‹ Les médecins Grecs a RomeChapitre 9 sur 59 · LES MÉDECINS. I · texte numérisé non relu

LES MÉDECINS. I

tous les membres de la ge)is Porcin ne moiiriireiil à celte époque que de la main de Galon, ([ui pouvait dire, comme le bavard indiscret d'Horace : « Omnes coiriposui, je les ai tous enterrés ».

r.e qui dominait nécessairement dans la primitive thérapeutique latine, c'étaient la variété et la fantaisie. Les remèdes employés et enregistrés, ayant leur origine dans l'instinct des malades et de ceux cjui cherchaient i\ les soulager, et n'étant d'autre pari f|ue le résultat d'observations personnelles, élémentaires, ne formaient, ne pouvaient former aucun corps de doctrine. Caton l'Ancien, au contraire, montre dans son De lie Rmtica qu'il a, en hygiène et en médecine, ainsi qu'en toute chose, des idées très arrêtées, des convictions énergiques, un système, (^est un Empiri(pie, comme ses prédécesseurs et ses contemporains, mais un Empiri((ue qui a beaucoup vu, longuemeni i-élléchi, el (pii raisonne à sa façon. Il a fait de nombreuses observations, comparé les symptômes et les caractères des maladies, noté à quels moments, à (jnelles doses et sous (pielles formes les remèdes, ou, plus exactement, le remède souverain choisi par lui produirait le |)lus d'elï'et; et de toutes ces observations journalières est né un système, singulièrement grossier et (|ui nous fait sourire, mais (pii se tient.

C'est le chou (pii en forme la base. Longtemps avant Caton, les (îrecs avaient célébré les propriétés et recommandé l'usage de ce légume. Mais sur ce point, comme sur tous les autres, qu'im|)orlent au

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vieux Romain les opinions des Grecs (|u"il délesic cl méprise? Ce n'est pas parce que Pvlliagore a fait manger du chou à ses disciples, cl parce que certains médecins grecs, comme Dioclès de Carvsle, en ont chante des louanges, que Galon Tadopte à son tour. Ge n'est pas davantage parce qu'il en connaît les propriétés scientifiques. Si on lui avait dit (pie le chou, comme toutes les crucifères, renferme beaucoup d azote et d'huile volatile, <pron en tire par l'analyse du flegme cl du sel alcali, tous éléments (pii le rendent très nutritif, très stimulant et li'ès anliscorbuti(pie, on l'aurait fort étonné. Mais ce qu'il sait bien, eu revanche, c'est (pie le chou était le légume favori des ancêtres, et, comme le brouet noir et le potage blanc des Lacédémoniens, une sorte de mets national, dont s'étaient nourries les fortes générations des fondateurs de la République el de la puissance romaine. Gulliver et manger du chou, c'est donc faire œuvre de citoyen respectueux d'une tradition patrioti(pie. Mais c'est aussi agir eu bon chef de famille, économe et soucieux de la santé des siens.

Assurément, un propriétaire aussi regardant et serré (juc Gaton devait faire cas d'une plante potagère facile à cultiver, el dont les nombreuses espèces permettent les accommodements les plus variés. Cependant, le chou est moins pour lui un comestii)le (pi'un remède. Il ne figure pas dans la nourriture des esclaves, pauvre pitance composée de bouillie, d'olives gâtées, de saumure et d'aigre piquette.

LUS MKDKCINS.

Donner du chou aux esclaves! .Mais ce serait une coûteuse imprudence, et le vrai moyen d'avoir autour de soi des serviteurs toujours alïamés, puisque, d'après Caton, c'est de tous les légumes celui qui se digère le plus rapidemenl, ([ui entretient le mieux la liberté du ventre, et (jui, macéré cru dans du vinaigre, constitue le plus efficace des apérilifs. 11 faut donc le réserver pour le maître de la maison... quand il soupe hors de chez lui.

