‹ Les médecins Grecs a RomeChapitre 18 sur 59 · THÉ.MISON · texte numérisé non relu

THÉ.MISON

Précisémoid. — Voici, au contraire, un homme dont le corps débile présente des caractères tout opposés. Sa })eau est molle et flasque; son pouls se sent à peine; il perd son sang et ne garde rien de ce qu'il mange. Pas plus fjue son malade, le médecin n'a besoin de savoir que la course des molécules est trop précipitée dans les canaux trop larges. Il reconnaît sans peine une des maladies que j'appelle PowSe? ou Fluem, et il ordonne des asti'ingents. des toniques, du vin. de l'eau froide.

ASCLÉPI.\DES

Soit! Je reconnais volontiers qu'il |)eut être utile de rajiprocher les maladies par leurs analogies. Mais des cas ne peuvent-ils, ne doivent-ils pas se présenter où elles ne sauraient être ramenées par toi à l'un de ces deux modes déterminés? Que les inllammations, les congestions, le vertige, les angines et l'apoplexie appartiennent au genre Strictum, j'y consens; que la dysenterie et les hémorragies rentrent dans le Flucm. je le veux encore.

94 I-F-S GBECS A RÇMK.

Mais (le mon temps les hommes avaient d'autres maladies qui ne me semblent i)as devoir se laisser classer si aisément; et je voudi-ais revenir quelques lieui'es sur la terre, pour voir ce (]ue pense et décide un de tes disciples appelé au chevet d'un hydroi)ique ou d'un phtisique.

TUÉMISON

C'est peut-èiro là. je le confesse aujourd'hui, le point faible de ma méthode. Pour tirer les médecins d'alîaire. j'ai imaginé un ti'oisième geni-e, le MLilum, tenant à la Ibis des deux premiers. Si l'on ne reconnaissait i)as chez le malade les synq)tômes bien caractérisés du Slriclum ou du Finens, on en devait conclure qu'il était atteint des deux à la lois, c'est-à-dire qu'il y avait resserrement dans une itai tie, dans une autre relAchement; et on le traitait simultanément par les deux sortes de remèdes indiqués.

ASCLHPIADES

C'est, en vérité, très ingénieux. Ainsi, en usant à la fois des relâchants et des astringents, tes disciples n'avaient plus qu'à espérer, dans cette lutte entre les bons et les mauvais remèdes, le trioiujjhc des pi-emiers. Cela me rappelle cette panacée des Enq)iriques d'Alexandrie qui avaient mélangé beaucoup de drogues ensemble, avec l'espérance inavouée de voir arriver à son adresse le principe salutaire de cette étrange mixture. — Mais, dis-moi, Thémison : si les maladies (juc tu soignais si bien se ramènent toutes à trois genres, au moins diffèi'ent-elles, ce me semble, les unes des autres par leur caractère de gravité, leur durée, la saison où elles surviemient. le sexe, la force et l'âge de ceux qu'elles attaqueid. Il y a là des distinctions à faire qui soid très imi)ortantes, et dont pour ma part, tu t'en souviens, je me suis toujours beaucoup i)réoccupé. Ne faut-il pas étudier les maladies, non seulement dans

LES MI^:D^:cI^"s.

ce qu'elles ont de général, mais aussi dans ce qu'elles présentent de particulier?

THÉMISON

Je crois avoir. i)ar nies léchons et par mes livres *, appris aux médecins de mon temps à distinguer les aHeclions chroniques des mahulies aiguës, et à les soigner différemment, selon qu'elles croissent ou diminuent, ou sont à Icui" plus haut période -. Mais je m'en suis tenu là. Les maladies se trouvant classées dans un tles trois geni-es que je t'ai signalés, nous les traitons toutes de la même manière, quels que soient le sujet et la partie qu'elles attaquent, en quelque pays et en quelque saison qu'elles éclatent. C'est pourquoi j'ai détini la médecine « une méthode qui aide k connaître ce que les maladies ont de commun entre elles ». Nous ne voulons plus voir que leurs rai)i)orts géné raux. De cette façon, la tache du médecin se trouve très simplifiée, et rien n'est plus facile que de soigner les hommes....

ASCLKPI.VDES

Et de les tuer.

THÉMISO.N

Qui sait?

Asclépiades secoua tristement la téle,et,se levant, fit signe à son ami de le suivre. Ils disparurent bientôt sous les ombres des bosquets toujours verts.

