‹ Les médecins Grecs a RomeChapitre 25 sur 59 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Un historien latin de la médeeine grecque : A. Cornélius

Celsus.

La place, chaque jour plus marquée et remarquée, que se faisaient les médecins grecs dans la société romaine, la faveur et les honneurs dont Auguste comblait quelques-uns d'entre eux, et qui rejaillissaient en considération sur tous les autres, ne pouvaient manquer d'attirer vers la médecine la curiosité des hommes intelligents, et d'exciter un peu partout, dans le monde des lettrés, le désir de savoir ce qu'était, d'où venait cette science qui permettait de guérir les autres et soi-même, et de faire fortune.

Ce désir devait être d'autant plus vif, que le goût des sciences et des lettres était alors plus répandu, et que les livres de médecine restaient les seules œuvres grecques que les auteurs latins n'eussent pas encore traduites ou résumées, et mises à la portée des Romains. On avait imité pour eux le théâtre et la poésie des Grecs. Cicéron, généralisant

en prose la fenlalive de Lucrèce, avait fait connaître leur philosophie, el aussi leur rhélori(iue. Varron avait accommodé au goût romain leur critique, leur grammaire, leurs mathématiques. La médecine demeurerait-elle seule le privilège des Grecs, et la langue latine se montrerait-elle impuissante à en exposer Thistoire, les théories diverses, les découvertes ?

Ces mêmes Romains , très intelligents , à (jui l'exemple de tous les écrivains de leur temps et de l'époque précédente, de Varron, de Cicéron, de Virgile mC'me, avait prouvé que les études bien faites devaient embrasser la presque universalité des connaissances humaines, pensaient aussi sans doute ce qu'Aulu-Gelle dira plus tard, « qu'il est honteux, non seulement pour un médecin, mais pour tout homme libéralement élevé, de ne point posséder ces notions d'anatomie si simples et si faciles que la Nature, dans l'intérêt de notre santé, a voulu mettre sous notre main, et à la portée de tous * ».

A côté de ces esprits simplement curieux, et enclins à dévaliser les Grecs vaincus de toutes leurs gloires, il y avait à Rome, à ce moment, comme il s'en était déjà trouvé, et comme il s'en trouvera toujours, des amateurs de médecine, des philiatres, ainsi

1. Noct. Atl., XVIII, 10. — « Exislimaoi non medicj soli, sed omnibus çuoque hoininibus libei'ts Hbercililcvfjue inslitulis tiirpc cs.tc ne ca quidem cognovisse ad nolUiam corporis noslri pertinenlia, quœ non altius occuUiusque remola iunt, et qme nalura nobis tuendx valeindtnis causa el in pvomptu esse el in propatulo voluerit. »

que les appellera Galien, des gens qui, pour avoir entendu parler de médecine autour d'eux, et attrapé de ci de là ({uelcpies termes de l art, se croyaient et se déclaraient capables de soigner leurs parents, leurs amis, leurs esclaves.

Malheureusement, à ceux-ci comme aux autres, manquaient, au début du règne d'Auguste, toutes les ressources livresques qu'aura plus tard Aulu- Gelle. L'auteur des Nuits aitiques consacrait (il le dit lui-même) ses heures de loisir à l'étude des livres de médecine qui lui paraissaient le plus propres à l'instruire. On peut croire qu'il choisissait de préférence les ouvrages élémentaires et pratiques, puisqu'il ne demandait qu'à savoir distinguer les veines des artères, et à comprendre ce que voulaient dire les mouvements de contraction ou de dilatation du pouls. Or, ces livres de médecine populaire n'existaient pas au commencement de l'Empire. Quels services pouvaient rendre à des esprits curieux ou pratiques, les uns omnium novitaium, les autres omnium utilitalum impacissimiy le De lie Ruslica de Caton, ce répertoire de naïvetés grossières, ou les ouvrages grecs, très philosophiques et malaisément abordables, d'Asclépiades? Ce qu'il leur fallait, aux uns comme aux autres, c'était un manuel latin, clair, précis, concis et substantiel, qui les mît au courant de la science médicale, et leur résumât les moyens pratiques de conserver ou de recouvrer la santé.

Mais ce manuel, ce guide, y avait-il chance de le

voir paraître? Les médecins grecs, dont c'était le privilège de soigner les Romains, et qui tenaient à ce monopole, consentiraient-ils à divulguer leur science et leurs remèdes? Ne risqueraient-ils pas de perdre leurs clients, qui peut-être alors s'imagineraient pouvoir, avec ce traité, se passer de soins étrangers ? N'était-ce pas aussi à cette habitude d'écrire en grec et de parler grec, même au chevet des malades, à qui celte langue était inconnue ou" peu familière, et dont la confiance diminuait à mesure qu'ils comprenaient mieux ({ue les médecins devaient une grande partie de leur autorité? Allaient-ils donc renoncer à ce qui faisait leur force?