« Veux-tu, lorsqu'on t'invite à dîner, manger copieusement et boire tout ton soûl! Prends avant le repas du chou macéré dans du vinaigre. — Veux-tu, à peine sorti de table, recommencer à manger avec; l'appétit d'un homme à jeun? Prends encore ihi chou. Cinq feuilles suffiront pour te donner l'illusion (pie tu n'as bu ni mangé depuis vingt-quatre heures, et tu pourras manger et boire derechef autant qu'il te plaira. »

Si le chou, pris à l'état naturel, a de merveilleuses propriétés hygiéniques, (jue sera-ce quand il aura subi certaines préparations et de savants mélanges, dont ('alon nous révèle les secrets! Il deviendra le plus puissant des remèdes, une panacée souverain(\ Bon pour l'usage interne et pour l'usage externe, il guérira toutes les maladies , la constipation et la dysenterie, les maux de tôte et les maux de reins, les rétentions et les incontinences d'urine, les douleurs du foie et les affections du cœur, les coliques et les rages de dents, la goutte, la surdité, les insomnies, les ophtalmies, la phtisie, les cancers, la gangrène,

les abcès et les polypes du nez. Mais il faut savoir le préparer, le doser, Tadminislrer.

Là, est le triomphe du vieux Caton. Voulez-vous un purgatif? Méprisez le liseron scammonée, plante inutile à cultiver et qui encombre les jardins, et méfiez-vous de l'hellébore, remède étranger, dangereux comme son nom l'indique, et très coûteux.... Prenez du chou. Le soir, vous vous couchez sans souper; le lendemain matin, et pendant sept jours de suite, vous buvez quatre cyathes d'eau * dans lesquels vous aurez fait infuser du chou pilé. Mangez par là-dessus de la viande d'Ane -, la plus digestive de toutes les viandes. Si elle vous répugne outre mesure, remplacez-la par du chou cuit. Complétez votre repas avec du pain el du vin léger. Frictionnezvous; mais lavez-vous le moins possible^.

1. Un cyalhc contenait 0 I. OioG. C'est avec le cyatlie iiu'on dosait les médicaments.

li. llipiKJCrate, avant Caton, avait recommandé la viande d'âne comme très facile à diijérer. Oueilc brave et bonne béle que l'âne! N'est-ce pas lui aussi qui, au dire des agronomes latins, fournit le meilleur engrais? Le crottin d'âne, en elTet, renfermant moins de graines ([ue tous les autres, ne risque pas de i)eupler d'herbes parasites les champs cultivés. — Malgré ces services, Caton traite durement ce modeste serviteur : il n'admet pas qu'il puisse y avoir pour lui de jours fériés. Comme le cheval de V. Hugo, l'âne « ne connaît ni rei)os ni dimanche ». Quelle différence avec les soins dont Caton entoure le bœuf, son grand ami, qui a ses jours de fête et ses prières particulières! Car, ul valeal refert.

3. La purgation (jue Caton administre à ses bœufs à la fm de l'été, au moment où le raisin mûrit, est plus originale. Prendre un serpent pourri; le piler avec de la farine, du sel et du serpolet; délayer le tout dans du vin, et faire boire aux bœufs cette potion. Ce remède de bœuf est un remède de cheval.

LIÎS MIÎUECINS. I'.)

Prélerez-voiis un remède plus énergicjue, qui vous nclloie vivement l'estomac, un vomitif ? Prenez du chou. Avec quatre livres de Tespèce la plus légère, celle qu'on appelle Crambe ou chou marin, vous laites trois paquets égaux que vous jetez l'un après l'autre dans l'eau bouillante, en avant soin, entre chaque immersion, de compter cinq fois cinq. Les choux une fois dégorgés et mouillés, vous les broyez avec un pilon et versez le bouillon à travers un linge lin dans un vase de grès. Ajoutez du sel, du cumin grillé, et laissez reposer le tout à l'air frais de la nuil. Vous-même, cependant, lavez-vous avec de l'eau chaude, buvez de l'hydromel et couchez-vous sans souper. Au matin, prenez la potion refroidie, et allez vous promener pendant (jualre heures. Quand la nausée viendra, étendez-vous pour être plus à l'aise, et soulagez-vous librement. Vous rendrez tant de bile, ({ue vous vous demanderez avec étonnement comment votre corps en pouvait contenir une aussi abondante provision.