1. Théniison a écrit un livre sur les maladies chroni(|nes, comme Asclé|)iades en avait composé un sur les alTections aiguës. Il semble d'ailleurs avoir beaucoup écrit, comme son maître. I^line l'Ancien qui l'a lu et pillé l'appelle sn7n7nus auctor.

2. Celte distinction se retrouvera dans l'ouvrage d'un des plus éminents iMcthodislc^s, de Cfclius Aureliaiuis. Les premiers livres seront consacrés à l'étude des maladies chroniques et les derniers à celle des maladies aiguës.

Comme les choses que se disent les morts demeurent inaccessibles aux vivants, personne ne soupçonna d'abord dans le monde romain les objections qu'on pouvait faire à la doctrine de Thémison, et celle-ci recueillit l)eaucoup d'adhc^rents . Mais si ceux qui l'adoptèrent turent surtout stkluits par sa simplicité et par les avantages immédiats qu'elle assurait aux praticiens, plusieurs aussi se sentirent attirés par la perspective d'une fi^loire analogue à celle dont son auteur s'était couvert. Le renom uni versel qu'avaient successivement acquis Asclépiades et Thémison semble avoir à cette époque vivement surexcité l'imagination de toute une pléiade de médecins grecs qui tenaient sans doute à la fortune, mais qui voulaient aussi la réputation. C'est un peu pounpioi tous les sectateurs du Méthodisme que citent les historiens anciens de la médecine ne se bornèrent pas à appliquer la nouvelle doctrine, mais essayèrent, en la modifiant, de la confisquer à leur profil. Cette tentative leur paraissait d'autant plus légitime, que Thémison ayant attendu la vieillesse pour faire œuvre de chef d'école n'avait eu le temps que de jeter les bases de son système. Il restait donc beaucoup à faire : il fallait bâtir sur les fondements établis. C'est à quoi s'appliquèrent les successeurs de Thémison, par amour de leur art sans doute, mais par vanité aussi, très certainement. Il ne s'en rencontrera pas un seul, en effet, sauf Proculus, un modeste, et dont par conséquent on ne parle guère, qui ne doive revendiquer hautement le mérite d'avoir

fondé le Méthodisme et renouvelé la médecine. Celuici, Eudôme, un homme de la lèle aux pieds tout mystère, prendra l'allilude majestueuse d'un inventeur quia transformé le système de Thémison par la découverte de remèdes dont il garde pour lui les secrets. Celui-là, Vettius Valens, prétendra l'avoir refait de fond en comble, et il imposera cette prétention aux naïfs qui, comme Pline l'Ancien, l'appelleront créateur d'une secte nouvelle. Un autre enfin, Thessalos, que nous rencontrerons plus tard, affichera un mépris profond pour tous ces prédécesseurs, même pour Thémison, son premier maître, et se nommera lui-même, dans une inscription gravée sur son tond^eau , 'IaToovixr,ç , le vainqueur des médecins.

Cependant, au-dessous ou mieux à côté de ces .savants, une foule de praticiens se pressent vers la fin de la République qui, disciples silencieux et modestes d'Asclépiades et de Thémison, bornent leur ambition à vivre commodément en soignant au mieux les malades. Vis-à-vis des faiseurs de systèmes et des théoriciens d'alors, ils sont à peu près dans la situation où se trouvent aujourd'hui, vis-à-vis des maîtres de l'art que leurs charges officielles ou leurs études scientifiques rendent difficilement abordables, les médecins qui s'absorbent dans leurs visites et leurs consultations, et ne vivent que pour leurs clients. Ne cherchez pas les noms de ces simples ilans les Annales de la médecine : ils n'y brillent (lue par leur absence. Mais si vous par-

courez l'histoire ou les œuA res des grands hommes que quelques-uns de ces modestes praticiens ont eu la bonne fortune de soigner, vous serez frappés delà sympathie, parfois même du respect avec lesquels on parle d'eux, malgré leur situation d'étrangers ou d'affranchis. Tel fut ce Craterus dont Cicéron disait : Cratero credo, et qu'Horace cite avec éloge comme un homme dont les décisions devaient être sans appel Tel aussi, ce médecin de Domitius qui, au lieu d'un poison que demandait son maître dans un accès de désespoir bientôt regretté, lui donna un ])reuvagc inoffensif; et Cléanthes qui essaya de recoiulre l'horrible plaie que Caton s'était faite au ventre en se perçant de son épée ; et Antistius, le médecin de César, qui constata la mort du dictateur, et de tant de blessures reçues n'en trouva qu'une qui fût mortelle. Ce sont encore Sextius Niger et Julius Bassus, deux Romains, ceux-là, mais qui, selon l'usage, ne parlaient et n'écrivaient qu'en grec, pour mieux assurer leur crédit ; et Asclapon de Patras, et Cleophantus, dont Cicéron a vanté la sincérité, le savoir et le dévouement *;et Lyson, et Phidippus, et Nicon

