CHAPITRE II
Instnllalion à Rome d'Arcliagatos. — Les Medicin.v ou officines iiu'dicalos. — Grandeur el déeadcnee d'Arcliagatos. — Ses |)remiers successeurs.
En gén(^ral, les goiivornemonls no reconnaissent d'nlilité publique el ne protègent que les inslilutions qui se sont recommandées par de longs services rendus aux particuliers. Vraisemblablement, Arcliagalos avait guéri beaucoup de malades et acquis une solide réputation, quand le Sénat lui accorda deux laveurs, dont l'une devait flatter son amour-propre et augmenter son crédit, l'autre assurer son existence et sa fortune. On lui donna le titre de citoyen romain, et une boutique pour soigner et recueillir les malades lui fut achetée aux frais de l'Etat, dans une des régions les plus fréquentées de la ville, non loin du Forum, au carrefour Acilius.
Étrange rapprochement! Le quartier où Archagalos se trouvait installé portait précisément (ou allait porter) un nom qui devait, quelques années plus tard, inspirer aux Grecs une horreur singulière.
36 LES GRECS A KOME.
N'est-ce pas on effel un membre de celle famille, le consul Acilius Glabrion, qui, avec Taide de Galon, cet autre ennemi de la Grèce, allait con(juérir la Thessalie , écraser Anliochus aux Tbermopyles, imposer aux Éloliens une paix désastreuse, dépouiller les villes vaincues de leurs trésors les plus précieux (Acilius devait emporler jusqu'à la garderobe du roi d"l'43ire), et introduire à Rome le luxe et la mollesse de l'Orient? Ces statues et ces tableaux, ces lils d'ivoire incrustés de bronze, ces riches lapis et ces étoffes éclalantes ({ui, à parlir de celte époque, affluèrent en Italie, ces chanleurs, ces baladins et ces joueuses de harpe sans lesquels ou n'osa plus donner un festin, le respect dont on entoura le vil métier de cuisinier, désormais estimé à l'égal d'un artiste, toutes ces richesses et toute cette corruption, ce ne sont pas les Grecs qui les ont apportées à Rome; ce sont les Romains eux-mêmes, el, particulièrement, les légions de Manlius et d'Acilius L'Italie ne dut d'abord aux enfants de la Grèce que des arts bienfaisants. Il seml)le môme que tous les Grecs venus à Rome dans le courant du vi° siècle voulurent. Ames oublieuses et légères, favoriser et encourager le mal qu'on faisait à leur patrie, tant ils s'appli(iuèrent à corriger ce qu'il y avait d'inin-
i. Il est vrai qu'Acilius rapporta aussi de son expédition la connaissance de la langue grecque, ([u'on n'oubliera plus dans sa famille. Quand Carnéades, Diogènes et Critolaos furent introduits dans la Curie pour plaider la cause de. leurs compatriotes, c'est un Acilius qui leur servit d'interprète.
LKS MÉDECINS. 37
tclligoiit et (le barbare dans l'œuvre spoliatrice du vainqueur, tant ils s eflbrcèrent d'atténuer les dangers que devait amener le subit envahissement d'un luxe jusqu'alors ignoré. Ces statues et ces tableaux, dont on ne connaît d'abonl ni la signification ni la valeur artistique, les lettrés grecs vont les expllcjucr aux Romains en leur révélant et traduisant les œuvres des poètes qui les ont inspirés. Ces maladies pour la plupart nouvelles, qui vont naître des excè de table et des autres, la goutte, la gravelle, la pléthore, les fureurs utérines des femmes, l'épilepsic e le ramollissement cérébral, les médecins, venus tout à point de Grèce, vont les guérir ou tout au moins les soigner « L'intempérance, dit un poète, est la nourrice des médecins »
C'est donc dans une maison du carrefour Acilius que la médecine nouvelle se fixa primitivement, Archagatos était grec ; grecque était aussi la science qu'il apportait avec lui; son installation fut donc greccjue également.
Depuis Ilij)pocrate, peut-être môme avant lui, il y avait dans toutes les villes hclléni(|ues des officines, laxpsTa, les unes privées, comme celle, très bien garnie, que possédait Aristote, les autres publi-
1. Un contemporain de Cicéron, le médecin Nicon, écrira un livre sur les conséiiuenres des excès de lal)le, ivcpl Tro>,\jtpavcaç. C'est peut-être pour prolester contre cet ouvrage, (pj'un gourmand fameux du temps d'Auguste, Apicius, qui tenait à I^ome une école pui)li(|uc de gourmandise, écrira le premier des livres de cuisine, De Gulœ irrilamentis.
'1. » Medicorum nulrix est intemperanlia. » (P. Syrus.)
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ques, organisées el payées par les municipalités. Dans ces maisons de secours, des médecins, les uns exerçant à leur compte, les autres, îxxpoi' SYiaocteuovTe;, rétribués au moyen d un impôt prélevé sur tous les citoyens, îaTftxôv, donnaient des consultations, pansaient les plaies, distribuaient des remèdes, et même, en certains cas, mettaient des lits au service des malades qu'une opération grave ou un accès de fièvre un peu fort empêchaient de retourner chez eux
C'est cette coutume bienfaisante qu'Archagatos, le premier, introduisit à Rome. Sa boutique, installée dans le carrefour Acilius et ouverte à tous, puisqu'elle était payée par tous, fut une sorte de succursale des latràa grecs, et le premier type de ces officines que les Romains, et, peu à peu, tous les peuples d'Ralie connaîtront désormais sous le nom de Medicinsc ou de Medicairinœ. Ce seront à la fois un cabinet de consultation, une pharmacie et un hôpital.
Quant à leur aménagement intérieur, à celui du
1. Voir, pour plus de détails, la Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie et la Revue archéologique (1880). Les docteurs Dechambrc et Vercoutrc ont essayé de déterminer les caractères de ces officines grecques, publiques et ])rivées. Pouvail-on y demeurer longtemps, comme dans un hôpital ou une maison de santé? Ceux qui y séjournaient étaient-ils soignés et devaient-ils se nourrir à leurs frais, ou t)icn était-ce le médecin, ou la ville qui, dans les officines l)ubliqucs, prenaient à leur charge les dépenses des malades? Toutes ces questions souvent discutées ne sont pas encore résolues.