‹ Les médecins au temps de Molière: moeurs, institutions, doctrinesChapitre 202 sur 222 · SON CARACTÈRE · texte numérisé non relu

SON CARACTÈRE

semblée se pressait sur les bancs de TËcole pour assister à l'argumeotation. Un des docteurs désignés pour disputer avec le candidat se présenta, selon Tusage, en robe et en bonnet; mais, appelé ce jourJà par une affaire pressante , il s'excusa auprès du doyen , offrit de se faire remplacer par un confrère, reçut les émoluments qui lui revenaient pour la séance, et sortit. Sans attendre qu'on l'y invite, Mauvillain se présente pour argumenter, et va s'asseoir au banc réservé pour cet usage. Le doyen lui adresse ses observations ; il n'en tient aucun compte. Il reste pendant deux heures à la place qu'il s'est choisie. Puis il se présente à son tour pour toucher ses émoluments. Blondel les lui refuse ; Mauvillain insiste , il se moque de la parcimonie du doyen. Celui-ci s'irrite, la dispute s'échauffe, des réclamations on passe aux menaces, des menaces aux injures, puis, au milieu du tumulte qui s'ensuit, tout d'un coup Mauvillain saisit le bonnet que le doyen portait sur la tête, et sort en l'emporta^nt. — Ceci, bien entendu, est le récit de Blondel. Mauvillain racontait les choses autrement. Il prétendait que son tour d'argumenter était venu, qu'en conséquence sa réclamation était légitime, et qu'en lui refusant ses émoluments, le chef de la compagnie avait manqué à tous ses devoirs. Quant à l'histoire du bonnet, voici, disait-il, ce qui s'était passé : en gesticulant avec véhémence, le doyen l'avait laissé tomber de dessus sa tête ; lui, Mauvillain, s'était baissé pour le ramasser, par pure civilité ; mais, Blondel ayant pris ce mouvement pour une voie de fait,

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il n'avait pas voulu continuer une contestation qui prenait cette tournure, et s'était retiré, emportant par hasard le bonnet qu'il tenait à la main. Quoi qu'il en soit, peu nous importe : ce qui est certain , c'est que Mauvillain se colleta, ou peu s'en faut, avec son doyen, et cela en pleine séance publique. Lui sorti, deux des docteurs présents s'interposèrent pour expliquer sa conduite et prendre sa défense. Le doyen leur imposa silence, ils refusèrent de se taire, et l'assemblée se sépara au milieu d'un désordre inexprimable. Cet acte de rébellion ne pouvait passer impuni. Mauvillain fut condamné à quatre ans de suspension de tous ses droits, et ses deux défenseurs intempestifs chacun à deux ans. Mais il ne se tint pas pour battu. Il en appela au Parlement de la sentence du doyen. De là un long procès. Voilà certes les faits et gestes d'un docteur fort peu soucieux de la hiérarchie ; il ne faudrait pourtant pas s'en rapporter absolument aux comptes rendus de Blondel, trop intéressé dans la question pour être impartial. Mauvillain avait de nombreux amis dans la Faculté. Il y exerça avec talent les fonctions de professeur de botanique, et plus tard collabora avec Fagon à la rédaction de VHortus regius. Les thèses soutenues sous sa présidence, et dues à son inspiration, ont la plupart un double caractère. Ou bien il s'agit des louanges de la chimie, et là nous retrouvons l'ancien élève de Montpellier, tout dévoué à la polypharmacie, vantant les vertus singuUères de la corne de rhinocéros, du saphir, de l'émeraude, du bézoard, de l'antimoine surtout, et raillant

SA PARTICIPATION A LA GUERRE DE L'aNTIMOINE. 433

vigoureusement les partisans attardés du sà|j|^et du sirop de roses pâles ; ou bien c'est quelque sujet facétieux comme celui-ci : An palliais virginum coloribtis Venus? prêtant à toute espèce d'équivoques et de plaisanteries gauloises, dites en beau lalin. J'ai déjà fait remarquer que ces sortes de sujets étaient assez de mise à la Faculté. Peu de jours auparavant il s'y était soutenu une thèse analogue, que l'auteur terminait par une prosopopée à Yénus, la plus puissante et la plus douce des divinités, la seule à qui Bacchus dût céder le pas. — Tout cela semble nous révéler un homme d'humeur fort indépendante, fort joviale, fort irascible, naturellement porté à l'opposition, et pouvant à l'occasion devenir un chef de parti.

C'est ce qui arriva. Dans la réaction contre les hommes et les choses du passé, qui suivit la victoire définitive de l'antimoine, Mauvillain, l'ancien proscrit, l'homme qui avait donné le plus de gages à la révolution, se trouva désigné pour le décanat. Il fut élu en 1666. Quelle satisfaction pour un docteur chassé deux fois pour insurrection, de rentrer le front haut, et de porter au cou les clefs et le sceau de la Faculté I En marge du décret de 1658, qui porte son expulsion temporaire, on lit ces mots qui sont d'une autre écriture que le décret lui-même, et que Ton reconnaît pour être de la pro^e main de Mauvillain : « Qui magister de MaumHÉaén post sex annos decanus fuit renuntiaius. i» Tous ses rêves d'ambition, tous ses désirs de vengeance étaient réalisés.

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La mêiM Scène, les mêmes protestations qui s'étaienl produites iort de l'élection de Blondel, se renouvelèrent h la sienne. Mais les rôles étaient changés. Il en fait Imméme la narration : k Les trois électeurs désignés par te sort étaient De Beaurains, Bardouin de Saiût-lacques Tancien doyen, l'Intrépide défenseur du Codex parisien et de l'antimoine, et Des Pougeraîs, dont le nom est connu de la Tille et de l'univers. Le nouveau doyen fut proclamé au milieu de l'assentiment et de la joie universelle, qui était d'autant plus grande, qu'aucun docteur du petit banc n'avait été désigné par les électeurs ci-dessus nommés pour aucune autre dignité. Mais bientôt on entendit protester avec fracas maître Blondel, le plus contentieux des mortels, perturbateur juré de la république médicale, perpétuel détracteur des honnêtes gens, infatigable et entêté dans son opposition à toutes les décisions de la compagnie, et qui n*a jamais épargné ni les plus éminents praticiens, ni ceux-là même qui ont le mieux mérité du roi et de la famille royale. Le résultat du scrutin l'avait foudroyé (et je n*en suis pas surpris). Il sortit comme un furieux, ne pouvant supporter Tidée de voir parvenu à la plus éminente dignité de TÉcole l'homme que dans les précédents Commentaires il avait poursuivi, avec autant d'injustice que d'acharnement, de sa rage venimeuse. Mais la présente élection indique assez combien ses calomnies étaient téméraires, et dictées par une perversité jalouse. »

Cette diatribe sous forme de procès-verbal est le ré-

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