Le pouvaient-ils d'ailleurs? En supposant qu'ils se crussent, même après cette publication, toujours indispensables, sauraient-ils exprimer en latin ce qu'ils auraient à dire, et plier une langue littéraire aux exigences de la science médicale? Si un Romain, Lucrèce, avait eu tant de mal pour traduire les vérités obscures de la philosophie épicurienne * ; si un autre Romain, Gicéron, avait été forcé de semer de termes grecs tous ses ouvrages de rhétorique, quel ne serait pas l'embarras d'un Grec s'essayant,

1. « Auctoritas aliter quam grœce eam arlem traclantibus, eliam apucl imperitos expertesquc limjuœ, non est. Ac minus credunt quse ad salulem suam pertiîient si inlelligunt. » (Pline l'Ancien.)

2. « Nec me animi fallit Graiorum obscura reperta Difficile illustrare latinis versibus esse;

Milita novis verbis prœsertim cum sit agendum, Propier egestalem linguœ et rerum îiovitatem. >.

dans une autre langue que la sienne, à écrire sur la médecine dont la plupart dos termes consacrés et nécessaires n'avaient pas leurs équivalents latins! Elaient-ce des étrangers qui pouvaient créer le vocabulaire d'une science inconnue des Romains?

Evidemment, pour mener à bien celle entreprise hardie et ardue, on ne devait pas compter sur un Grec. 11 fallait un Latin. Mais les Romains, au siècle d'Auguste, n'exerçaient pas la médecine, et ne l'exerceront, pour ainsi dire, jamais. « Celte profession, dira Pline, est la seule à laquelle la majesté romaine ne se soit pas encore abaissée; très peu de nos citoyens se sont résignés à la prendre, et tout de suite ils ont déserté chez les Grecs * » ; c'est-à-dire qu'ils se sont mis aussitôt, comme Sextius Niger, à parler et à écrire en grec. Ils se trouvaient donc, par ce fait, dans la mémo situation que leurs confrères étrangers, et devaient se montrer aussi jaloux qu'eux de la science acquise et des avantages qu'elle leur assurait.

Celte publication d'un manuel latin de médecine grecque exigeait donc une foule de conditions qui ne semblent pas d'abord avoir pu être réunies. Il fallait qu'un Romain se rencontrât qui ne fût pas médecin. Car s'il était cet être exceptionnel, un Latin pratiquant la médecine, il allait, selon l'usage, en parler et en écrire en grec. Même en l'absence du

1. '< Solam liane, arlium giwcarum nonduin exercet vomana gravitas in ianlo fructu; ■paucissimi Quirilum altigere, et ijisi stalim ad Grœcos Iransfugœ. >>

14 i LES GRECS A ROME,

témoignage formel de Pline, nous devinerions (|uc tous ont dû agir de la sorte. En eflet, en écrivant un ouvrage latin sur la médecine, un médecin risquail doublement de perdre ses clients, puisqu'il les initiait à sa thérapeutique et abandonnait la langue officielle; de plus, il se mettait à dos tous ses confrères dont il dévoilait les secrets. Ainsi, un faiseur de tours qui explique ses trucs attire sur lui la meute hurlante des escamoteurs, jongleurs, prestidigitateurs. D'autre part, cependant, il fallait que ce Romain, qui ne devait pas être médecin, fût assez instruit dans les choses de la médecine pour en écrire pertinemment, et ne pas compromettre, par des prescriptions maladroites ou dangereuses, la santé, la vie de ses compatriotes. Enfin, il devait être assez lettré, assez familier avec la langue scientifique des Grecs pour comprendre et s'assimiler les œuvres médicales qu'ils avaient produites, et en même temps connaître à fond toutes les ressources de la langue latine pour l'obliger à exprimer des choses et des idées absolument nouvelles. C'était, en réalité, une langue à créer de toutes pièces.

On le voit : le problème était compliqué. Il fui cependant résolu; et ce manuel, nous le possédons. N'est-ce pas là une preuve solide de la curiosité générale, vive et pressante, qu'excitait l'art des médecins grecs? Mais ce qui n'est pas moins frappant, ce qui montre bien la grande supériorité littéraire du siècle d'Auguste, c'est que cet ouvrage, qui pourrait avoir un intérêt purement scientifique et

historiquo, est en môme temps, par la clarté de sa composition, la pureté et la précision du style, une des œuvres les plus remarquables de la prose latine, en son âge viril. L'auteur n'est pas seulement un encyclopédiste très érudit, un conq:>ilatour original, un savant trôs sagace; c'est encore un écrivain très soucieux de la forme, très habile et très élégant. Celui que l'antiquité nommait à la fois Cicéron de la médecine et Hippocrate latin, A. Cornélius Celsus, a sa place presque aussi marquée dans une histoire générale de la littérature romaine que dans une histoire particulière de la médecine grecque, dont il a été, chez les anciens, le grand vulgarisateur à peu près impartial.

