‹ Les médecins au théatre depuis MolièreChapitre 3 sur 6 · DES EAUX · texte numérisé non relu

DES EAUX

Rien n’est plus dangereux qu’un médecin de femmes ; Il a tous les secrets... cA les occasions.

(Viennet).

Il serait trop rigoureux de classer le médecin de dames parmi les charlatans ; son seul charlatanisme à lui c’est de réussir par les femmes; ses seuls artifices sont empruntés à ce qu’on appelle par euphémisme le savoir-faire. Or, s’il est une vérité banale, c’est que pour arriver dans le monde il faut, avant tout, plaire à la plus belle moitié du genre humain. Aussi a-t-on pu dire qu’une migraine dont on guérit une grande dame assure plus promptement la vogue que la cure la plus habile.

C’est au XVIIIe siècle que le médecin petit-maître , comme on disait alors, brille de tout son éclat : à cette époque où devenu un article de mode il pénètre avec V Encyclopédie ou le traité des maladies nerveuses dans tous les boudoirs ; où les belles dames ont leur médecin attitré, faisant concurrence aux petits abbés, et choyé comme un directeur de conscience auquel on n’a rien à refuser parce-

que l’on a beaucoup à lui demander. Que nous voilà loin du temps où Pascal disait : « qui voudrait d’un médecin sans soutane ?» — Le Cercle , une comédie de Poinsinet aujourd’hui oubliée bien qu’elle ne manque pas de certaines qualités comiques, fait apparaître pour la première fois ce bellâtre sur la scène. Il évolue parmi les femmes réunies dans le salon de la belle Araminte, leur adressant tour-à-tour des madrigaux, des conseils ou d’aimables reproches sur leurs petites imprudences. « Je n’imite pas, dit-il, ce peuple de médecins qui ne pensent qu’à guérir; moi, mesdames, j’étudie le caractère, la tournure d’esprit de mes malades, je prévois les accidents et j’aime mieux préparer, et même à l’occasion prolonger une maladie que de trancher dans le vif, et vous rendre en huit jours une santé grossière dont on ne jouit dansle monde que pour en abuser. » On le trouve charmant : « c’est, dit la dame du logis, bien moins un médecin qu’un ami ; c’est par attachement qu’il me traite ; dans ma dernière migraine, il ne m’a pas quittée. » Sur quoi cet enfant chéri des boudoirs s’écria :

« que voulez-vous ? quoique vous nous fassiez mourir, il faut bien songer à vous faire vivre... Voyons : l’estomac ? — délabré. — l’appétit ? — est-ce-que l’on mange ! — crachez-vous ? —

je crois que oui. — tant mieux ; vous avez des imagées devant les yeux, des disparates dans la tète? — précisément. — je l’aurais gagé. Allons, il faut prendre un parti sérieux. » Et il conseille l’eau de poulet, jointe à un spécifique des plus anodins qu’il a réussi à mettre en faveur : « les anciennes drogues dont nos ancêtres faisaient usage pouvaient convenir à leurs santés robustes et grossières ; mais aujourd’hui tout doit être soumis aux lois de votre délicatesse et de vos grâces. Voudriezvous que j’offensasse l’estomac d’une jolie malade avec du miel aérien (1) qui ne purge que par indigestion ? » Puis s’adressant à une autre de ses clientes qui se plaint de n’être guères mieux: « je le crois bien, c’est contre mon avis que vous avez fait éventer (ouvrir) la veine. Mais voilà comme vous êtes, mesdames ; depuis que votre petit chirurgien s’est donné le renom d'un joli saigneur, il vous fait tourner la cervelle (2)... je devrais, pour vous punir, vous abandonner à sa lancette inhumaine, vous laisser épuiser jusqu’au blanc ; mais vous êtes si intéressantes ! »

(1) La manne , Delille n’eut pas trouvé mieux.

(2) Ici perce la rivalité fameuse entre les médecins et les chirurgiens, qui ne pouvaient pratiquer la saignée que sur l’ordonnance des premiers.

Voilà le ton. Après ce quos ego , et lorsqu’il a distribué à toutes ses clientes conseils et madrigaux le Dorât de la faculté prend congé « pour courir au marais où les insomnies sont à la mode; de là au faubourg St-Germain, où régnent des petites fièvres. » Un dernier trait d’un bon comique : il a vingt santés à soigner,

et quand il y songe, le sort . de ses malades ?

non, « le sort de ses chevaux lui fait pitié ! » Après Poinsinet, et Th. Leclerq qui en avait fait le sujet de l’un de ses proverbes dramatiques, Scribe fit représenter le Médecin de dames dont il trace en ces termes le portrait : « Le sourire constamment sur les lèvres et parlant maladies comme d’autres parlent sentiment, il règne en maître sur ce joli petit monde où il est écouté comme un oracle. . . comment ne céderait-il pas à l’intérêt le plus tendre quand il entend la beauté souffrante réclamer ses soins (1) ? » Mais aussi quelle adresse ne lui

