PROCÈS
y III. Les détails du procès occupent une place volumineuse dans les registres du Parlement. Plusieurs audiences y furent consacrées. Ce fut encore Ghenvot qui mit au service de la Faculté sa diffuse éloquence et les trésors de son érudition classique. Il représenta la Faculté comme une souveraine absolue, exerçant de droit divin, dans le domaine de la science, un empire sans limites et sans contrôle, dispensantà son gré ses faveurs, faisant et défaisant les ministres chargés d'exécuter ses sentences, et rendant à chacun selon ses œuvres. Car, disait-il, a il est certain que la médecine comprend aussi a éminemment la chirurgie et la pharmacie, comme ce rame raisonnable la sensitive et la végétative. » Et comme Tàme raisonnable doit toujours avoir le pas sur les autres, la Faculté n'avait à donner de ses actes d'autres raisons que son bon plaisir :
Sic volo, sic jubeo, sit pro raUone voluntas.
Avec ce système, Targumentation était facile. Tout ce qui s'était fait sans le consentement de la Faculté était nul de plein droit, et rien ne pouvait se faire de légitime que ce qu'illui plairait d'ordonner. Or, il ne lui plaisait pas que les chirurgiens portassent robe et bonnet *; il lui
Âvez-Yous jamais yu doctrine sans littérature?... Si on leur permettait des robes et des bonnets pour leur prétendue doctrine en chirurgie, il faudrait en accorder autant aux apothicaires pour leur doctrine en pharmacie^ et ceux-ci n'auraient-iis pas bonne grâce, quand il faudrait donner des layements ou faire Tongnent rosat ou diapalme, d'être ainsi équipés ? »
1 . D*ailleurs, Hippocrate n'avait-il pas prescrit aux chirurgiens
déplaisait souverainement de lire sur la façade de leur maison commune cette inscription :
Collegium
M. M. D, D, ^ Chirurgorum
Parisiis juraiorum
a sancto Ludovico anno MCCXIVI institutum.
En conséquence, elle demandait la suppression de tous ces titres, de tous ces usages qui la choquaient, et posait comme condition première d'une réconciliation la reconnaissance explicite de sa suzeraineté.
L'Université de Paris vint à son tour, par la bouche de son avocat Mareschaux, appuyer les prétentions de la Faculté, et protester, au nom de l'honneur des lettres contre la profanation de son costume sacramentel, commise par de vils artisans. Le recteur lui-même, dans cette circonstance solennelle, donna l'essor à son éloquence, et dans une harangue latine, qui dura jusque fort avant dans la nuit, déclara que, si les chirurgiens pouvaient se prévaloir de quelques ordonnances royales, jamais ils n'avaient été reconnus par l'Université , et qu'à plus forte raison ils ne le seraient pas maintenant qu'ils s'étaient souillés par une mésalliance.
Ce qui contribua surtout à perdre ces derniers, ce furent les discordes intestines qu'ils laissèrent percer à l'audience. Tandis que leur avocat présentait une défense timide, cherchant à réduire le rôle de la Faculté à une simple primauté honorifique, la minorité qui, dans
des habits courts? « t^xocTtcv iùaraXétùç, EÙxpivso»;, UtaÇf éfAOuoç à-^xûaiv» M{Aoi<n. » (Hipp, De ojficina medici.)
i . ÂbréTiation de Magxstrorum Doctorum,
310 PROCftS
l6 sein du collège de SainlrGôme s'était opposée à runion, se fit représenter par Tayocat Danez, et ks barbiers et chirurgiens unis n'eurent pas de plus cruel détracteur. Il divulgua toutes les petites machinations qui s'étaient fait jour au milieu de la compagnie , parla de corruption, de vote supposé, de prévôt infidèle, ea un mot, s'il ne prouva rien, il en dit assez pour détruire dans l'esprit des juges l'impression favorable qu'ils auraient pu recevoir de la modération de la défense.