Sont-ce au contraire les coliques vous tourmentent? Prenez du chou. Quand il a bien mijoté, dans l'eau bouillante, vous l'égoullez parfaitement, l'assaisonnez de sel, de cumin, d'huile et de farine d'orge. Remettez alors sur le feu, faites mijoter à nouveau, puis retirez et laissez refroidir. \'ous prendrez celte potion cliaque matin ; et, pendant la durée du régime, que le chou soit votre princi[)ale nourriture. 11 vous est permis de boire du vin, si vous n'avez pas de fièvre; au cas contraire, ne buvez (|ue

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(le l eau. La môme préparation est souveraine contre les rétentions d'urine, à la condition toutefois de ne pas complètement égoutter les choux, de supprimer la farine d'orge et de boire du bouillon froid. (Irâce à ce traitement, rien ne s'opposera plus à la salisfaction de vos besoins.

Mais gardez-vous de mépriser et de perdre une urine ainsi préparée Elle est, comme d'ailleurs celle de tout homme (|ui a mangé du chou, un fortifiant de première qualité. Il faut la conserver pour donner des bains aux gens débiles, faire des lotions aux enfants chélifs et aux femmes délicates. Avec elle, on soigne les yeux des myopes et des lippeux. les douleurs névralgiques, el certaines indispositions féminines.

Le chou ne rend guère moins de services à la chirurgie qu'à la médecine. Encore une fois, il guérit toutes les maladies : est ad omnes res salubre. Abcès, ulcères, dartres, cancers, polypes, fistules, ecchymoses, luxations, il guérit tout, vite, sûrement et sans douleur. Un cataplasme de choux arrosés de miel amollit tous les dépôts de pus, les fait crever et les vide; une p;\lée de choux introduite dans \v icclum avec un chalumeau, le plus simple el le moins coûUmix de tous les irrigaleurs, cicatrise les lislules; une injection d'eau de choux additionnée de vin rend l'ouïe aux sourds; une décoction de choux longuement aspirée pendant trois jours fait tomber les polypes du nez et détruit le mal jusque dans ses racines. Une épaisse bouillie

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(le choux mêlés de farine d'orge, pour rendre le remède plus émoUient el moins vésicanl, réduit les luxations. Le membre dévié rentre immédiatement dans sa cavité : Cito sanum fiet....

Hélas! non, pas toujours; et de l'aveu même de ('aton, qui conseille alors un autre remède que voici : « Cueillez un roseau vert de quatre ou cin(| pieds de long; fendez-le par le milieu, et que deux hommes le tiennent sur votre cuisse luxée; vousmême commencez à chanter : « Daries, dardaries, nstataries, Dissunapiter »; et continuez ainsi jusqu';\ ce que les morceaux de la baguette fendue se soient rejoints. Agitez un fer au-dessus. Quand les deux parties se seront réunies et se toucheront, saisissezles, coupez-les en tout sens, et faites-en une ligature sur le membre démis ou fracturé. Il se guérira. Tous les jours cependant répétez la même invocation, ou la suivante : huai, hanat huat isla pista sista, domiabo damnaustra, ou bien encore : huat haut haut hta sis tar sis ardannahon dunnauslra

Un temps viendra où les marchands de paroles magiques et les débitants de i-eiuèdes mystérieux

1. Ce ne sont pas seulement les sorcières du moyen ;1ge et le fameux Abracadabra que rappellent ces formules magiques et inintelligibles. On retrouve encore dans nos provinces des superstitions analogues. Il n'y a pas un paysan poitevin qui ne croie à l'efficacité du remède <iue voici, contre les verrues : se mettre à genoux devant une tige de genêt lleuri. et réciter cinq Paler et cinq Ave, toUl en tordant vigoureusement la branche, comme si on voulait en faire un lieu. Rentrer chez soi et se coucher; le lendemain on cherchera ses verrues et on ne les trouvera plus.

