CINQUIÈME LETTRE
Briouile, 10 novembre 1855.
Monsieur le Préfet,
En vous disant dans mes précédentes lettres, que le service de la médecine cantonale existait dans plusieurs départements, qu’il fonctionnait entre autres dans le Bas-Rhin depuis cinquante ans, j’ai oublié de vous signaler le département de la Loire inférieure, où la médecine spéciale du pauvre est pratiquée depuis 1840. Je liens d’autant plus à réparer cette omission, qu’en le faisant, je rends hommage au dévouement et à l’abnégation d’un confrère de Chateaubriant, le docteur Verger, qui a organisé lui-même cette oeuvre avant que l’administration y eût songé, et qui a publié dans la Revue médicale de remarquables comptes-rendus. Ces comptes-rendus sont des modèles qui devraient servir de guide h tous les mé-
decins officiels, et ils montrent quels services peuvent rendre les médecins cantonaux, lorsqu’ils comprennent la mission dont ils sont chargés.
Je vais d’abord, Monsieur le Préfet, avant d’aborder la question de l’organisation d’un service médical officiel , au profit des indigents des campagnes, vous dire un mot d’un projet que j’avais conçu dans le même but, et que j’ai eu l’honneur de vous annoncer dans ma dernière lettre.
il m’est arrivé souvent, de faire dans l’année jusqu’à quatre cents courses dans les communes rurales : quoique tout disposé à voir gratuitement les malades pauvres, j’ai pu me convaincre que les malheureux ne réclamaient que très-rarement mes services, et la plupart du temps, c’était par le curé ou par une personne influente du village, que j’étais prié d’aller les voir. J’ai pu me convaincre aussi, et cela se présente encore à moi chaque jour, que les habitants des campagnes, même aisés, règlent habituellement le nombre des visites du médecin, non sur les besoins qu’ils en ont, mais plutôt sur ce quelles coûteront. Cette manière de calculer pourrait bien tenir, dans quelques localités, à la façon peu sérieuse et peu active dont s’est faite la médecine.
Lorsqu’un individu était malade, on appelait le médecin une fois, et puis tout était dit. Advenait que pouvait. Le public a pris cette habitude, et ce qui me le prouve, c’est qu’au lieu d’appeler de nouveau le méde-
cin, on va lui porter des nouvelles. Alors il arrive, de deux chose l’une : si le médecin lient quand même à conserver le client, il donne de nouveaux remèdes; s’il est consciencieux, il ne prescrit rien sans revoir le malade : parfois on consent, mais souvent on répond : nous verrons. De là résulte celte double conséquence fort regrettable, que le pauvre ne reçoit que par hasard une visite du médecin, qu’il n’est pas soigné, et que le campagnard aisé ne l’est que d’une manière insuffisante. Cela est déplorable, Monsieur le Préfet, car lorsque la maladie ne tue pas, elle se prolonge indéfiniment, prive le malade de travail, et par cela même remplace souvent, dans un ménage, une certaine aisance par une très-grande gêne.
Après y avoir beaucoup réfléchi, je crus avoir trouvé dans un système d’abonnement, le moyen de rémédier aux inconvénients que je viens de signaler.
Ma combinaison était fort simple, la voici : Dans chaque village, je provoquais des abonnements individuels à tant par personne et par an, et variable cependant selon la fortune des familles, selon aussi la distance des localités autant que possible. Afin d’éviter tout marchandage, j’aurais laissé chacun libre de fixer lui-même le prix de son abonnement. Dès qu’un certain nombre d’abonnés auraient été inscrits, je devenais obligé de donner mes soins et de fournir des médicaments gratuitement à tous les indigents portés sur une liste formée par le curé, le maire et moi, de
concert avec quelques habitants notables et souscripteurs. De la sorte, sans rien demander à la caisse municipale, ni à la caisse départementale, tous les indigents étaient assurés detre soignés dans leurs maladies, et les souscripteurs n’avaient plus à chercher à réduire par économie le nombre des "visites du médecin, puisque plusieurs visites ou une seule n’influaient pas sur le chiffre à payer.
Celle combinaison, que vous comprenez, Monsieur le Préfet, sans que j’aie à entrer dans les petits détails, m’avait fortement séduit, et bien des fois j’ai été sur le point d’en tenter l’exécution.
Aujourd’hui, comme alors, je suis convaincu que dans mon voisinage, mon système aurait un bon résultat.
Les embarras de la création de mon établissement, le parti que j’avais pris à cette époque de cesser de faire de la clientèle ordinaire, dégoûté que j’étais par le peu de satisfaction intellectuelle et morale que donne cet exercice, et par quelques petites misères peu confraternelles, me firent renoncer à l’exécution de mon projet, sans cependant me le faire oublier.
Je vous le soumets incidentellement. Monsieur le Préfet, et je vous prie de vouloir bien lui donner un instant d’attention. Si vous le jugiez capable de faire quelque bien , et si vous le trouviez surtout digne d’être essayé, j’aurais l’honneur de vous adresser les détails de son mécanisme, les probabilités de son
succès, la mesure de son application, et je suis tout prêt à me mettre à l’œuvre. Pour peu que messieurs les maires des communes sur lesquelles aurait lieu l’essai, veuillent bien me prêter leur concours, ainsi que messieurs les curés, et je n’en doute pas, le système d’abonnement pourra être mis à l’épreuve dès cet hiver.
Je reviens à mon sujet.
Ce qui me préoccupe d’abord, Monsieur le Préfet, dans la création d’un service médical officiel, c’est d’assurer aux malades indigents des secours prompts, efficaces et gratuits; et par secours, j’entends, non seulement les conseils du médecin, mais encore les médicaments, du linge quelquefois et parfois des aliments, du combustible et même l’usage gratuit d’un petit matériel médical.
Là pourtant ne doit pas se borner le rôle du médecin, si l’on veut qu’il soit réellement utile. Le médecin devra être chargé des vaccinations, il devra surveiller l’hygiène publique, visiter les enfants trouvés, les écoles, les salles d’asile. Il devra porter son attention sur les épidémies, s’occuper attentivement de la statistique médicale, s’assurer que la police médicale est bien observée, entretenir de bons rapports avec les maires, les curés, les béates, les instituteurs, les personnes charitables et influentes, les bureaux de bienfaisance; recueillir avec soin les observations des malades qu’il aura à traiter, tenir une note exacte
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(le tout qu’il aura vu et fait. Il devra fournir, à des époques fixes, des rapports au Préfet, et répondre à lous les renseignements qui pourront lui être demandés. Ce médecin devra s’identifier avec tout et tous, et devenir avant peu l’homme indispensable de sa circonscription.
Vous le voyez, Monsieur le Préfet, je demande beaucoup au médecin, je le charge d’une mission aussi importante que difficile et délicate. J’ai donc le droit de demander pour lui, de la part de l’autorité, certaine considération, des égards pour sa juste susceptibilité. C’est une règle d’ailleurs, que la confiance et la considération du public pour l’homme, et surtout pour le fonctionnaire, se règlent sur la confiance et l’autorité de l’administration supérieure, pourvu toutefois que l’homme se respecte lui-même.
Afin d’éviter des longueurs et pour dire le plus nettement et le plus brièvement possible ma pensée, je vais la traduire en un projet de réglement.
Arrêté réglementaire relatif à /’ organisation du service médical au profit des indigents des villes et des campagnes.