Omer Talon, remplissant cette fois encore les fonctions du ministère public, s'acquit de nouveaux titres à la reconnaissance de la Faculté. Son réquisitoire fut plus sobre de faits étrangers à la cause, que celui dont j'ai déjà eu occasion de parler, mais à la fois plus habile et plus passionné. Il aborda la question historique, et, rappelant à grands traits l'origine et les développements du collège de Saint-Gôme, il rendit hommage à son antiquité, reconnut les services qu'il avait rendus, Tauthenticité et la légitimité des consécrations qu'il avait reçues de l'autorité royale. On put croire un instant qu'il allait conclure en sa faveur. Mais ce n'était qu'une manœuvre oratoire, peut-être une dernière concession faite à l'amour- propre de ceux dont il allait demander la ruine. Le fatal arrêt d'union était là, et il termina en leur posant ce terrible dilemme : ce Ou il faut casser cette association, et ainsi rendre à la Faculté les barbierschirurgiens comme des esclaves fugitifs qui ont usurpé des marques et des ornements étrangers, pour tromper le public et déguiser les vestiges de leur servitude, ou
les deux compagnies unies doivent demeurer soumises aux médecins, suivant les contrats de 1577 et de 4644, et leur rendre les mêmes devoirs, ne composant qu'un même corps. »
Voici l'arrêt du Parlement :
a La cour a mis et met l'appellation de ce dont a été appel à néant ; émendant, sans s'arrêter à l'intervention des parties de Danez, sur l'opposition, met les parties hors de cour et de procès, à la charge que les deux conununautés des chirurgiens et barbiers unies demeureront soumises à la Faculté de médecine, suivant les contrats des années 1577 et 1644. Et faisant droit sur la requête des parties de Chenvot, ayant égard à l'intervention du recteur de l'Université, fait inhibitions et défenses auxdits chirurgiens -barbiers de prendre la qualité de bacheliers, Ucenciés, docteurs et collège, mais seulement celle d'aspirant, maîtres et communauté, comme aussi leur fait défense de faire aucune lecture et actes publics; et pourront seulement faire des exercices particuUers pour l'examen des aspirants, même des démonstrations anatomlques à portes ouvertes, suivant la sentence du prévôt de Paris du 7 novembre 1612, sans que pas un desdits chirurgiens-barbiers puissent porter la robe et le bonnet, que ceux qui ont été et seront reçus maîtres es arts. Et néanmoins pourront ceux qui ont été reçus avec la robe et le bon* net jusqu'à ce jour, les porter pendant leur vie. — Fait en Parlement le 7*^ jour de février 1660. »
<c Enfin Saint-Luc a été plus fort que Saint-Côme ! »
312 PBOCÈS
s'écria Guy Patin en apprenant cette grande ^ctoire. Pendant plusieurs jours on ne vit plus un seul chiniN gien par les rues. On raconta même que, du coup, six d'entre eux étaient tombés malades.
Dans Texpansion de sa joie, la Faculté voulut faire grandement les choses. Soixante-dix docteurs en grand costume allèrent processionnellement rendre visite au premier président de Lamoignon et à l'avocat général Talon. De plus, pour donner à ce dernier une marque spéciale de gratitude pour ce service signalé, il fut rendu un décret dans lequel il était déclaré que Talon ayant bien mérité de la Faculté, elle s'engageait à lui donner, à lui et à sa famille, des soins gratuits à perpétuité. Voici ce décret* :
« Facultas... censuit et voluit si quando, dum fama et vita œternitatem cogitât, cœloque consecrat valetudinem Yir omnibus titulis utroque longe dignissimus, mortale quid caducumve sanscrit, vel morbi cujuscumque ausit injuria, omnes et singulos de suo ordine sic Illi simulque Illustrissimse Talonise genti devotos addictosque, ut quoeumque tempore quo uti libuerit, fideli, nec in uUo e suis usquam desideranda sacramenti religione professioneque medendi, gratuitam cujusque operam pro tam singulari beneficio in solidum et perpetuum ex animo oppigneratam, arbitratu suo sit experturus. Atque insuper, quo tam augusti praesidii quam jurati una offîcii aère perennius exstaret duraretque monimen-