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seront conspués par tous les gens sérieux. <■ Il ne mérite pas, dira Ulpien, le titre de médecin, celui qui a recours aux invocations, aux exorcismes, aux incantations. Les imposteurs et les imbéciles ont beau crier partout que ces pratiques les ont sauvés: ce n'est point là de la médecine. » Il n'y avait pas d'Ulpien à Tépoque de Caton; et si deux cents ans après Jésus-ChrisI d'aussi grossières superstitions trouvaient encore des Ames crédules ', quelle ne devait pas être leur puissance pendant les cinq premiers siècles de Rome, alors (jue la pliilosopbie ni la science n'avaient éclairé les esprits, que les maladies contagieuses revenaient si l"ré(|uentes et si redoutables, et que les médecins grecs ne s'étaient pas encore imposés aux Romains! Il fallait bien se contenter de remèdes à la Caton, ou de formules cabalistiques, à moins qu'on n'invoquât les dieux, auteurs reconnus de tous maux et leurs guérisseurs souverains.

C'était en effet, et ce fut toujours la grande, la suprême ressource, surtout dans les épidémies, dont personne, avant les médecins grecs et Lucrèce, leur disciple, n'osa chercher les causes naturelles, et qu'aucune sérieuse mesure prophylactique ne savait alors prévenir ^ Mais dans cette sorte de médecine

1. Pline l'Ancien cite un cliarlalan qui fit une grosso fortune en traitant ses malades par l'astrologie.

2. Ces mesures prophylactiques, Celse les résumera plus tard avec un grand bon sens. « En temps d'épidémie, il est bon de voyager, de naviguei', ou tout au moins de se promener lentement à pied ou en voiture avant la grande eba-

i.i:s M!':i)i'.(:iNs. 2;!

roligioiiso, rommo dans la nirdocinc (Miipiriquo, la fantaisie dominait encore, ou, pour mieux dire, l'afl'olement. Une peste s'abatlait-elle sur le Lalium, ou seulement la fièvre, cHernelle dans ce pays comme la ville môme, et bien connue de tous les imprudents que le coucher du soleil surprend en été sans manteau sur une des voies romaines, ou que le clair de lune retient trop tard au Colisée? Oue pouvaient le chou et la science élémentaire des Empiriques naïfs? Ces pauvres gens étaient bien vite aux abois. Dans cette terrible épidémie, par exemple, qui, en Tan 301, enleva presque tous les esclaves et la moitié des citoyens, les gens capables de soigner les malades, raconte Denys d'Halicarnasse, étaient trop rares et tout à fait impuissants. Comme, dans les cas pareils, la médecine hésitait, déconcertée, tremblante et muette — Mussabat tacito medicinn ilmore, — on avait recours aux dieux. Et c'étaient alors, pour conjurer le mal qui partout répandait la terreur, les expédients les plus bizarres, les tentatives et les manœuvres les plus variées, une sorte (l'empirisme appliqué à la divinité.

C'est Romulus qui donna l'exemple. Une peste terrible étant survenue, après le meurtre de Talius,

leur, jamais après le repas et le bain. Évitez les plaisirs de l'amour, les vomissements et le sommeil pendant le jour, surtout quand vous venez de manger. Tenez-vous le ventre libre et ne buvez du vin qu'un jour sur deux. Ces prescriptions observées, modifiez le moins possible votre vie ordinaire et votre régime liabituel : Qiiibiis servalis ex reliqua viclun consueludine quam minimum mulari débet. •