(1) Lorry, médecin très-bien vu du beau sexe au siècle dernier, écoutait avec l’air du plus vif intérêt les longs récits de ses malades, et leur dépeignait leurs souffrances avec tant d’exactitude qu’il semblait les ressentir par contre-coup. Ce qui faisait dire à la comtesse de C***. ce Ce pauvre Lorry, il est si au fait de nos maux que l’on dirait qu’il a lui-même accouché. » (Duc de Lévis, Maximes et Portraits.)

faut-il pas pour parcourir sans les briser les touches de ce clavier délicat ; pour reconnaître si, au fond des maux qu’accuse une intéressante malade, ne se trouve pas une de ces affections à demi morales, à demi nerveuses qu’une femme tient toujours à sa disposition, quand il s’agit d’obtenir d’un mari récalcitrant la chose enviée ? Tâche délicate que celle de « ce dépositaire forcé des mystères de l’alcôve et du bou doir, confident obligé de toutes les faibles ses, tenant entre ses mainsl’honneur des familles, et devant lequel l’époux le plus jaloux est contraint de se retirer quand sa moitié lui dit : « c’est le docteur.» Au reste, ayant plus fréquemment à entendre des plaintes qu’à prescrire des remèdes, le médecin de dames ne se pique pas de pâlir surles livres et de faire montre de science :

Sans s’efforcer de l’acquérir,

' 11 a trouvé l’art de guérir,

Comme les femmes l’art de plaire.

Grâce ait crédit dont il jouit auprès de la femme d’un grand financier, le docteur Roselyne le héros de la pièce, est parvenu à se faire bien voir d’un banquier dont il courtise la nièce. Mais, ô fatalité! toute sa diplomatie échoue par suite de circonstances plus fortes

que lui, et pris dans ses propres filets il voit lui échapper la jolie proie qu’il convoitait. Ici, du moins, la morale professionnelle est satisfaite, et l’on peut dire : tout est bien qui finit mal.

Quoique ce type se soit à bien des égards modifié de nos jours, où l’on ne voit plus nos médecins prodiguer à leurs clientes l’encens de madrigaux démodés, on aurait tort de croire qu’il est entièrement perdu. Ne le retrouve-t-on pas dans ce Pierre Dessoles, auquel un mari comme on n’en voit guère confie le soin de guérir homéopathiquement sa femme, (atteinte de ce mal mystérieux que M. Octave Feuillet nomme poétiquement la crise dans la jolie comédie de ce nom, et auquel la faculté donnerait un autre nom) ? Qu’on en juge par le portrait que trace de ce dameret le bénévole époux lui-même : « cheveux blonds et soyeux ; taille distinguée, œil magnétique. On connaît ses histoires ; car il est le favori de toutes les belles dames de Paris : le Cagliostro des boudoirs, moins son charlatanisme. » La malade achève la peinture en femme qui s’y connaît : « c’est l’espèce d’animal qu’on appelle un homme dangereux, et qui a tout l’attrait du fruit défendu. » Enfin ce docteur charmant complète lui-même son signalement, et fait

ainsi sa confession : « désespérant de surprendre à la nature les secrets de la vie, et n’osant verser une science suspecte dans le corps vivant de mes semblables avec l’insouciance du chimiste qui combine ses réactifs dans un creuset inerte, j’ai oublié les études de l’école pour en faire de moins meurtrières. J’ai retourné mon observation vers les phénomènes plus accessibles de la mobilité féminine avec leurs tenants et aboutissants, enfin les incarnations diverses du démon de la femme... Voilà le pays immense et délicat tant étudié et si peu connu que j’étudie ; voilà le terrain sur lequel j’ai fait éclore ma réputation précoce (1). »

Une femme du monde connue dans le nou-

(1) C’est assurément quelques-uns de ces aimables représentants de la faculté que Mme E. de Girardin avait sous les yeux et qu’elle eut pu mettre sur la scène, quand elle écrivait dans ses spirituelles causeries : a Comment prendre au sérieux les ordonnances de médecins si amusants : comment ne pas se divertir de leurs piquantes anecdotes ? On oublie de leur expliquer ses souffrances en les écoutant. S’ils ne vous guérissent pas de vos maux, ils vous en distraient : c’est toujours cela... Leur succès est complet quand ils peuvent se faire prôner par ces femmes qui exercent (sans diplôme) la profession de médecin, à travers l’existence la plus élégante. »

veau roman sous le pseudonyme de Gustave Haller, a fait aussi représenter en 1870 une comédie en quatre actes intitulée le Médecin des Dames. Ce n’est pas entièrement à la séduction personnelle qu’il exerce sur ses malades que ce fils d’Hippocrate doit sa vogue dans les stations thermales qu’il fréquente en quête d’une clientèle : c’est à sa qualité — supposée — de célibataire ; car c’est là, on le sait, que foisonnent les veuves et les filles à marier. Une fois lancé sur cette jolie piste, Didier se rend à Paris pour y continuer ses consultations à ses aimables clientes. Mais c’était une base bien fragile pour la fortune médicale qu’il rêve que ce stratagème bientôt dévoilé d’un faux célibat ; et l’on a reproché à Mme A. Fould de manquer ici de cet esprit d’observation qui est le nerf de la comédie de mœurs.

