‹ Les médecins au temps de Molière: moeurs, institutions, doctrinesChapitre 97 sur 222 · SONNET DE SCARRON A GUÉNAOT · texte numérisé non relu

SONNET DE SCARRON A GUÉNAOT

Languissait dans un lit, et son corps abattu Faisait par sa pâleur juger de sa souffrance.

Celle qui met au eiel toute son espérance, Et de qui la tendresse égale la vertu, Anne, voyant son fils d'un tel mal combattu, Du secours des humains entrait en défiance.

A la cour, où régnaient la tristesse et refih)i, On faisait nuit et jour mille vœux pour le roi. Quand ruiustre Guénaut calma ce grand orage.

11 vient ; il voit le roi, Tentreprend, le guérit. Tout pleurait à la cour, maintenant tout y rit. Quel Dieu, quel Esculape en eût fait davantage?

Le même sujet fut traité en latin par Nicolas Gervaise. C'est Fépisode principal de son poëme de la Purgation. Gervaise n'est pas exclusif : la casse, le séné, la manne, le nerprun, la rhubarbe, ont droit à ses louanges. Mais il réserve ses plus beaux accents pour l'antimoine, dont il célèbre les vertus, en des vers dont l'élégante précision rappelle de loin le style des Géorgiqiœs^. Il raconte tout au long la maladie de Louis XIV ; il peint les progrès du mal, la désolation de la cour, les angoisses de tout le royaume. Enfin Guénaut vint :

Nec Deus in tante rerum descrimine Francis Deluit : auditi gemitus et vota parentis.

Ecce repente novus Gtiiron, novus arle Melampus In medio Guenallus adest, cui nosse fuluros Morborum eventus, lethique arcere timorés Par ta annis usuque dédit solertia longo.

Jam pelé naturam probris jam fœda novercœ

1. Catharsis, sive ars purgandi corporis humant. Carmen herotcum. (Paris, 1666.)

LA STIMMIMAGHIË. 209

Nomina, projectique hominis falsum objice crimen ! Disce amens quant as pro te gérai anxia curas^ Disce MachaoDiis quœ ait fiducia lymphis !

£q vérité, il ne manque plus à la gloire de rantimoine qu'un véritable poëme épique. Ce poëme existe. En voici le titre :

La Stimmimachie, ou le grand combat des médecins modernes, touchant tusage de l'antimoine. Poëme histori'Comique dédié à Messieurs les médecins de la Faculté de Paris^ par le sieur C. C. L'auteur est le père Carneau, Célestin, comme cela résulte du sonnet de Scarron qui accompagne l'ouvrage, et qui commence ainsi :

Donne, brave Carneau, donne à coups de sonnets, Sur les anti-Guénauls qui blâment l'antimoine....

Et plus loin :

Ne fais point de quartier à cette gent barbue. Qui se fait bien payer des hommes qu'elle tue. Fais-les mourir d'ennui par l'efTort de tes vers.

Il faut avouer qu'en un sens le brave Carneau fait bien ce qu'il peut pour exaucer ce dernier vœu de Scarron. Car il est difficile de rien imaginer de plus platement ennuyeux que ce poëme, dont le plus grand mérite est d'être resté inachevé, quoique déjà beaucoup trop long. Le poëme entier est en vers de huit pieds. Après les invocations d'usage, l'auteur expose ainsi son sujet :

Je dis donc que je vais décrire Un grand combat à faire rire, Mais un combat intéressé, Où chacun est plus empressé

310 L\ STIMIflMAGHIE,

A témoigner force et coarage Qu'à pai un siège de notre âge.

C'est un combat de médecins.

Dont les tambours sont des bassins ; Les seringues y sont bombardes, Les bâtons de casse haUebardes, Les lancettes y sont poignards.

Les feuilles de séné pétards, etc« '.

Oa croirait qu'il Ta continuer ainsi sur le ton badin et burlesque, à la manière de son ami Scarron. Mais point du tout. Dans ce grand combat à faire rire, le père Carneau est d'un parti et d'un camp, et il ne prétend faire rii^ que de ses adversaires, les anti-Gidnauts. Ce parti pris rend la lecture de son poëme insupportable. On y chercherait en vain un morceau de quelque étendue à citer. Cela n'a pas même le mérita de l'originalité dans le mauvais. C'est une suite d'his-

1 . Le P. Garueau était déjà connu par quelques poésies reli' gieuses, entre autres un cantique Sur la naissance du Fils de Dieu en notre chair (1646), où, selon Tusage du temps, figurent Hercule, Thétys et autres divinités de l'Olympe. J'en donne comme échantillon la strophe suivante. C'est une apostrophe aux anges :

Habitants de ce haut étage

Peu connu de nos sens grossiers.

Prompts et fidèles officiers,

Qui procurez notre avantage,

Formes sans matière, sans corps>

Organes des plus doux accords Que produisent les cieux. en faisant leurs roulades,

Ce petit poupon gémissant

Mérite bien vos sérénades.

Puisqu'il est votre Dieu, quoiqu'il soit impuissant!

La Stimmimachie est de la même inspiration.

LE P. CÀRNEAU. 211

toires de cures plus ou moins miraculeuses ; celle, par exemple, de trois hommes affligés de maladies différentes, qui, condamnés depuis longtemps à la diète, résolurent un jour de faire bombance, se trompèrent de bouteille, se grisèrent avec du \in émétique, et guérirent aussitôt. Si Ton veut avoir une bonne idée de cette poésie, on n'a qu'à lire, à la quatrième page des journaux, l'interminable série des certificats favorables à la graine de moutarde blanche.

XYI. Cependant la Faculté subissait de plus en plus la pression de l'opinion publique. Dans son sein, les défections devenaient de jour en jour plus nombreuses et plus éclatantes. Un moment arriva, où la situation devint trop fausse pour pouvoir durer. En fait, la grande majorité des médecins donnaient l'antimoine. En droit, les arrêts de 1566 et de 161 S étaient encore en vigueur. Le dernier défendait même d en parler. Dans ces états de choses ambigus, il ne faut qu'un homme assez osé pour passer par-dessus la loi écrite. Le 18 décembre 166S, Jacques Thévart présenta au Parlement une requête tendant à obtenir l'existence légale de l'antimoine. Aussitôt l'ancien doyen François Blondel présenta requête en sens inverse , et obtint même un arrêt favorable. Mais, le doyen en fonction (Le Vignon) ayant formé opposition, la procédure commença.

Elle fut énorme et confuse, comme l'étaient les affaires de ce genre, dans cet âge d'or de la chicane. Après mille et un incidents, questions de compétence,

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