‹ Les médecins Grecs a RomeChapitre 19 sur 59 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

La médecine au siècle d'Autîuslc. — Les médecins de l'Empcrcur : AL Arlorius Ascléi>iades; Acron; Anlonius Musa. — L'hydroUiéraiiie et les villes d'eaux. — La médecine civile et militaire. — La Schola medicorum.

Ce n'est pas au siècle crAugiisle qu'il faut s'atlondre à trouver une révolution scientificiue dans les théories médicales, ni d audacieux réformateurs. Ici, comme partout, la paix règne et l'éclectisme domine. Les médecins font œuvre commune avec les écrivains et les artistes; comme eux, ils sont à la fois Grecs et Romains, et cherchent à combiner dans un ingénieux mélange la grande doctrine hippocratique et les théories récentes d'Asclépiades, un Grec sans doute, mais dont le système, créé pour les Romains et adapté à leurs besoins, a conquis droit de cité. A cet égard, Celse, qui tout à l'heure va résumer les idées médicales de son temps, est bien le contemporain des poètes, des sculpteurs, des architectes et des peintres d'alors, tous moitié Grecs et moitié Latins. L'influence de Théocrite, d'Hésiode

i08 tKS onECS A ROMK.

ol (rHomcrc se roconnaît sans peine dans les Eglogues, les Géorgiques cl VÉnéide; mais on y retrouve aussi le paysan de Manloue, le petit propriétaire italien dépouillé de son champ, l'amoureux défenseur des campagnes abandonnées, le chantre de la gloire nationale et de la famille des Jules. Horace imite bien Alcéc et Pindare; mais il célèbre aussi les victoires d'Auguste et ses réformes religieuses. Les architectes s'inspirent toujours des grands maîtres grecs; mais leur indépendance, leur originalité commence à se manifester, et certains monuments, comme le temple de Mars Vengeur, prennent un caractère nettement impérial. A côté des idéales statues grecques se multiplient les bustes romains, d'une vérité si réaliste ; et dans les mômes salles où prennent place les tableaux dont Auguste, fidèle aux habitudes des vainqueurs du monde, continue à dépouiller l'Altique, les murailles sont décorées par des artistes latins de paysages de fantaisie, de scènes tantôt grecques et tantôt romaines. Les idées de Celse, elles aussi, seront à la fois grecques et romaines. Tout en gardant sa liberté d'appréciation el une grande indépendance, l'auteur du De Medicina se montrera en même temps, dans son livre, le disciple d'Mippocrate et celui d'Asclépiades. Du premier il traduira de nombreux passages, et il s'inspirera si bien du second, qu'on pourra le mettre au rang de ses élèves les plus fidèles. Il lui arrivera aussi d'ôtre tout à fait Romain, et même vieux Romain, quand, par exemple, il ne craindra pas

de signaler et de recommander certains remèdes employés dans les campagnes par de simples paysans.

Le siècle d'Auguste n'est donc pas , pour la science médicale, une époque bien originale, un temps de grandes découvertes et de nouveautés hardies. Mais c est, en revanche, le moment où la médecine se montre pratique et se répand partout, où elle entre en relations directes avec le gouvernement, pénètre à la cour, dans l'administration, commence à s'organiser orficiellement, et devient un des rouages de l'Etat. Des médecins grecs César avait l'ait des citoyens; Auguste va en faire des employés de son palais et des fonctionnaires publics.

La maison impériale vient d'être constituée. Au dessous des amis de la première classe, cohorte privilégiée, dont la naissance, la fortune et le rang rehaussent le prestige du nouveau maître, une foule s'agite de compagnons subalternes, de familiers humbles qui, par leurs talents variés, leur esprit, leur savoir, vont faire de la cour un petit monde très complet et très amusant, un centre artistique, littéraire et scientifique. Parmi ces amis de la troisième classe, toujours auprès de l'Empereur, vivant chez lui et avec lui, on ne trouve pas, il est vrai, les grands poètes, ni Virgile que la composition de Y Enéide et le goût de la solitude retiennent en Campanie, à Naples ou en Sicile, ni Horace, trop amoureux de son indépendance pour venir à la cour

autrement qu'en visiteur ' ; mais on y rencontre des philosophes, le stoïcien Alhénodore de Tarse, ancien précepteur d'Auguste, Aréc et ses deux fds, Denys et Nicanor, des historiens, Nicolas de Damas et Timagènes d'Alexandrie, des rhéteurs et des jurisconsultes, Verrius Flaccus et Ateius Capiton, des chanteurs, comme Tigellius, et des médecins.

