VICES DE LA MÉTHODE
YIII. Je ne me flatte pas assurément d'avoir pu en quelques pages résumer, dans ce qu'elle a de technique, cette physiologie quasi officielle, œuvre respectée de plusieurs siècles, et base de tout un ensemble médical, dont elle nous donne en quelque sorte la mesure. Il faudrait y ajouter l'exposé de la pathologie plus originale et plus pratique qui la complète et la corrige souvent. Il suffit à mon dessein d'en avoir marqué les caractères saillants. Jamais science ne fut mieux coordonnée, ni en apparence plus complète. Tout s'y tient depuis le commencement jusqu'à la fin : la doctrine des éléments mène sans effort à celle des tempéraments, aussi bien chez l'homme que dans le reste de la création vivante; les tempéraments particuliers expliquent la nature et le rôle des parties et des humeurs; des esprits et des facultés de divers ordres se subordonnent ou s'associent pour mouvoir toute la machine; là où
« un véritable désespoir. Alors l'amour, qui n'était auparavant
« qu^un enfant, devient le père de toutes les passions; mais un
« père cruel, qui n'en a pas plutôt produit une, qu'il ne l'étouffé
« pour donner le jour à une autre, qu'il n'épargne non plus que
« la première. Il fait naître et mourir en même temps cent sortes
« de désirs et de desseins ; et à voir l'espérance et le désespoir,
« la hardiesse et la crainte, la joie et la douleur qu'il fait succéder
tt continuellement Tune à l'autre, le dépit et la colère qu'il fait
« éclater à tous moments, et le mélange qu'il fait de toutes ces
a passions, il est impossible que l'on ne se figure quelque grande
« tempête, où la fureur du vent élève, abat et confond les vagues,
tt où les éclairs et les foudres rompent les nuées, où la clarté et
« les ténèbres, le ciel et la terre semblent retourner en leur
n première confusion. » {Op. cit,)
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les qualités manifestes font défaut, les qualités ooeoltes arriTeot à point pour parer à toutes les objections; chaque chose a sa place marquée d'avance, tout s'ha> monise avec une régularité» une symétrie parfaite. — Mais jamais aussi richesse plus stérile ne fit une plus complète illusion sur la pauvreté réelle du fond. Jamais peut-être le mot de Bacon ne fut plus applicable: c'est une toile d'araignée tissue avec un art infini ; les mailles en sont d'une délicatesse, d'une proportion achevées; c'est un travail admirable. Il n'y manque que la solidité : cette trame brillante et légère ne sert absolument à rien. Ailes en effet au fond des choses, et vous apei> cevrez bien vite que cette longue série de solutions savamment exposées et discutées n'est en réalité que le programme des questions à résoudre. Partout au phé** nomène réel est substituée l'idée abstraite d'une qualité vraie ou fausse ; c'est cette idée et non le phénomène lui-même qui fait l'objet de l'analyse; c'est là logique mise à la place de rexpérience. Sortir une fois pour toutes de ce monde de convention, réduire les sciences naturelles à un petit nombre de faits bien constatés, et préparer les voles à Tavenir, en débarrassant le présent d'un fatras inutile et pédantesque, qui ne servait qu'à dissimuler rignorance sous un masque pompeux, n'était-ce pas là le premier besoin de la science? Or c'est précisément ce que, pour sa part, avait essayé Gassendi. D'autres sans doute ont apporté à cette révolution intellectuelle plus d'invention et de génie. Il ne débute pas, comme Descartes, par tout remettre en question,
sauf à reconstruire ensuite. Il ne se pique pas de tout ignorer, et cherche au contraire à mettre à profit les travaux des autres. Mais cette critique plus modeste n'en est peut*étre pas moins efficace, et en tout cas, le philosophe provençal mériterait une place à part, ne fût-ce qu'à cause des disciples qu'il a formés.
On le donne d'ordinaire, et il se donnait lui-même pour un disciple d'Épicure ; et là-dessus on le croit jugé. Mais ceci a grand besoin d'explication. Le matérialisme, la doctrine du hasard , la morale du plaisir, voilà les principales idées que rappelle à l'esprit l'épicurisme; or Gassendi est aussi spiritualiste que qui que ce soit parmi ses contemporains-, il croit fermement à la Providence, et, malgré quelques malentendus, il professe une morale très-pure. — Pour juger les hommes, laissons-les, autant que possible, dans le temps et dans le milieu où ils ont vécu. De quoi s'agissait-il alors? Avant tout, de rompre définitivement avec la méthode scolastique, de faire sortir la philosophie du cercle où elle tournait sur elle-même depuis des siècles, pour la placer en face de la réalité. Il fallait réagir contre Ans— tote; et comme il ne suffisait pas, pour être écouté, de le faire au nom de l'expérience et de la raison, Gassendi entreprit cette réaction au nom d'Épicure. Il est à croire que les séductions d'une thèse paradoxale, Tattrait de curiosité qui s'attache à toutes les réhabilitations S et aussi une sincère admiration pour son mo-