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QUATRIÈME LETTRE

Brioude, le 4 novembre 1855.

Monsieur le Préfet,

Je suis heureux que votre avis, relativement à l’établissement du service médical, soit conforme à celui que je professe depuis longtemps. Pour quiconque a pu et voulu voir l’état d’abandon dans lequel se trouve, en cas de maladie, l’indigent des campagnes, il me semble impossible de se montrer hostile à l’œuvre qui se poursuit et marchera quand même. Je crois bien que dans quelques départements riches, trèspourvus, trop pourvus même de médecins, le service médical gratuit n’olfre pas une urgence aussi grande que chez nous, mais ce n’est pas là le cas de la généralité.

J’ai très-bien remarqué, Monsieur le Préfet, la modification essentielle, originale, que vous vous proposez

d’introduire dans l’instulion des médecins cantonaux, et c’est précisément à ce sujet que je me permets quelques observations.

Les tournées hebdomadaires me semblent devoir nuire au service, et l’application d’un tarif obligatoire aux visites du médecin, aura, si je ne me trompe, de graves inconvients : je m’explique.

Telles quelles sont instituées par votre arrêté relatif au service d’ Allègre, les tournées hebdomadaires prendront presque tout le temps du médecin cantonal. Chaque jour de la semaine à peu près aura sa besogne, tracée d’avance : eh bien! si un accident survient, si un cas grave se présente un jour, ailleurs que dans les communes à parcourir, que fera le médecin? il ne pourra changer l’ordre de son service, puisqu’il est attendu, et le cas grave et l’accident ne pourront recevoir des soins. Il sera forcé de refuser son ministère là où il serait très-utile, pour aller là où, peut-être, il n’aura rien à faire. Outre cela, si le médecin officiel a une clientèle, même embarras : il ne sera jamais libre de son temps, et à chaque instant, il sera obligé de refuser de voir ses malades propres, qui n’ont confiance qu’en lui seul. Il sera forcé de répondre à une mère qui le prie pour son enfant, à un mari qui le prie pour sa femme en danger : Je n’ai pas le temps, c’est jour de tournée. Et lorsque le médecin cantonal aura un malade trèsdangereusement atteint, lorsqu’il aura pratiqué une

opération, il ne pourra plus voir ses malades deux jours de suite, l’ordre de la tournée s’y oppose. Bientôt le médecin se dégoûtera de son service, car il ne tardera pas d’être obligé de renoncer h toute clientèle ou de ne tenir aucun compte des prescriptions de l’arrêté. Il arrivera aussi, à chaque instant, que le jour de sa tournée, il n’aura rien à faire dans les communes visitées, tandis que le lendemain, sa présence y serait indispensable, et notez que le second paragraphe de l’art. 4 (Dans les cas urgents, il pourra être appelé par le maire en dehors de ses tournées hebdomadaires), ne pourra jamais être appliqué.

En médecine, il y a beaucoup d’imprévu. Le médecin ne sait jamais où il sera une heure plus tard, il ne s’appartient pas un seul instant, il ne peut pas faire de projets. S’il est passablement employé et qu’il veuille s’occuper sérieusement de son état, il doit toujours avoir un cheval sellé. L’exercice de notre profession, dans la campagne, ne peut pas s’accommoder de la régularité des prescriptions administratives.

C’est une pensée généreuse, Monsieur, que de vouloir faire profiter les individus peu aisés, mais non indigents, des secours de la médecine : arrivera-t-on à ce résultat désirable par l’imposition d’un tarif? Cela est plus que douteux.

Pour qu’un médecin consente à se charger du service cantonal, il faut que sa susceptibilité et sa considération soient ménagées, il faut que ses intérêts

matériels soient sauvegardés jusqu’à un certain point. Or, le tarif compromet tout cela.

Les professions libérales, et la médecine mérite ce titre plus que toute autre, les professions libérales, disje, ont cela de particulier, quelles font naître chez les hommes qui les cultivent, un sentiment de dignité et d’indépendance personnelles, faciles à se révolter. Habilement mis en jeu, ces sentiments deviennent la source de tous les dévouements, de tous les sacrifices; mais dès qu’il sont blessés, ils deviennent la cause d’une opposition insurmontable.

Or, je le demande, Monsieur le Préfet, ne s’exposera-t-on pas à froisser vivement cette susceptibilité, en tarifant la peine du médecin à huit sous par kilomètre? Le médecin ne se sentira-t-il pas blessé d’être assimilé aux individus les plus bas placés dans l’échelle sociale? n’aura-t-il pas quelque droit de se plaindre d’être moins bien traité qu’un huissier? Et si ce médecin se respecte, ira-t-il faire entre deux ou trois malades la répartition des 40 centimes de son déplacement?

Il y a là, je crois, matière à quelques réflexions. Demandez au médecin digne de son titre, du dévouement, du sacrifice, de l’abnégation, vous obtiendrez tout ce vous voudrez : mais gardez-vous de tout ce qui peut humilier, de tout ce qui peut sentir la contrainte, car alors vous rencontrerez de la résistance, et si vous trouvez encore quelques hommes qui fas-

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sent bon marché de leur dignité, prenoz-y gai de, ce seront des mercenaires, dépourvus de valeur comme de généreuses inspirations.

J’admets, Monsieur le Préfet, que vous parveniez à remplir les cadres de votre médecine cantonale : soyez bien convaincu que le service ne se fera pas; car, en résumé, quels que soient les titulaires, il faut qu’ils trouvent à vivre de leur travail, et je dis qu’ils ne le pourront pas avec le système de l’arrêté du 50 juin (i).

