LES MÉDECINS. M
vint bientôt, qui prit une place îi part clans le cortège des familiers de l'Empereur, et éclipsa tous ses devanciers.
L an de Rome 731, dans la onzième année de son règne, Auguste était très malade. A la suite de son expédition de Biscaye, il avait eu une seconde et très forte hépatite, qu'on soigna, selon l'usage d'alors, par des fomentations , des bains chauds et de vapeur. On alla même, pour éviter tout refroidissement, jusqu'à tapisser la chambre impériale de fourrures épaisses, impénétrables à l'air. Loin de réussir , ce régime aggrava le mal , et l'état de l'Empereur , devenu d'une maigreur effrayante , parut bientôt désespéré *. Alors, un jeune affranchi grec dont le frère. Euphorbe, fut médecin de Juba, Antonius Musa, employé sans doute comme médecin dans la maison impériale (on retrouve plusieurs fois ce nom au Columbarium de Livie), proposa un traitement tout contraire, medicinam conlrariam, c'està-dire la méthode anlipidogistique. Non seulement aux échauffants on substituerait les rafraîchissants, et le malade ferait des légumes verts, de la laitue surtout, sa nourriture presque exclusive *, mais il
1. Suétone dit : « Distillationibus jecinore viliato ad desperationem redaclus » ; et on trouve cliez un scoliasle d'Horace ceci, «lui est plus clair : « Cum dolore arlhrilico labovavel et ad summum maciem perductus essel »....
2. '< Le plus souvent, dit Suétone, ilprenaildu pain trempé dans de l'eau froide, ou un morceau de concond)re, ou une tige de laitue, ou bien quelque fruit vert et acide, dont le suc était vineux. »
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prendrait dos bains cl des boissons d'eau froide, parliculièrement de l'Aqua Cicernina, source presque glacée d'une villa qu'Auguste possédait près d'Atella. Or, l'Empereur délestait l'eau froide et les bains. Il se baignait très rarement, dit Suétone; il préférait se frotter d'huile et suer auprès du feu; après quoi, il s'inondait d'eau tiède ou chauffée à un soleil ardent. Quand il allait à Tibur, pour prendre les eaux Albulos, qui sont très froides, il avait gran(l soin de faire préalablement chaufl'er le bain où il trempait alternativement ses pieds et ses mains Le fait qu'il triompha de sa répugnance, et qu'il se soumit à un régime nouveau et hasardeux, prouve que la gravité de sa maladie l'avait amené à ce point où l'on risque tout pour se sauver, et atteste aussi la confiance inspirée par un médecin qui, né en 709, n'avait pas encore vingt-cinq ans. Auguste fut guéri, et Anlonius Musa vit sa fortune faite. Il fut comblé de richesses et dispensé de tout impôt ; de simple aflVanchi qu'il était il devint membre de l'ordre équestre, et obtint, avec le droit de porter l'anneau d'or, tous les avantages de l'ingénuité. C'était une faveur insigne, que cet anneau d'or : les affranchis ne l'acquéraient qu'avec peine et ne le garderont pas longtemps; tout à l'heure, un sénatusconsulte le réservera expressément aux citoyens de naissance libre. Mais là ne s'arrêta pas la reconnaissance impériale. Non content d'avoir fait de son
\. Albulis calidis, dit Suétone; et Pline observe que ces eaux sont egelidsp.
LKS MliDECINS.
sauveur uu porsonuage illuslre, Auguste ou fil presque un dieu. Invité à manifester son allégresse par une souscription publique, le peuple romain
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Statue (i'Antoiiius Musa roprcsontô on Esculape.
vota des fonds pour une statue de bronze; et l'affranchi de la veille, représenté avec les attributs du dieu de la médecine, vint prendre place au Palatin, près de la statue d'Esculape
1. La staluo du Vatican porte le nom (rAnlonius Musa ne peut être qu'une copie de la statue élevée par Auguste, puisqu'elle est en marbre.
A dater de ce jour, le crédit d'Antonius Musa ne cessa d'augmenter, et rien ne découragea la reconnaissance de l'Empereur, non pas même la mort de Marcellus, mort mystérieuse, comme celle de Madame, et sur laquelle planèrent des soupçons d'assassinat. Livie était-elle à ce point jalouse pour ses fils des préférences dont Auguste entourait son neveu, qu'elle voulut les débarrasser d'un rival dangereux? Malgré les propos méchants qui coururent, et le témoignage de Dion Cassius, qui s'est fait l'interprète de cette abominable accusation, il est bien difficile de le croire; car c'est Antonius Musa qui soigna le jeune homme, et il n'avait aucun intérêt à le tuer, et à compromettre, pour plaire à Livie, la haute faveur dont il jouissait. Si, comme le prétend Servius, Marcellus mourut à Stabies, dont les eaux sont froides, tout ce qu'on peut dire, c'est que le médecin fut la cause indirecte de cette mort, et que son traitement préféré, après avoir sauvé l'oncle, tua le neveu. Mais si, comme l'affirme Properce, Marcellus mourut à Baies, la responsabilité de Musa se trouve entièrement dégagée. Car celui-ci, à la grande colère des industriels du pays, était l'ennemi des eaux chaudes, de celles-là surtout, dont « la température est si haute qu'elles font bouillir l'eau froide dans les baignoires, cuisent la viande et bouillonnent au sein même de la mer' ». Musa n'envoyait
1. Pline rAncicn. — D'après une légende gracieuse, les eaux de Baies étaient chaudes depuis que Vénus y avait
jamais ses malades à Baies. Peut-èlre cependant, ne voulant ou ne pouvant pas s'opposer au départ du jeune homme pour la ville d'Italie où l'on s'amusait le plus en été, lui avait-il prescrit de faire au moins des lotions froides après les bains chauds. Et ce mélange énergique qu'il recommandait volontiers, et dont (ialien vantera plus tard l'efficacité, aurait tué iMarcellus. 11 était d'ailleurs de nature à tuer les plus robustes.