1. Non est cardiacus, — Craterum dixisse pulalu, — Uicœger. »

2. Il appelle Cleopliantus mcdicm suavis, et voici ce ([u'au sujet d'Asclapon il écrit à Servius : «.le suis en termes excellents avec Asclapon, de Patras. Je me plais fort dans son intimité, et j'estime beaucoup sa science dont ma famille malade a éprouvé les bienfaits. Par son talent, son zèle, son attachement, il m'a donné pleine satisfaction. Je te le recommande. Ou'il sache que je l'ai i)arlé de lui avec éloges, cl que ma recommandation lui a été d'un grand usagc.'^Tu me feras plaisir. •>

(rAgrigonlo, et Glycon, ol Pliilonidos de Dyrrachium..., Alexion surtout, dont Cicéron — un ami des médecins décidément * — a déploré la perle en termes émus. « Quel malheur qu'Alexion soit mort ! écrit-il de Pouzzoles îi Atticus. On ne saurait croire combien je suis affligé. Est-ce, comme on le dit autour de moi, parce que je ne saurai plus où prendre un médecin? Eh! qu'ai-je à faire de médecins à présent? Et si j'en ai besoin, est-ce une denrée si rare? Non : ce que je regrette, c'est son affection, sa douceur, son affabilité. Et puis, que ne devonsnous pas craindre, quand nous voyons un homme sobre entre tous et très habile à guérir emporté si brusquement? »

Le grand avantage qu'offraient les médecins comme Alexion, c'est qu'étant pour la plupart des affranchis, ils restaient d'ordinaire attachés matériellement et moralement à un nombre restreint de malades, à une ou deux et trois familles. Vivant souvent avec elles, et, pour ainsi dire, dans leur intimité, ils les connaissaient bien, et savaient ce qui convenait au tempérament de chacun. « Un médecin ami, dit Celse, est bien plus utile qu'un étranger. Celui-là seul est vraiment bon qui ne quitte guère son malade. » Voilà ce ({ui, dans la mort d'Alexion, désolait surtout les amis de Cicéron. Un médecin! Ah! sans doute, le grand orateur ne

1. Je ne vois (iii'uii iiiédcciii pour qui Cicéron se soit montré un peu sévère : c'est Lyson, qui soignait Tiron. Il lui reproche d'être quelquefois négligent.

serait pas en peine d'en trouver; mais qui le connaîtrait et l'aimerait comme Alexion, et (jui, par conséquent, saurait mieux le soigner?

C'est pour cela, et aussi parce qu'ils perpétuent la coutume primitive des anciens Romains, se soignant eux-mêmes chez eux, qu'à cette époque, et toujours dans la suite, les médecins de familles, affranchis et esclaves, furent pour les étrangers venus librement à Rome, jouissant du droit de cité et admis aux honneurs , des concurrents très sérieux et très détestés. On en retrouve en effet partout , dans toutes les maisons riches. Préteurs, consuls et généraux ne partent jamais pour la guerre et les provinces sans en emmener au moins un avec eux. Pison en Macédoine, le grand-père de Tibère, Domilius, à Corfinium, Verrès en Sicile, Caton à Utique, Pansa , Antoine sont toujours accompagnés de médecins esclaves ou affranchis, esclaves surtout. Car ils ont plus de peine que d'autres à obtenir leur liberté, ceux qui sont habiles dans l'art de guérir. « Je te recommande les esclaves tel et tel, écrit un testateur à son héritier. Il ne tiendra qu'à toi d'avoir en eux d'excellents médecins. Je me suis bien gardé de les affranchir. La mésaventure arrivée à ma pauvre sœur m'avait mis en défiance. Elle avait donné la liberté à ses médecins, et ceux-ci l'abandonnèrent. » On tient donc aux médecins esclaves, tout particulièrement. D'abord, ils ont coûté, et continueront à coûter très cher, plus cher même qu'un eunuque, et le maximum du prix d'un esclave, soixante pièces

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(Tor. El puis, c'est si commode d'avoir à sa disposition un homme qui vous accompagne partout, ne soigne que vous, vous connaît de longue date, n'osera pas résister à vos caprices de malade ' ; et. tout à l'heure, quand votre vie sera chaque jour à hi merci du maître, saura vous ouvrir les veines très doucement, ou vous donner un poison pas trop douloureux !

