‹ Les médecins Grecs a RomeChapitre 16 sur 59 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les disciples d'Asclépiades el les médecins grecs ;\ Rome vers la fin de la Répul)lique. Savants. Praticiens, Charlatans. — Les Méthodistes : Thémison. Dialogue des morts. — Médecins libres et affranchis. — Médecins esclaves. — Un grand i^rocès criminel cl médical.

Pendant les dernières années de la vie d'Aselépiades, et, dans celles qui suivirent, il y eut à Rome des médecins à foison. La seule énuméralion de leurs noms, cités par les auteurs célèbres, depuis Cicéron jusqu'il Galien, encombrerait plusieurs pages. Ce sont d'abord des savants, des théoriciens qui, disciples ingénieux d'Asclépiades et fondateurs d'une secte nouvelle, comme Thémison, ont 1(mu' place dans une histoire scientifique de la médecine ancienne. Ce sont ensuite de consciencieux praticiens, hommes libres, aflranchis et esclaves, qui, dédaigneux ou incapables d'écrire et de faire école, ne doivent l'immortalité de leurs noms qu'aux soins qu'ils ont donnés, à l'affection reconnaissante qu'ils ont inspirée aux grands hommes de leur temps, el à

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leurs amis. Ce sont enfin des charlatans ignorants ou criminels, gens sans aveu et sans scrupules, soi'tis on ne sait d'oii, toujours à court d'argent, januiis d elVronterie, prcMs à toutes les besognes louches, à tous les attentats. Les moins adroits parmi ces coquins, ceux qui ne sauront pas échapper aux tribunaux. \ ont , on tlélVayant la chronique judiciaire et scandaleuse d'alors, nous révéler une industrie étrange, et d'autant plus dangereuse à Rome, que jamais l'exercice de la médecine n'y fut en aucun cas considéré comme illégal.

\'oilà même ce (|ui expli(jue en partie l'ainuence, d'ores et déjà constante, des médecins établis à Rome vei-s cette épo(|ue. Mais outre celte indépendance absolue, (•(>lle facilité de prati(pier, sans sérieuses études préalables, un métier à l'abri de tout contrôle, que de motifs encore attirent tous ces étrangers, venus pour la plupart de l'Orient hellénique! Le prestige de la grande ville, les succès retentissants d'Asclépiades, la presque certitude d'une grosse fortune si la protection d'un puissant ou (juelque éclatante guérison mettent en évidence le nouveau venu, enfin le gofd des Romains [)our les médecins grecs et les remèdes cherchés très loin, goût d'autant plus répandu que des maladies nouvelles, des épidémies contagieuses sont à ce moment apportées d'Kgyple et d'Asie, des pays mêmes d'où sortent ces hommes, plus capables que d'autres par conséquent de les soigner et de les guérir, tous ces avantages entrevus mettent au cœur de ces ambitieux qui

vô<^(''laienl dans leur pclilc patrie des espérances qu'un avenir prochain se chargera de réaliser, de dépasser même. Jusqu'à la dictature de César, un bien leur manque, à ces étrangers, un privilège dont l'absence, à vrai dire, ne diminue pas leur autorité auprès des clients, mais dont leur amour-propre soulTre d èti e privé : ils ne sont pas citoyens romains. Mais voici qu'un décret de César, considérant qu'il importe d'augmenter l'empressement des étrangers instruits à se fixer à Rome, accorde le droit de cité à tous ceux (pii exercent la médecine ou enseignent les arts libéraux

Que les idées ont marché depuis Caton, et que de chemin elles doivent l'aire encore! Ce titre de citoyen, qu'ils acquièrent de droit en se fixant à Rome, semblera tout à l'heure bien insuffisant aux médecins grecs : ne va-t-on pas le prodiguer aux officiers de santé des provinces les plus éloignées, et à leurs familles, pour peu qu'ils aient soigné avec succès, comme Postumius Marinus, ou massé avec art, comme Harpocras, un fonctionnaire romain bien en cour, comme Pline le Jeune ^? 11 faudra davantage aux médecins grecs vivant à Rome. Avec des

1. 11 est à remarquer que les textes de la législation romaine ne séi)aront jamais les professeurs et les médecins. Ces deux métiers où les simples, inlialjiles ou hostiles à fintrigue, font pou de tapage et beaucoup de besogne, trouvent de nombreuses i)eines et de rares honneurs, ont eu, dei)uis Sylla jus(prà la lin de rEmi)ire, des destinées identiques.

2. ■< L'an passé, écrira Pline à Trajan, une maladie cruelle faillit m'cmporter. J'eus recours à un iatralipte, dont votre bienveillance peut seule m'aider à reconnaître les services

titres officiels, créés pour eux par les empereurs qui les aiment et les protègent à Tenvi, ils vont pénétrer partout. Les uns auront leurs libres entrées dans le palais impérial, oîi les attendent de grosses fortunes, et plusd une bonne fortune aussi ; car certains verront s'ouvrir des portes secrètes que fermeront aussitôt sur eux de grandes dames, de très grandes dames, comme Livie et Messaline. D'autres, employés dans les services publics, émargeront au budget de l'Etat pour des sommes considérables. Plusieurs même courront la carrière des honneurs ;

Précédés de licteui's, ils iront par les rues... On verra le public leur dresser des statues,

comme à Antonius Musa.

Ce décret de César mar([ue donc dans l'histoire des médecins grecs fixés à Rome une date capitale. Il fut pour eux (et plus encore), ce qu'a été pour les comédiens français et italiens le décret de Louis XIII réhabilitant une profession injustement méprisée.