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([ui tMiiporlait subitement et sans maladie ceux de Home et de Laurente, il sauva les deux villes par des expiations et des purifications. Et pendant de longs siècles, chaque fois que la peste revient, de plus en plus IVéquonte et toujours désastreuse, à plusieurs reprises sous les rois, puis en 291, en 301, on 320, en 324, on 341, en 355, en 371, on 389, en 392, on i07, en 423, en 441, en 457, on 461, en 478, etc., etc., tuant les hommes, le bétail, les arbres, les moissons, ce sont de nouvelles inventions et des pratiques étranges qui toujours, tôt ou tard, réussissent. Numa après avoir, sur l'Aventin, consulté Faunus, le Dieu bienfaisant et révélateur, consacre aux dieux un bouclier d'airain qu'il dit être tombé du ciel entre ses bras. 1'ullus Hostilius interroge les livres mystérieux de son prédécesseur, et, par de redoutables conjurations, apaise le courroux de Jupiter Elicius. Pendant la guerre contre les Eques, qui faisait moins de victimes que la peste, le sénat impuissant à trouver dos secours humains, inops auxiUi humani, invite le peuple à assiéger les temples, que les femmes balayent de leurs cheveux opars; et les dieux, aidés de Thiver à défaut de médecins, dissipent les germes malfaisants qui flottaient sur la ville et corrompaient l'atmosphère. Los duumvirs et les décemvirs consulteni les livres Sibyllins, enfermés depuis Tarquin sous le Capitole dans un coffre de pierre. Les édiles donnent des jeux scéniques accompagnés de musique, de danses et de chants religieux : cérémonies puri-

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fical rices, imaginées et recommandées par les Étrus- <iues, habiles h conjurer les fléaux. Les dictateurs plantent dans les temples des rions sacrés, sym-

l^a d(5csso .Salus.

boles d'expiation pour le passé et préservatifs certains pour l'avenir ^ Les prêtres et les augures

1. Jusqu'à la fin de l'Empire on retrouve dans la médecine populaire les traces et le souvenir de cette cérémonie reli-

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multiplionl les prières publiques, les sacrifices el les supplications. Les Epulones, dans la cérémonie à tout instani renouvelée des leciisternes, entassent devanl les statues des dieux, dont ils attendent un geste de miséricorde, les mets les plus appétissants, les plus délicates friandises. Les pontifes dédient trois chapelles à la déesse Febris, au Palatin, sur l'Esquilin et sur le Quirinal; un temple à Salus, la vieille divinité Sabine que remplacera bientôt une étrangère, Hygie; un autre à Apollon Mndiciis, et un troisième enfin à Esculape, naturalisé romain en ■461 (293 av. .L-C), pendant la terrible coalition des Samnites et des Étrusques, des Ombriens et des Gaulois. Au commencemeni de cette année, et pendant trois étés consécutifs, une })esle meurtrière désola la ville et dévasta les champs. Les hommes, impuissants à repousser le mal, criaient miséricorde aux dieux romains tpii restaient sourds. On considta les livres Sibyllins : ils étaient pour l'Etat dans les épidémies ce qu'était le chou pour Caton, (juand sa famille était malade. On sut par eux qu'il fallait aller chercher Esculape à Épidaure, comme auparavant, dans une calamité pareille, on était allé chercher à Delphes son père, Apollon. Les Asclé-

ifieuse. « Un romcnlc souverain contre l'épilepsie, dit Pline le Naturaliste, est de planter un clou de fer à l'endroit où la lôte du malade a porté. >- De même, on se protège contre la fièvre quarte en ayant sur soi, comme amulette, le clou où fut attachée la corde d'un pendu. On voit, par cet exemple, qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. La corde a remplacé le clou, voilfi tout.

r.RS MKDIiCINS.

piades, sollicilés par des députés extraordinaires, ne donnèrent pas plus leur dieu (|ue les Lacédénioniens ne s'étaient dessaisis des Dioscures en laveur des Locriens, menacés par les liabilanls de (<rotone; mais ils firent hommage aux ambassadeurs d'un des serpenls familiers, symboles du dieu el animaux d'exportation, (|ti'ils nourrissaient dans l'enceinte de leur lemple. f'elui-ci, transporté à Home , el , après de u o m 1) re u ses péri pé l ies . installé dans 1 île Tibérine, re(,Mit asile dans un temple, construit à l'endroit même oii Faunus rendait autrefois ses

oracles par l'inlermé- Ksrulaiic. sous la forme d'un sorpciil, I- • 1 , , iloltarquo dans l'île du Tibre.

