LA CONSULTATION
allant de ville en ville^ de province en province, de royaume en royaume, pour chercher d'illustres matières à sa capacité; » Clitandre, transformé en chiromancien, et ayant des remèdes différents de ceux des autres. Ils ont l'émétique, la saignée, les médecines et les lavements. Lui guérit par des paroles, par des sons, par des lettres, par des talismans, et par des anneaux constellés ; sans compter le fagotier Sganarelle, devenu médecin et presque thaumaturge par peur des coups de bâton.
Pour lutter contre de tels rivaux, la première chose à faire était de refuser absolument toute consultation avec eux; et je ne crois pas qu'aucun menàbré de la Faculté y ait jamais manqué. C'eût été le moyen infaillible de se faire expulser : on l'était à moins. Fautril en conclure que la comédie ait tort, et que même entre amis il n'y eût jamais ni contestation, ni querelle ? Ce serait bien mal les connaître, et j'ajoute bien mal connaître le cœur humain. Sous ce rapport, MoUère a cent fois raison ; et la peinture qu'il nous a laissée de ces petites passions , de ces petites vanités rancunières et tracassières, n'est pas de ce temps-là seulem&t, mais de tous les temps; c'est à chacun de nous, en voyant ce tableau toujours vrai de nos travers, de s'y reconnaître, s'il le veut, et de se corriger, s'il le peut.
Il est d'ailleurs à remarquer que Molière a mis le remède à côté du mal, et que si ses docteurs comiques se prennent de querelle, il y a là M. Filerin pour les réconcilier au nom de l'intérêt commun. Les commenta-
OE l'amour Médecin. 85
leurs sont à peu près unanimes à voir, dans ce personnage de M. Filerin, un rôle allégorique , une sorte de personnification de la Faculté. Cette opinion me parait fondée : mais j'ai peine à admettre l'étymologie qu'on a donnée au mot. /^i7mn viendrait dugrecçtXoç "Epsôoç, ami de fErèbe, ami de la mort. La traduction est bien forcée. S'il fallait absolument trouver une étymologie, j'aimerais beaucoup mieux çtXoç ëpiç, ami des procès. Si jamais, en effet, corporation fut chicanière et processive, c'est bien la Faculté, qui ne passait guère d'année sans avoir quelque affaire pendante au Parlement. N'est-il pas infiniment plus comique de la voir, cette Faculté si querelleuse et si guerroyante, prêcher la concorde aux siens, afin de pouvoir en toute liberté s'attaquer aux autres? Et, par le fait, M. Filerin parvient sans trop de peine à arranger l'affaire. « J'f consens, dit M. Desfonandrès, qu'il me passe mon émétique pour le malade dont il s'agit, et je lui passerai tout ce qu'il voudra pour le premier malade dont il sera question. » On n'est pas plus accommodant. Les querelles intérieures de la Faculté n'étaient pas toujours si faciles à apaiser : mais il est très-certain que lorsqu'il s'agissait de faire face à l'ennemi commun, toutes les animosités particulières disparaissaient pour un moment, et que le plus intrépide partisan de la saignée eût volontiers avalé lui-même de l'émétique, plutôt que de pactiser avec un médecin du dehors, jusqu'à entrer en consultation avec lui.
J'ai pourtant une réserve à faire, à propos de ce rôle
86 LA FACULTE PBRSONinFIÉE DANS FILERIN.
de Filerin. Sa harangue n'est pas longue, et la gaieté de la Mtuatioû fait passer sur les monstruosités qu*eUe renferme. Prise au sérieux, eUe serait odieuse. « Qu'il vente, qu'il pleuve y qu'il grêle, ceux qui sont morts sont morts, et j'ai de quoi me passer des vivants.. < Puisque le ciel nous fait la grâce que , depuis tant de siècles, on demeure infatué de nous, ne désabusons point les hommes avec nos cabales extravagantes, et profitons de leurs sottises le plus doucement que nous pourrons,*. Le plus grand faible de» hommes^ e'est l'amour qu'ils ont pour la vie, et nous en profitons, nous autres, par notre pompeux galimatias, et savons prendre nos avantages de cette vénération que la peur de mourir leur donne pour notre métier ^ » Ici on voit un peu trop que c'est Molière qui parle, plutôt que que M. Filerin. Non-*seulement les gens de la Faculté n'eussent jamais, même en petit comité, dit de pareilles choses (cela va de soi), mais j'ose affirmer que rien n'était plus éloigné de leur pensée. Si l'on peut leur reprocher quelque chose, c'est bien d'être médecins delà tête aux pieds^ comme le dit ailleurs Molière ; de n^avoir ni doutes, ni scrupules, et de croire aux règles d'Hippocrate comme à des textes d'Évangile. Tels qu'ils sont, ils ont bien assez de travers, pour qu'on n'y ajoute pas gratuitement une hypocrisie, qui serait ici bien voisine de la friponnerie. Ils sont sincères, et c'est encore ce qu'il y a de mieux à dire pour leur justification,