Ceux-là sont nécessairement, quoique aflranchis, des personnages considérables. Pour attirer l'attention de l'Empereur et gagner sa confiance, pour conquérir l'honneur de le soigner, lui et les siens, que d'habileté, que de talent il leur a fallu déployer! Les artistes et les savants n'ont à veiller qu'aux plaisirs d'Auguste; les médecins, eux, doivent veiller sur sa vie. Et puis, les Nicolas Damascène et les Tigellius sont rares; très nombreux, au contraire, sont les médecins. Comment se distinguer au milieu de tant de confrères? Il faut d'abord, dans la maison même de l'Empereur, s'élever au-dessus des humbles praticiens que les textes épigraphiques appellent medici ou medici servi, et ceux, un peu plus haut placés, qui portent le titre de décurions médecins ou décurions des médecins ^ La tâche, à vrai dire, est

1. Horace refusa le titre, et les fonctions de secrétaire de l'Empereur. Auguste avait, h ce sujet, écrit à Mécène : « Anle, ipse scribendis cjAslulis sufpciebam ; nunc occupatissimus et infirmus Homtium noslrum a le cupio ubducere; veniet erç/o ab isla parasitica mensa ad hanc regiam, el nos in scribendh epistulis juvahil. »

2. Tel est ce M. Livius Bœthus, d'abord simple médecin esclave quand il dédia cette inscription à deux époux de ses amis : " M. Livius Bœthus medicus dat M. Livio Spcrato cl

LES MÉDECINS. Hl

aisée; car ils ne sont pas bien redoutables, ces pauvres gens, modestes oi'ficiers de santé, qui n'ont qu'un peu de pratique, et dont l'histoire ne parle pas. A peine les noms de quelques-uns d'entre eux, Bœthus , Éros, Cyrus, Tvrannus, ont-ils été conservés par les inscriptions du Columbarium de Livie. — Il faut ensuite se faire une place à part et remarquée parmi d'autres médecins de la maison impériale, (jui rangés, suivant les règles rigoureuses d'une hiérarchie savamment organisée, dans le cadre des supra mcdicos ou superpositi medicorum \ sont chargés de surveiller les médecins esclaves et tout le personnel des infirmiers et des infirmières employés dans les Valetudinaria, les adjutores valetudinarii, les ungucniarii^ herbarii, coqui, etc., les ab œgris cubiculariorum, les medicœ, les obstehices Est-ce tout? Non. 11 faut craindre encore la concurrence des médecins de la ville, que poussent vers la cour la perspective d'un traitement de 250 000 sesterces, et, plus encore, l'espérance de la faveur impériale, si recherchée, si souhaitée, qu'on verra un C. Slerli-

lol.'c liljci'lœ suœ », et qui devint plus tard décurion mpldecin ou décurion des médecins, comme le témoigne l'inscription suivante : « M. Liv... Bœlh, dec... medico... ».

1. On retrouve ces titres sur les inscriptions. Exemples : « Eleuthcris, Liviae liberta; M.Livius, Liviaî libertus; Orestes supra medicos » ; — « Diis manibus. T. Flavio Paîderoti, Augusti liberlo; Alcimiano siiperposilo medicorum ».

2. Les fonctions des infirmiers sont ainsi énuméréos par Galien : « llerba)ii,unguentarii, coqui, cataplasma supcrdantes, fomenta adkibenlcs, et qui clijsleros infundunt, scarificant, venus sécant, cucurbilulasque af/igunl ».

nius Xénophon abandonner pour la famille de l'Empereur une clientèle qui lui rapportait, par an, plus de 600000 sesterces. Parmi ces rivaux, très nombreux et très ambitieux, plusieurs jouissent d'une réputation qui les rend redoutables. Pour im d'évincé, comme cet Anaxilaos de Larissa, chassé d'Italie sur l'ordre d'Auguste parce qu'il mêlait la magie à la médecine', que d'autres, dont les écrivains d'alors et ceux qui viendront plus tard, jusqu'à et y compris Galien,ont conservé les noms et célébré les mérites! C'est Valgius qui, très adroitement, dédie à l'Empereur son livre sur les propriétés des plantes et leur usage dans la médecine. C'est Philolas d'Amphissa, qui avait fait de solides études à Alexandrie, et qui vint à Rome avec le fds de Marc-Antoine ^. C'est