Examinons ce point un instant.

Avec votre système des tournées hebdomadaires, quatre jours par semaine sont déjà pris. On doit admettre qu’une fois au moins par semaine, le médecin cantonal sera mandé pour un indigent du dehors de sa tournée, et il faut bien accorder un jour de repos à celui qui sera chargé d’un service aussi pénible. Voilà donc l’emploi de six jours par semaine. Eh bien! quel sera le produit?

En faisant une tournée tous les huit jours, le médecin n’aura certainement pas à voir chaque fois plus d’un malade non indigent dans chaque commune. En admettant qu’il parcourra chaque jour deux communes, et que chaque visite lui sera payée un franc, il aura pour chaque journée de course deux francs. Admettons même, et cela ne sera pas, quatre malades

(I) Voir cct arrêté aux annexes, litt. II.

à voir et un produit de quatre francs. Je ne compte pas l’indemnité de déplacement, car le jour où il aura à aller voir un malade à trois kilomètres et demi pour gagner un franc de visite, et un franc d’indemnité de route, il y aura compensation et le produit sera le même. Eh bien! voyez quel trajet il aura à faire par jour : je prends pour exemple le mardi où il aura à visiter Monlet et Ceaux-d’Allègre.

De son habitation h la première commune, trois kilomètres, de la première commune à la seconde, sept kilomètres, de cette seconde commune chez lui, cinq kilomètres, transport à l’écart pour aller et retour, sept kilomètres, en tout une moyenne de vingtcinq kilomètres.

Nous avons donc par jour vingt-cinq kilomètres parcourus, dix à douze heures employées, et en-dehors du traitement un produit de 4 francs. Mais de ce produit de 4 francs par jour, il faut distraire des nonvaleurs qui sont considérables. En effet, le prix de la visite ne s’acquitte pas au moment même, le médecin néglige souvent d’en prendre note, et alors même qu’il le ferait, il lui est difficile de réclamer un franc au bout de plusieurs mois. Il est bien reconnu, en outre, que le médecin ne touche que les deux tiers des honoraires qui lui sont dus; et comme le médecin cantonal, il n’aura à compter que des consultations ou des visites faites par circonstance, il perdra plus de la moitié : reste donc 2 francs par jour.

Comptons maintenant :

Par jour 2 francs de recettes, soit par an, sans ad-

mettre des journées nulles, de maladie, etc. Fr. 730

Traitement 410

Admettons encore que, chaque jour où il sera libre, le médecin fasse une visite audehors à 6 fr., 24 fr. par mois, soit par an. 228

Nous aurons en tout Fr. 1368

Et nous supposons les meilleures conditions, conditions qui n’existent pas assurément.

Voyons la dépense :

Entretien et nourriture d’un cheval .... Fr. 500

Loyer 200

Gages d’un domestique 100

Total 800

Il restera donc pour la nourriture et l’entretien de la famille, pour la nourriture d’un domestique, pour achats de livres, de journaux, d’instruments, pour se couvrir des avances faites par son éducation , pour réserve, etc., une somme de 568 fr. ou 1 fr. 60 cent, par jour ! ! ! Et lorsque le médecin aura à remplacer son cheval, il ne lui restera pas de quoi manger, de quoi se vêtir.

Vous le voyez, Monsieur le Préfet, la position du médecin cantonal sera peu brillante, et si elle est acceptée au début faute de réfléchir, elle sera bien vite abandonnée.

On dira peul-êlrc, les médecins ont souvent de la fortune, ils accepteront les fonctions de médecin cantonal comme occupation, comme supplément, comme satisfaction. C’est une erreur, et il est certain que le plus grand nombre des médecins de petite localité ne possèdent pas de quoi vivre. S’ils en étaient là, ils ne se livreraient pas à l’exercice de la médecine. S’ils font ce rude métier, c’est parce qu’ils en ont besoin. Voyez plutôt les faits. Les médecins aisés des petites localités ne font de la médecine qu’en amateurs; s’il pleut, s’il vente, ils restent chez eux, tant pis pour les malades. D’autres exploitent leurs propriétés, d’autres cherchent des positions plus faciles ou plus lucratives. J’en connais trois autour de moi qui ont jeté leur bonnet de docteur pour prendre celui de juge-de-paix.

J’ai la conviction bien ferme, Monsieur le Préfet, qu’il sera difficile de trouver des médecins cantonaux aux conditions imposées : et si quelques-uns acceptent, ils ne tarderont pas d’abandonner ou feront mal leur service.

Je regrette, Monsieur le Préfet, de ne pas voir dans le système que vous avez adopté, les avantages que vous en espérez. Peut-être suis-je dans l’erreur : j’y ai pourtant réfléchi sérieusement.

Je n’ai pas craint de vous dire toute ma pensée; vous cherchez le bien, vous ne me saurez pas mauvais gré de la discussion à laquelle je viens de me livrer et de mon opposition, qui ne m’empêchera pas d’apprécier vos intentions.

Dans ma prochaine lettre, qui sera la dernière de cette correspondance déjà bien longue, j’en conviens, j’aurai l’honneur de vous soumettre deux systèmes. Le premier, dont je ne dirai que quelques mots, m’appartient, je crois, et me tente, mais il lui manque la chose indispensable, l’épreuve de la mise en pratique. Le second, c’est un peu celui employé partout, adopté en partie pour vous, mais modifié, et complété d’après les idées qui font le sujet de ma lettre d’aujourd’hui.

Je suis, etc.

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