INFLUENCE DE SA SANTÉ SUI\ &ES JUGEMENTS
$a faiblesse. Je ne sais; mais plus je relis cette dernière et prodigieuse invention de son génie, plus je suis frappé de ce qu'elle a de profondément triste, à travers l^tourdissante gaieté qui y circule d'un bout à l'autre; c'est à faire frémir : cette chambre de malade, ces drogues amoncelées, ces médecins qui errent autour de leur sujets comme des figul'es de revenants, ou commç 4es vampires guettant leur proie , cette femme hypocrite et cupide qui compte déjà les écus de la succession ; il y a là je ne sais quoi de lugubre, et comme un avant-goût de la mort, qui donne le frisson. Et quand on songe que l'homme qui joue ce rôle de moribond est déjà frappé, et porte en lui le trait fatal, on se prend à tressaillir, on est saisi par tous les côtés à la fois, on est partagé entre un invincible plaisir et une profonde pitié. '
La dernière pièce où Molière avait introduit des médecins, c'était Monsieur de Pourceaugnac. Quel chemin il a fait depuis ! Jusqu'alors ce qu'il narguait en eux', c'étaient leurs côtés extérieurs, leurs perruques, leurs rabats, leur latin, leurs dissertations pédantesques. C'était de la satire, et rien de plus. Maintenant, c'est ViXk véritable drame qui se déroule aux yeux du spectateur; drame intime et poignant, où le principal personnage, auteur, acteur et victime, met sa vie pour enjeu du succès, et étale à nu la plus incurable des misères humaines : l'impuissance dans l'attachement à la vie.
Certes, il y avait quelque chose de ce sentiment dans ses précédents ouvrages ; car tous ses caractères comiques sont multiples et peuvent être pris par deux côtés.
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Par exemple, si Tartufe était seul , il ne serait qu'odieux et insupportable : ce qui fait la comédie, c'est la crédulité de ce pauvre homme qui se laisse duper par un fripon, jusqu'à lui donner sa fille, et se dépouiller poiu* lui de son bien. De même pourles médecins : ce qu'il y a de plus ridicule en eux , c'est l'aveugle confiance qu'ils inspirent; plus leur science est vaine et creuSe, plus on prend en commisération les malheureux qui s'attachent à leurs paroles comme à des oracles, et qui ne sauraient faire un pas sans les consulter.
Mais ici l'enseignement acquiert une tout autra grandeur. Ce n'est plus seulement la crédulité , la sottise des hommes qui sont en question : l'instinct naturel de la conservation devient, poussé à l'excès, la plus impérieuse, la plus tyrannique , la plus égoïste des passions. Otez-lui sa crainte de la mort, Argan ne sera qu'un bon bourgeois assez borné ; il devient un despote domestique, il sacrifie le bonheur de ses enfants à une fantaisie niaise ; il s'humilie lâchement devant les ordonnances de M. Purgon et les clystères de M. Fleurant. Il y a surtout un moment où cet instinct se réveille en lui avec une éloquence incomparable; c'est celui où, voulant faire le mort pour sonder les dispositions de sa femme, il se ravise tout à coup , et s'écrie : « N'y a-t-il point quelque danger à contrefaire le mort * ? » Malgré tout cela, il inspire un profond intérêt; car il est vraiment et cruellement malheureux. Croire souffrir, n'est-