1. Magic d'ailleurs bien innocente. Il s'amusait, par exemple, à donner à toutes les personnes réunies dans une pièce des figures de morts. Il obtenait ce résultat, très simplement, avec un i)eu de vapeur de soufre qu'il In'ùlait dans la chambre. Ces opérations magicpies n'étaient en réalité que des jeux de société dont l'inventeur révéla lui-môme les secrets dans un livre intitulé Ilai^via. Plus tard, on se fera gloire de ce titre de magicien, et un médecin fera graver sur son tombeau une éi)itaphe avec ce titre : Mediciis mugus.

2. Ce Philolas a laissé le souvenir d'un homme très malicieux. Soupant un soir chez le fils d'Antoine, dont il était le médecin, il se rencontra avec un confrère qui exaspéra les convives par sa présomption, et leur rompit la tète par ses dissertations. Philotas lui fit alors cet argument sophistique : « Il faut donner de l'eau froide à boire à ceux qui ont un peu de fièvre; or, tous ceux qui ont la fièvre ont un peu de fièvre; donc, il faut donner de l'eau froide à boire à tous ceux qui ont la fièvre ». Le confrère qui, apparenmient, n'était pas un grand logicien, demeura muet au milieu des rires de tous.... Et ce fut une des causes de la fortune de Philotas.

iîlmilius Macer, fort habile à guérir les morsures des bètes venimeuses, et qui décrivit en vers les oiseaux, les serpents et les herbes salutaires ^ C'est Piiilon de Tarse, que n'ont oublié ni Celse ni Galien, et dont Tantidotc fameux rivalisa longtemps avec le Milhridate et la Thériaque. Il n'avait qu'un tort : il rédigeait ses ordonnances comme des énigmes, en vers grecs mystérieux, où les termes scientifiques étaient remplacés par des métaphores et des noms mythologiques. Le miel devenait, sous son style, l'ouvrage des filles du taureau d'Athènes, le poivre s'appelait de la flamme blanche, et s'il recommandait à ses malades de prendre une dose du meurtrier du fils de Menœiius, il fallait deviner qu'il s'agissait d'euphorbe. — Ce sont encore, parmi les chirurgiens (et la chirurgie était à Rome une science spéciale, très distincte de la médecine), Tryphon le père, Euelpistus, surtout Mégcs, disciple de Thémison, le plus habile, affirme Celse, et le plus savant des hommes, le premier qui réduisit les luxations du genou en devant, et qui détermina les signes diagnostiques de certaines maladies scrofuleuses.

Ce grand nombre de médecins, aujourd'hui oul)liés, mais très célèbres autrefois et dignes de briguer l'honneur de soigner Auguste et sa famille, nous assure par avance que les élus de la faveur impériale seront des hommes de haut mérite. Les rela-

1. « S.vpe suas volucres leg'U mihi fjrandior /evo, Quœque nocet serpens, quie juval Iierba Macer. »

(Ovide.)

1 I i LES GRECS A ROME.

lions cl les protections (jui, sous les gouvernements despotiques et sous les autres, font si souvent les fortunes, ne pouvaient, en ce cas particulier, avoir sur le choix de TEmpcreur qu'une insignifiante influence. Un maître, si faible qu'il soit, si souplement qu'il plie sous le poids des recommandations, devient féroce quand son intérêt propre est en jeu ; et Auguste avait tout intérêt à (Mre bien soigné. C'était dans un but social et polit i(iue, pour le plus grand bien de la capitale chaque jour plus peuplée du monde antique, que César avait accordé aux médecins leur premier privilège, le droit de cité; ce furent, au contraire, des considérations personnelles et la reconnaissance qui poussèrent Auguste à multiplier leurs prérogatives et à rehausser leur condition. Il avait besoin d'eux.