On peut même exiger de lui davantage. Le voici, par exemple, entre les mains d'un coquin de haut vol, capable de tous les crimes, mais trop prudent ou trop lAche pour opérer lui-môme. Quels services ne va-t-il pas rendre à son maître! L'obéissance (ju il lui doit s'il est esclave, sa gratitude s'il est alTranchi, son expérience en matière de poisons, l'impunité assurée au métier (pi'il exerce, tout cela lait de lui un redoutable agent de mort. Aussi, les crimes commis dans ces conditions sont-ils fréquents pendant les dernières années de la République et

1. Galien, qui avait ses raisons pour cola, dôplorora vivonient cet usage persistant. « Lors(p.ie les riches tomijent malades, dira-l-il, ils n'ont point recours aux plus habiles ((u'à l'état de santé ils ne fré<|nentent pas et n'ont jtoint appris à connaître. Ceux qu'ils appellent, ce sont leiu-s laniiliers ordinaires, leurs complaisants les plus assidus, ceux f[ui se sont distingués par l'adulation la plus grande. Ceuxlà n'auraient garde de leur refuser de l'eau froide s'ils en demandent, des bains s'ils en témoignent le désir. Quelle que soit la chose qu'on leur demande, ils obéissent à la manière des esclaves, contrairement aux traditions antiques des descendants cl'Esculape qui commandaient à leurs malades comme des généraux à leurs soldats, et ne leur obéissaient pas selon les mœurs des Libyens, des Gètes, des Phrygiens et des Thraces qu'on achète. »

plus lard; ei ce sont précisément ces sortes d'affaires qu'à plusieurs reprises Quinlilien choisira comme exemples significaiifs, lorsqu'il voudra expliquer comment un avocat doit plaider un procès criminel. Dans l'histoire de presque tous les gredins fameux, et dans la plupart des causes célèbres de celle époque, on retrouve un médecin, esclave ou affranchi. C'est Arlémidorc, le médecin de Verrès, qui pille avec son patron les temples des Dieux, même celui d'Esculape, et complète si bien celle meule de chiens affamés, crieurs publics, haruspices, collecteurs d'impôls, peintres, modeleurs en cire, qui dévorèrent la Sicile. C'est Glycon, accusé, peut-être à tort, d'avoir versé, par ordre dT)clave, du poison sur la plaie vive de Pansa, C'est le médecin de Pison, moins médecin que bourreau, dont l'office consiste surtout à administrer certains breuvages ou à ouvrir les veines à ceux, comme Plator, que le proconsul n'ose pas faire publi({uemcnt mourir. C'est encore, après bien d'autres, les médecins impliqués dans un procès retentissant qui fut plaidé pendant la préture de Cicéron, et qui révéla une série de crimes inouïs, tels que n'en olîrc pas l'histoire légendaire des familles grecques poursuivies par la Fatalité.

Dans la petite ville de Larinum, en Apulie, vivait une famille très considérée, dont le chef, A. Cluenlius Avitus, mourut jeune encore, Sylla étant consul. Il laissait une veuve, Sassia, et deux enfants, un fils, Cluentius, Agé de quinze ans, et une fille, Cluentia,

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fiancée à son cousin, A. Auriiis Meliniis. Peu de temps après le mariage, Sassia s'épril pour son gendre d'une passion si violente, elle s'abandonna ouvertement et impudemment à de tels transports, elle sut si bien employer tous les artifices capables de séduire un homme faible, que la jeune femme outragée réclama le divorce et quitta avec son frère la maison conjugale. La mère aussitôt de s'y installer avec son gendre, devenu son mari. Cela se passait peu de temps avant les proscriptions. Après la bataille de la porte Colline et la victoire de Sylla, un misérable, Oppianicus, chassé de Larinum pour plusieurs assassinats, y rentrait en maître, prenait la dictature au nom du dictateur, et multipliait les exécutions. A. Aurius Melinus fut une de ses premières victimes...; et Sassia promit sa main au meurtrier de son second époux. Elle ne mettait à son consentement que deux conditions : tous ceux des membres de la famille d'Oppianicus qui étaient riches ou <{ui pouvaient le devenir par héritage disparaîtraient, et Oppianicus tuerait aussi le fils de Sassia, Cluentius, à qui sa mère ne pardonnait pas d'avoir pris le parti de la pauvre jeune femme abandonnée. Le misérable n'hésita pas. En quelques jours, à l'aide d'un poison rapide, il expédia successivement deux fils en bas ûge qu'il avait eus de deux autres femmes, une de ses deux belles-mères, deux beaux-frères, une belle-sœur (jui était enceinte, son frère lui-même. Pour tous ces forfaits, quels furent ses auxiliaires et ses agents secrets? Deux médecins,

loi- LES GRECS A ROMK.