diaire des songes, tout

à coté de sources d'eaux chaudes et sulfureuses. « L'arrivée d'Esculape, ajoute gravement et pieusement Valère Maxime, dissipa le fléau contre lequel on avait imploré son secours. »

Tandis qu'ainsi, à chaque nouvelle épidémie, l'État, par tous les moyens possibles, appelle sur la ville malsaine la pitié bienfaisante de tous les dieux, les particuliers s'abandonnent, eux aussi, aux dévotions variées que leur ins[)ire une imagination terrifiée. Plus une pratique est bizarre, plus elle apparaît salutaire. Les uns, à l'exemple des pouvoirs publics, introduisent à leurs fovers des divinités étrangères.

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inventent des rites et des sacrifices, iiinltiplient les cc^réraonies nouvelles et les expiai ions singulières. Les autres encombrent les temples, les autels et les chapelles des carrefours d'amulettes et d'ex-voto : bijoux, figurines, œul's, coupes d'onyx, robes couleur feuille morte, qui ont le privilège de détourner sur elles les influences malignes dont sont menacés leurs propriétaires. Ceux-ci s'imposent des jeimes rigoureux que les Juifs, plus tard, rendront réguliers et périodiques; ceux-là, comme le feront encore les contemporaines d'Horace et de Juvénal (car en tout temps ces sortes de dévotions attirent particulièrement les femmesj, vont en hiver, à la pointe du jour, se plonger dans les eaux glacées du Tibre, pour ensuite, nues et tremblantes, se traîner autour du champ de Mars sur leurs genoux ensanglantés. Tous enfin, à partir de 461, se précipitent en pèlerinage vers l'île Til)érine, et , pour les maladies particulières comme dans les épidémies, assiègent le temple d'Esculape, (jui ne prodigue pas aux Romains moins de bienfaits (ju'aux Grecs.

A Épidaure, le sanctuaire du dieu, construit dans une vallée bien close du Péloponnèse, était entouré d'un bois sacré où se trouvaient des établissements thérapeutiques, des piscines, une fontaine, des chapelles et des logements réservés aux malades qui 1 venaient implorer la santé. Ceux-ci, avant d'être introduits dans le sanctuaire, devaient se soumettre à divers traitements, tels que bains, onctions, ablutions, jeûnes et purifications. Ces pratiques hygié-

LES MÉDECINS. 'iî)

niques étaient entourées d'un appaicil religieux et suivies d'un sacrifice. Puis, les suppliants pouvaient «lormir une nuit dans le temple, ordinairement couchés sur la peau de l'animal ollert la veille au dieu. Cette nuit niystérieuse était le plus souvent suivie d'une a^érison radicale, que constataient des ex-voto lie toutes sortes et de reconnaissantes inscriptions, conservées dans une rotonde en marbre blanc, le Tholos, et sur lesquelles étaient gravés les noms, décrites les infirmités et célébrées les guérisons des favoris d'Esculape.

Le temple de l'île Tibérine était-il organisé sur le modèle de celui d'Epidaure? Il est permis de le supposer, mais impossible de le dire exactement. Les seuls souvenirs subsistants du sanctuaire romain sont quelques bordures antiques de traveilin, disposées jadis en forme de vaisseau, pour rappeler celui qui avait apporté de Grèce le serpent sacré; ce sont aussi l'image sculptée du dieu avec l'animal enroulé autour de son sceptre, une collection de membres en terre cuite découverts en cet endroit, et enfin l"nù|)ilal, où les frères de la Miséricorde, comme autrefois les Asclépiades latins, recueillent et soignent les malades étrangers. Mais le cérémonial était calqué sur celui qu'on imposait aux Grecs. Après des exercices religieux et des traitements hygiéniques, plus ou moins prolongés, les suppliants étaient amenés le soir dans le sanctuaire. Ils s'y couchaient, s'endormaient, et , par Incubation, dans des songes, le dieu leur envoyait <les conseils,

