difficile de passer j plus outre ; mais il faut que l’esprit humain, arrêtant le vol de ses prétentions, se contente de la possession de ce remède, qui n’a jamais rien eu, dans le nombreux fa-

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