Un seul même aurai! suffi sans la belle-mère, qui se méfia. Élanl tombée malade, elle s'obstina à ne pas recevoir l'envoyé d'Oppianicus, et cria qu'elle ne voulait pas être soignée par le médecin de son gendre. Celui-ci se mil alors en quôte, et découvrit dans une auberge de Larinum un médecin d'Ancône, L. Clodius, vendeur ambulant de drogues, que son métier avait amené dans le pays. Pour quatre cents sesterces (80 francs), il se chargea de tout; il fournit le poison, l'administra, termina l'affaire en une séance, et disparut. Sassia, heureuse et reconnaissante de toutes ces preuves d'amour, n'attendit pas la mort promise de son fils pour épouser Oppianicus. Elle lui devait bien cela. Olui-ci d'ailleurs voulut être fidèle à ses engagements. Quand on a donné sa parole d'honneur, il faut la tenir. Mais, comme la belle-mère, Cluentius avait de la méfiance. Il surveillait son nouveau beau-père, et le surveilla si bien, ([u'il découvrit le poison préparé à son intention. Traîné devant les tribunaux, Oppianicus fut condamné à l'exil. Alors la fureur de Sassia ne connaît plus de bornes. Elle jure de se venger; elle jure de réussir là où a échoué son mari, cet imbécile qui s'est laissé prendre, celte ganache ignoble (jui voit sans mot dire sa femme faire l'amour avec un laboureur de Falerne. Elle cherchait sa vengeance, quand le hasard la lui apporta. Un beau jour, Oppianicus fit une chute de cheval, et, après quelques semaines de maladie, mourut dans un accès de fièvre. Aussitôt Sassia de

LES MÉDECINS. \Oli

crier partout ([u'on a assassiné son mari, et (juc c'est Cluentius qui a fait le coup. Elle le sait, elle en est sûre, elle a toutes les preuves en main, elle peut donner tous les détails : le pauvre homme est mort après avoir mangé un morceau de pain empoisonné. (Uuentius, cité en justice, fui acquitté après une plaidoirie de Cicéron (jui signala le rôle joué dans cette atVaire par deux nouveaux médecins, A. Rutilius, un brave homme très droit, qui soigna Oppianicus dans sa dernière maladie, et Straton. Comprenant bien ({u'elle ne pourrait décider le premier à dénoncer un empoisonnement imaginaire dont il aurait fort risqué d'être jugé complice, Sassia avait eu l'ingénieuse idée d'acheter à Rutilius un de ses esclaves, Straton, qu'il serait facile, pensait-elle, (l(^ faire déposer en justice contre son ancien maître et contre Cluentius. Mais ni les prières, ni les menaces, ni la torture n'étaient venues à bout de la résistance lètue du pauvre diable. Sassia s'était alors avisée de le prendre par les bienfaits; et de cet esclave de médecin elle avait fait un médecin, en lui achetant à Larinum une boutique très riche et toute fournie de ce (jui est nécessaire pour exercer la médecine. Klle croyait pouvoir désormais tout attendre en échange d'un pareil présent, et ne demandait (ju'un faux témoignage. Si Straton, ancien esclave du médecin d'Oppianicus et médecin lui-même, venait attester l'empoisonnement, sa déposition aurait un poids énorme, et Cluentius serait certainement condamné. Mais voici qu'au moment même oîi Sassia comptait

sur la reconnaissance de son obligé, celui-ci, convaincu de vol avec effraction, avait la langue coupée et mourait sur la croix.

Comme on le voit, le monde des médecins est, à la fin de la République, un monde étrangement mêlé. Les hommes libres s'y rencontrent avec les affranchis et les esclaves, les théoriciens savants et les praticiens honnêtes y coudoient de vulgaires coquins, voleurs et assassins. Il en sera de même sous l'Empire. Seulement, les grands savants étant très rares et les médecins dévoués se dérobant dans l'ombre, les poètes satiriques et les historiens se croiront parfois le droit de juger le corps tout entier des médecins d'après les ridicules complaisamment étalés ou les infamies bruyantes de quelques misérables et de nombreux intrigants. Hélas! c'est là une manie très répandue, éternelle et bien humaine. Parce qu'on a découvert quelques taches de gale sous la toison d'une brebis chétive, on s'imagine que le troupeau tout entier est contaminé et doit être sacrifié.

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