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des remèdes et la sanlé. Des monuinenls de loule sorte, suspendus à la voûte et le long des murs, bras, jambes, pieds entourés d'un serpent, nez, oreilles, yeux, seins, emblèmes d'infirmités diverses, statuettes, bas-reliefs, serpents d'or et d'argent enroulés en forme de colliers ou de bracelets , témoignaient de la reconnaissance des fidèles, et des inscriptions indiquaient les traitements prescrits par le dieu (le plus souvent des purgatifs, des vomitifs, des saignées), la marche suivie, les résultats obtenus. De la sorte, le temple romain d'Esculape finit par devenir une véritable bibliothèque médicale, d'autant plus riche, qu'on y déposait aussi des recueils tout laïques de remèdes éprouvés , des instruments de chirurgie nouvellement inventés, la plupart des livres de médecine, etc., etc. Et cette coutume persista jusqu'à la fin de l'Empire. Au tenq^s des Anlonins, les dévots affluaient encore à Épidaurc et dans l'île Tibérine. Un aveugle, qui vivait à cette époque, déclare avoir été guéri par la seule intervention d'Esculape . Celui-ci , quand depuis longtemps le chou du vieux Caton était oublié, gardait encore son prestige et ses dévots. Ce sera le plus vivace de tous les dieux païens, le plus tenace adversaire du Christianisme. Mais jamais sa puissance et celle de ses prêtres n'apparurent plus grandes et mieux faisantes que dans les temps qui suivirent sa triomphale entrée en Italie, alors que ses compatriotes laïques, les médecins grecs, n'étaient pas encore venus à Rome lui faire une

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concurrence, que leur lalenl, leur expérience el les progrès de la philosophie devaient rendre très redoutable.

Très bienfaisante aussi. D'abord, en substituant, ou du moins en essayant de substituer à la médecine religieuse une médecine naturelle et des remèdes rationnels, les Grecs sauveront plus de malades que Salus, Ilygie, Apollon et Esculape réunis. Ensuite, ils rendront moins fréquent le retour de ces abominables pani(|ues qui plusieurs fois augmentèrent le nombre des victimes qu'emportait la peste. II y eut des jours, en effet, avant l'arrivée d'Archagatos, où les Romains, ne pouvant s'en prendre aux dieux, s'avisèrent de trouver autour d'eux les complices de la mort invisible qui les décimait : alors ils virent rouge et voulurent du sang. Quand, par exemple, en 423, à la suite de la guerre latine, des miasmes pestilentiels s'abattirent sur la ville, on ne songea pas à en attribuer la cause à la ruine des villes industrieuses du littoral, dont les ports se comblaient, dont les rivières et les canaux envasés répandaient dans les plaines des eaux marécageuses où fourmillaient des germes décomposés. On déclai'a (jue la ville était empoisonnée par les femmes, el cent soixante -dix' matrones furent sacrifiées à la terreur publique. Lucrèce était sans doute hanté par le souvenir de cet holocauste sanglant, quand il énumérail les maux engendrés par la superstition. Mais il a cherché des exemples dans les temps très anciens, et il a raconté le meurtre d'Iphigénie, pour

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la môme raison peut-être qui obligera Voltaire à choisir Mahomet comme type du Fanatisme : il eût été dangereux de mettre sur la scène les misérables victimes de la religion et les poignants sujets de drames que, depuis les Albigeois jusqu'à Calas, le poète trouvait en foule dans Thistoire nationale.

Tel est, vers la fin du y" siècle, l'état de la médecine à Rome. Dans les cas ordinaires, et surtout avant que le culte romain d Esculape ait donné à ses prêtres une autorité médicale, ce sont les parents, les amis, les voisins qui soignent les malades, d'après leur instinct, le sens commun, leurs talents naturels et l'expérience acquise. Dans les épidémies, c'est principalement sur les dieux que l'on compte.