Ouoi qu'il en soit, et malgré la mort du prince, Antonius Musa resta le médecin et l'ami d'Auguste, comme aussi des personnages les plus illustres de ce temps, d'Agi'ippa, de Mécène, peut-être de Virgile, et certainement d'Horace. A Agrippa il dédia un recueil de recettes, De herba vetlonica, opuscule purement empirique, écrit en grec; et pour Mécène il rédigea en latin, sous forme de lettre, une sorte (le traité d'hygiène ouvrage dogmatique où l'on
Ijaignc Cupidon, et que le petit dieu y avait laissé tomber une étincelle de son llaïubeau.
1. L'authenticité de ces deux ouvrages a été contestée, mais sans preuves. Le premier se trouve dans un manuscrit de Leyde, du vi^ siècle, avec cette mention : ExpUc'U hcrbavium Antonii Musœ de herba vettonica. Le second, plus important, qui est écrit dans une langue très pure, et cpic nous croyons de Musa, a pour titre : De luenda valeludine ad Mœcenatem. Il a été publié par Flor. Caldani : Antonii Musse frar/menfa qitse exstanl. Musa écrivit aussi pour Auguste un livre qui était le résumé de tous les remèdes employés dans les différentes maladies. Il y est fait allusion dans la lettre à Mécène : « Namque ego diligenli cura, licet summa brevitate, comprchcndi singula curalionum gênera, sicut proximo in eo lihello feci r/uem Cœsari noslro coram te Iradidi ».
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rolrouvc presque loutes ses idées en matière médicale, el l'exposé de sa doctrine
Quant à Virgile, on aurait deux preuves évidentes de son estime et de son atïcction pour Musa, si ridée qu'on a eue de reconnaître le médecin d'Auguste sous les traits d'Iapyx était aussi indiscutable qu'ingénieuse^, et surtout si elle était réellement du poète de VÉnéide, la petite pièce des Catalecia intitulée Ad Antomum Mmam^.
Par malheur, non seulement \'irgile ne nous semble pas être l'auteur de ces vers, mais l'Anlonius Musa pour qui ils furent écrits ne nous paraît pas devoir être le nôtre ^ Dans l'éloge d'un médecin n'y a-t-il pas autre chose à signaler que ses talents poétiques et le charme de sa causerie? Et Virgile, adressant des vers à Musa, aurait-il été embarrassé pour célébrer la science de son ami, lui qui avait étudié la médecine, et qui a su, en décrivant les blessures
1. Nous disons presque, parce que dans cette Icllrc il n'est fiucslion ni d'iiydrotliôrapio ni de l>ains froids. C'est sans doulc parce que Mécène les détoslait comme son maître, et que Musa ne l'avait pas conquis sur ce point. N'est-ce pas Mécène qui, le premier, creusa à Rome ces vastes piscines d'eau chaude [Colimbus, calida pisciiia) où l'on pouvait naij^er?
2. Atterl)ury, Refleclions on tlie Character o/'Jaspis in Vivyilius or Ihc character of Antonius Musa, physician lo Auguslus, Londres, 1740.
3. '< Quocunque ire ferunt variœ nos tempova vitœ, Tangere r/uas terras, quosfiiie videre homines : Dispeream, si le fiieril mi/ri carior alter... etc. »
4. Ce peut très bien être un autre Musa, pcul-élrc le Musa rhéteur dont il est question dans une des Controverses de Sénèquc. Ce nom était très répandu.
cl la mort do ses héros, faire preuve de connaissances si exactes et si précises'?
Au moins, 1 affection d Horace pour .Musa n estelle pas douteuse. Ouellc confiance le poète témoigne au médecin, (pumd il renonce à toutes ses habitudes épicuriennes, passe, sans s'arrêter, près de Baies, dont son cheval prenait instinctivement la roule, et s'en va là-bas, bien loin, dans des lieux (lu'il connaissait mal et sur lesquels il était forcé de demander des renseignements, à ^'élia, à Salerne,' où l'attendent des bains froids et des douches glacées, en plein hiver! 11 n'hésite pas cependant, car Antonius ]\Iusa a parlé. Quand on esl hppeux, gas- Iralgique et goutteux (et Horace était tout cela), quand on a l'estomac si détraqué qu'on ne peut supporter, sans de douloureuses éructations acides, un plat assaisonné à l'ail et les plus légers condiments, on se met au régime de l'eau froide, et l'on prend des douches Le traitement s'impose, et Celsc va
1. Le docteur Menière l'a conslalé, avec un peu de coni- ])]aisancc d'ailleurs, dans ses Éludes médicales sur les poêles lalins : les personnages de VÈmiide qui ne doivent pas nioul'ir reçoivent toujours des blessures (jui n'intéressent i)as les organes : ainsi Énéc est blessé à la cuisse. Ceux, au contraire, que le poète veut tuer sont tonjoiu's touchés aux bons endroits : la llèche <iui frappe Alnion atteint les carotides; celle que reçoit Lagus sectionne la colonne vertébrale; le coup d'épée dont meurt Pollas a perforé le poumon. Le docteur Menière constate aussi (jue Virgile indique toujours avec la plus grande précision les principaux signes de la mort prochaine, la perte des facultés sensoriales, la décoloration de la peau, la teinte cadavéreuse de la face, le refinddissement graduel du corps.