Toutefois, si ce j)ri\iiège pivcieux leur assurait la considération, il ne leur donnait pas les connaissances nécessaires ; et quelques-uns, parmi ces Grecs,

et le dévouement. Je vous supplie de lui accorder le droit de cité. Il s'appelle Harpocras. » Et dans une autre lettre : '< Ma dernière maladie m'a fait l'obligé de Postumius Marinus. Je puis m'acquitler envers lui si votre bonté daigne écouter mes prières. Je vous demande le droit de cité pour lui et pour ses parents, Chrysippe, Stratonice, Epigonus, Mitbridat\... » Et Trajan accorde tout ce qu'on lui demande.

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étaient de grands ignorants. C'est alors (jue i)ar bonheur un liommc se rencontra, venu de Grèce comme eux, qui, disciple très inlelligenl et très instruit d'Asclépiades, entreprit de mettre à la portée de tous les praticiens la docirine de son maître, et de faire avec elle, en la simplifiant et résumant, une sorte de guide pratique de la médecine. Cet homme, originaire de Laodicée, s'appelait Thémison.

Dans le principe, il avait adopté et fidèlement suivi le système d'Asclépiades; mais il s'en écarta par la suite, vers la fin de sa vie Pourcpioi? Voulait-il vraiment faire à son tour (cuvre de chef d'école? On s'étonne en ce cas qu'il s'y soit pris si tard, dans sa vieillesse, à moins que, obéissant à de respectueux scrupules, il n'ait pas voulu, par une désertion, attrister les dernières années de son maître. Il est plus vraisemblable qu'après le décret de César, voyant venir à Rome de tous les points de la Grèce et de l'Orient des compatriotes, des confrères (jui ne connaissaient d'Asclépiades que le nom glorieux, il voulut les mettre au courant d'un système médical dont les Romains étaient fort épris. Et c'est alors (pie, pour le faire entendre plus aisément, il le débarrassa de tout son appareil scientifique et philosophique. A ce compte, Thémison serait bien moins le chef d'une secte nouvelle, qu'un vulgarisateur, un simplificateur. Pour trouver les vrais représen-

i. n Ex Asclepiadis successoribus Thémison nuper quxdam in senectute deflexil. » (Celsc.)

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lanls, les chefs du Méthodisme, les créateurs de celle mélhode originale et théoriquemenl rationnelle qu'on appelle \a Mclasyncrisc, ou reconstitution (le l'organisme, il faut attendre la venue de Thessalos et de Soranos.

Afin d'arriver à son but, quels moyens Thémison employa-t-il? Ouels sont les changements qu'il se permit, et cpiels furent ses j)r()cédés de simplification?

Ici, pour éviter de reprendre sous une forme didactique et sèche le système d'Asclépiades, et pour mieux montrer comment Thémison le modifia el le dénatura, je voudi'ais qu'il me fût })ermis d'imaginer, entre le maître el son disciple infidèle, une conversation médicale analogue aux dialogues littéraires el philosophiques des anciens auteurs, et même des modernes. Peut-être voudra-t-on bien supposer avec moi ([u'après sa mort Thémison descendit dans les demeures bieniieureuses chantées l)ar le poète. 11 chercha d'abord Asclépiades, el le trouva entoure de vieillards graves au sourire très doux, qu'il sut plus tard èlre les bienfaiteurs des hommes, ceux qui, en inventant les arts, ont civilisé leurs semblables, et mérité par leurs services la reconnaissance du genre humain. Asclépiades, le front ceint de bandelettes d'une blancheur de neige, était étendu sur un gazon fleuri d'asphodèles. Des lauriers balançaient sur sa tète les bouquets toujours roses de leurs branches odorantes , et les sources sonores de l'Elridan, le roi fabuleux des

fleuves, répandaient à lenlour une fraîcheur et une harmonie très douces. Tout de suite, le maître reconnut son disciple. Il se leva, lui tendit les deux mains, et le conduisit non loin de là, à la lisière d'un bois d'orangers. Puis, ils se parlèrent ainsi dans la langue mystérieuse des morts....

ASCLÉPIADES

Je suis heureux de te retrouver, Théniison. Il lu est doux de pouvoir rappeler à un autre qu'à moi-nièiue nos grands travaux, et nos longues causeries, et nos promenades, le soir, par delà la porte Capène. sur cette voie Ap])ia qui nous conduisait jadis à nia villa d'Aricie, et qui mène aujourtriuii mes amis à mou tond^eau. Combien tu m'aimais alors, Thémison! Et combien j'aimais moi-même à vous entendre, Lucrèce et toi, célébrer le grand Épicure, ce bienfaiteur des corps et des Ames, ce divin consolateur des hommes! liélas! qu'est deveiui ce jeune et fidèle enthousiasme? Tu m'as trahi, abandoimé, renié. C'est du moins ce que m'ont aflii'uié les malades envoyés par toi chez Hadès.

THÉMISON

O maître, pardoime-moi ! Jamais je n'ai cessé d'aimer, de vénérer et de suivre ta docfruie, si lielle et qui rend l'homme si grand, puiscpie de son corps périssable elle fait rimage en raccourci de rensend)Ie des choses qui ne meurent pas, mais une image [)ar]ante et pensante. J'ai toujours cru, je crois encore que le corps des vivants, comme la matière universelle, est conq)osé de pores et d'atomes; que ceux-là sont les heureux et les sains sur la terre, qui sentent librement circuler en eux les molécules, principes de leur être; que ceux-là sont les malades, dont les canaux larges ou rétrécis à

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