Aussi, de quel œil farouche ceux que la foi attachait encore aux remèdes grossièrement empiriques et aux formules magiques, aux choux et aux clous, aux prières, supplications, invocations, lectisternes et sacrifices, durent-ils regarder le premier audacieux, un étranger, un Grec, qui leur arrivait tout d'un coup avec l'évidente prétention de soigner les Romains h sa manière, et par des remèdes inconnus! Sans doute, il allait bouleverser la traditionnelle médecine des ancêtres ; peut-être même chercheraitil à supplanter les dieux! De là, l'exaspération du vieux Caton, qui, dans une certaine mesure, se comprend et s'explique. Quand Montaigne accable les médecins de son mépris et de ses sarcames, on est tenté de lui dire : « De quoi vous plaignez-vous, en

somme, et quel mal vous ont fait ceux que vous attaquez ainsi? Votre bisaïeul est mort à quatrevingts ans, votre grand-père à soixante-neuf et voire père à soixante-quatorze. \'ous-mème, malgré la gravelle qui de temps en temps vous tourmente, vous êtes sain de corps, et surtout d'esprit. » — Combien plus excusables les attaques du vieux Calon! Celui-ci du moins a ses raisons pour détester les médecins. Il voit en eux des ennemis publics, parce qu'ils sont grecs, et des ennemis privés, parce qu'ils exercent un art qu'il pratique lui-même, et qu'ils l'exercent autrement que lui. La haine dont il poursuit la littérature, l'art et la philosophie helléni(|ues est toute désintéressée et patriotique. Il y dépense, il est vrai, une telle énergie, une telle ardeur, qu'on est d'abord tenté de croire qu'il satisfait des vengeances particulières. Il n'en est rien, car il frappe ses amis avec la môme rigueur. Au reste, que lui importent, à lui personnellement, ces divertissements qu'il ignore et méprise? Mais la médecine, il l'a étudiée toute sa vie; à force d'observations et d'épreuves tentées sur lui-même et sur les siens, il a acquis une expérience dont il est fier, une science qu'il juge de bonne foi souveraine. Et voici que des étrangers, les plus méprisables des étrangers, viennent lui faire concurrence, opposer leurs remèdes à ses remèdes, et un savoir, acquis on ne sait comment, à des travaux de cinquante années. Sans doute, ils ne s'introduiront pas chez lui, dans son intérieur, dans sa maison de Rome ou sa villa

3t LES GRECS A ROMK.

(lo Tusciilum; mais, qui sait? Si les Romains lour font un bon accueil, peul-ctro leurs succès diminueronl-ils son auloritc domestique. Ce n'est plus seulement l'homme d'étal, le censeur rigide, celui qui personnifie la Rome d'autrefois, les vertus austères, la gravité des mœurs, la ferveur du patriotisme et la constante énergie des convictions, qui se seul menacé, c'est aussi le chef de famille, \o paler familias. Aussi, n'est-ce pas de la tribune aux harangues que partent ses attaques contre les médecins grecs. Ce qui doit d'abord être préservé de la contagion, c'est le foyer domestique; c'est là qu'il faut avant tout maintenir pleine et respectée l'autorité du maître. C'est donc à son fils que Caton écrira, à Marcus, pour qui il a rédigé des préceptes d'hygiène; et il lui dira : « Les Grecs sont les plus malfaisants des hommes. Pense bien que c'est un oracle qui te parle ainsi. Toutes les fois que cette nation nous enverra ses arts, elle corrompra tout; et le mal sera sans remède si elle 7ious envoie ses médecins. Ils se sont juré d'exterminer tous les Romains par la médecine. Le salaire même qu'ils exigent est pour eux un moyen d'usurper la confiance et de tuer plus à leur aise. Je t'interdis les médecins. »

Marcus dut obéir à son père. Mais les l\omains montrèrent moins de docilité. Caton ne fut pas plus écouté de ses contemporains que ne le sont aujourd'hui les aboyeurs à l'esprit étroit qui hurlent contre le grand homme dont le génie guérit la rage.

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