Celui qu'une statue de Vatican et une autie du Capitole représentent si beau, si fort, si majestueux, était, en réalité, un être maladif, petit, chétivement constitué. Quelle différence entre le portrait superbe que Livie avait dans sa villa, près de la Porta Pia, et l'homme malsain dont elle était la femme! Luimême, d'ailleurs, dans une lettre à Mécène, se reconnaissait infirmus. Outre les maladies graves dont il faillit mourir en 729 et en 731, après la soumission des Cantabres, et celle qui l'empêcha d'assister à la bataille de Munda, et celle qui l'avait si bien terrassé le jour de Philippes qu'il ne pouvait se tenir debout, ni porter ses armes, Auguste eut toute sa vie une foule d'infirmités et d'affections chroniques.

LES MÉDECINS. 1 la

Le coeur, le foie, les iieris, les arliculalious, la vessie, les intestins, tout était malade dans sa machine. Chaque année, au printemps, il soulï'rail d'un gonflement du diaphragme. Son corps était couvert de durillons (pii le démangeaient alfrcuscment, et que l'usage du strigile avait transformés en dartres vives. Il portait un appareil à la jamhe gauche pour en soutenir la faiblesse et dissimuler une légère claudication. L'index de la main droite lui refusait parfois tout service. De pénibles éloulfenients l'oppressaient parfois au point qu'il ne pouvait dormir dans les chambres fermées : il lui fallait coucher les portes ouvertes ou sous un péristyle rafraîchi par des eaux jaillissantes et des éventails suspendus. Mais alors, aux étouflements succédait la toux opiniâtre. Très sensible aux plus légers changements de température, il prenait des rhumes de cerveau dès que le vent soufflait du midi. .Jeune, il avait failli mourir d'un catarrhe au foie; vieux, il mourut d'une maladie d'entrailles.

Il eut donc toujours besoin de médecins. Et, en etTet, depuis sa première grave maladie, dont il fut atteint à dix-huit ans, au moment où son oncle partait pour aller combattre en Espagne les fds de Pompée, on en trouve toujours à ses côtés. Un des premiers qui lui sauva la vie, moins, il est vrai, par ses remèdes que par sa présence d'esprit, fui M. Artorius Asclépiades, que Suétone et Plutarque appellent Y ami d'Auguste. Malade le jour de la bataille de Phihppes, Octave ne voulait pas sortir

H6 LES GUECS A ROME.

de sa Icnlc. Artorius Ty décida en affirmant qu'il avait reçu de Minerve, apparue dans un songe, l'ordre de faire porter son maître au milieu des soldats. Quelques instants après, le camp était forcé par Brutus, et les ennemis fouillaient de leurs glaives la litière où ils croyaient qu'Octave était encore couché. Ouand Artorius mourut, ses concitoyens, le sénat et le peuple de Smyrne honorèrent sa mémoire, et lui élevèrent à cause de son grand savoir, et de ses écrits, aujourd'hui perdus, et de son crédit, un monument avec une inscription funéraire où les deux noms del'Empereur et du médecin se trouvent réunis ' .

Après la mort d' Artorius, survenue l'année même de la bataille d'Actium, Auguste semble avoir été soigné par un médecin nommé Acron *, disciple lui aussi d'Asclépiades, et peut-être aussi par un certain Camelus (ou Camehus), dont l'existence, par suite d'une altération possible dans le texle de Pline, demeure assez problématique \ Mais Antonius Musa

1. Mdcpy.ov 'Aptcipiov 'Ao-xXrj7t'.ciSr,v, t)£o-j Kaicrapoç o-ESaa-oy îa-pôv,

'II SouXyi xal 6 ôrj[AOç twv Sfjiypvattov 'E-rt[xr,(7av rîpwa, 7ro)."j|jiaO!aç "/°'P''^'

2. On trouve son nom sur celte inscription : -< Acroni patri, medico Augiisli. Clodife maU'i, Lœlœ sorori C. Clodius Aquilianus ».

3. Histoire nalurelle, XIX, 38. Ce Camelus interdisait à Auguste la laitue que Musa lui recommandera tout à l'heure. Pour les païens superstitieux la laitue était un anti-aphrodisiaque souverain. Pour([uoi? Parce que, d'après la légende Vénus avait couché Adonis mort sur des laitues. Les laitues sont donc le tombeau de la volupté, dont Adonis était un emblème.

Page 1