MIue de Sévigné qui ne se refusait pas, à l’occasion, le plaisir de médire de la faculté, (bien que sa correspondance contienne des recettes pour tous les maux), se plaisait beaucoup, pendant son séjour à Vichy, dans la société de son médecin lequel, écrit-elle à sa fille, « sachant vivre et traitant la médecine en galant homme, n’ayant ni le savoir pédantesque ni les termes gourmés de ses confrères de Paris,

se montre, d’ailleurs, aussi liabile à tourner un madrigal qu’une consultation. » Le portrait que notre grande épistolière trace là en quelques lignes de son Esculape, frappe dès l’abord par son air de parenté avec le médecin des dames ; mais cette branche d’industrie professionnelle qu’on appelle la médecine thermale n’avait pas atteint alors le baut degré de perfectionnement auquel elle est arrivée depuis, et Scribe lui-même passait à côté du sujet dans la pièce très médiocre d’ailleurs qu’il intitule les Eaux du Mont-dore. Je m’étonne davantage que ses successeurs mieux édifiés à cet égard, n’aient pas trouvé matière à exercer leur verve à l’endroit de ce coureur de clientèle, occupé, comme on l’a dit, de procurer des eaux à ses malades et des malades à ses eaux.

Cependant un dramaturge contemporain, Mallefille, dans le Cœur et la Dot , trace avec sa verve mordante le tableau de la médecine et de la clientèle des eaux : « Les eaux ne sont-elles pas bonnes à tout? Vous le savez mieux que personne , ingrat docteur ! C’est aux eaux que vous envoyez les gens dont vous ne savez comment vous débarrasser, toutes les affections auxquelles vous ne pouvez rien... sans compter celles auxquelles vous ne con-

naissez pas grand chose. Oisifs las de leur désœuvrement, joueurs ruinés qui veulent corriger le hasard ; ministres tombés et mal remis de leur chute, riches embarrassés de leur argent ; aventuriers cherchant fortune, et beaux-fils cherchant aventure ; garçons en chasse de dot, mères en goût de gendre, demoiselles à marier, veuves à remarier, femmes stériles et fatiguées de l’être, maris courant après la paternité : tous viennent à la fois implorer le pouvoir mystérieux des sources bienfaisantes. On ne suit pas toujours vos ordonnances, mais on les paye, et c’est là l’important... »

Mais, s’il y a du vrai dans cette peinture satirique de la vie des eaux, est-ce à la médecine qu’il faut s’en prendre ? Hâtons-nous de le dire : si à côté des gens de plaisir on trouve là de vrais malades, à côté des exploiteurs de clientèle on y rencontre aussi de vrais médecins, sérieusement préoccupés de faire profiter leurs clients des incontestables progrès que l’hydrologie médicale a accomplis de notre temps.

MM. Nus et Brisebarre tracent dans leur comédie le portrait d’un Médecin de théâtre qui n’a pas moins de ressemblance que le

précédent avec le médecin des dames. Il fait pareillement, comme il le dit lui-même, « de la médecine aimable »; fredonne en tâtant le pouls un air d’opéra, et parle la langue des coulisses en débitant ses ordonnances, au risque d’y mêler par distraction quelques souvenirs dramatiques. Il ne prescrit que des remèdes agréables ; envoie ses malades à la promenade, au concert, au théâtre, leur promettant de les amener au dénouement sans violence et sans douleur. J’ignore si ce pimpant docteur réussirait (à supposer qu’il en existe à son image) auprès des directeurs, mais il serait assurément le bien-venu auprès de mesdames leurs pensionnaires. Par malheur, sa situation se complique de deux antagonismes entre lesquels il lui faut manœuvrer avec toute la dextérité d’un diplomate : rester en faveur auprès d’une administration sans entrailles, tout en conservant les bonnes grâces de ses intéressantes clientes, lorsqu’elles ont quelque motif pour être malades ou qu’elles ont quelque chose* à taire. On cite un médecin qui, placé entre son devoir professionnel et la confidence d’une étoile de la danse, aima mieux donner sa démission que de trahir l’un ou l’autre. Mais l’histoire ne dit pas si cette abnégation tout antique a trouvé des imita-

teurs. — M. Gondinet nous montre aussi dans une de ses plus amusantes comédies {Le homard ), quelles suites plaisantes peut avoir la complaisance d’un médecin de théâtre pour l’ami qu’il a envoyé occuper sa place, et qui se trouve jouer un rôle analogue à celui du Médecin par occasion (une vieille comédie de Bussy), mais dans des circonstances plus scabreuses.

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