Mais cette place, chronologiquement où est-elle? Ici commence l'obscurité dont demeurent enveloppées la vie et l'œuvre de cet écrivain savant. Celse a-t-il vécu au temps d'Auguste ou de Tibère, de Caligula ou de Néron, de Vespasien ou même de Trajan? Toutes ces hypothèses ont été présentées et soutenues. D'après le témoignage de Columelle, qui parle de Celse comme d'un contemporain \ on croit généralement que celui-ci vivait sous Tibère ; et l'examen des conditions influentes qui devaient amener la publication du Trailé de médecine ne condamne pas cette supposition, au premier abord vraisemblable. Sous le règne de Tibère, comme sous

1. « Nostro7'um Icmporum vir , nostrœ .rlniis celeberrimiis auctor. » I, 14; III, 17, 4; — IV, 8, 1.

celui d'Augusle, la mc^dccine attirail toujours très vivement l'attention; et comme, à cette époque, aucune secte nouvelle ne menaçait d'éclore, le moment pouvait paraître bon pour raconter Thisloire de celles qui s'étaient succédé, et pour en extraire, comme avait fait Cicéron des divers systèmes philosophiques, les meilleurs éléments. L'accalmie qui s'était répandue dans le monde des médecins, l'éclectisme qui dominait, semblaient assurer à l'écrivain qu'aucune méthode nouvelle ne viendrait d'ici longtemps jeter son œuvre à bas ou en compromettre les conclusions. De plus, l'ordre rigoureux auquel Celse a soumis son vaste sujet, la pureté de sa langue qui révèle un écrivain delà meilleure époque, sont des qualités qui n'avaient pas immédiatement disparu avec Auguste. Né sous ce prince, Celse a donc pu composer son livre pendant le règne de Tibère.

Toutefois, les doutes sont permis. Le témoignage de r<olumelle ne saurait être formel, parce que les termes mêmes dont il se sert sont un peu vagues et élastiques. Si l'un des personnages du Dialogue des orateurs de Tacite croyait pouvoir considérer comme un de ses contemporains, ??os^ro?'wm iemporum vir^xm soldat qui avait combattu sous les ordres de César, à ])lus forte raison Columelle, sujet de Tibère, pouvait-il donner ce nom à un homme qui écrivait sous Auguste. — L'argument tiré d'un passage de Y Hisioirc Naturelle n'est pas non plus bien convaincant. Pline parlant de la maladie appelée Colum, KoXixov

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nâOoî, déclare que c'est sous Tibère qu'elle fil à Rome sa première apparition Or, celle maladie el les remèdes qui la guérissent étant signalés dans le De Medicina, Celse devait écrire sous Tibère. — A (jui fera-t-on croire que les Romains aient vécu jusqu'à cet empereur sans avoir jamais eu la colique? Ce que Pline aurait dû tlire, c'est que ce i'ut sous Tibère qu'on adopta et latinisa le mot grec KoXov ; el cela même devient une preuve que Celse écrivait avant cette époque; car il n'emploie pas le mot Colum, el les meilleures éditions modernes, appuyées des remar- (jues critiques de Daremberg et des commentateurs les plus autorisés, considèrent comme suspect le mot Colum, et le retranchent du texte

Mais c'est du livre même de Celse que naissent les objections les plus graves. L'auteur parle de Thémison comme d'un de ses contemporains. « Thémison, dit-il, l'un des disciples d'vVsclépiades, a récemment et dans sa vieillesse modifié sur plusieurs points la doctrine de son maître. » Asclépiades est mort vers 665, et Thémison devait bien avoir de vingt-cinq à trente ans quand il suivait ses leçons. Il était donc déjà très Agé au commencement du règne d'Auguste. Si le Traité de Médecine avait été composé sous le règne de Tibère, c'est-à-dire cinquante ans plus tard, Celse aurait-il signalé comme une chose récente les modifications appor-

\. « Tiberil Caesaris principatu irrepsit id malutn. » 2. \o\r dans roxcollente édition du dortcnr Védrènes los notes critiques de Targa et de IJareml)erg, p. 700, cliap. vu, a.

léos par Thémison? Ces modifications, adoptées par une foule do disciples, avaient très vile fait du Méthodisme une doctrine puissante; et son succès, en la consacrant, devait lui avoir donné, au temps de Tibère, un air déjà passablement vénérable d'anti(|uité.

Il y a plus : comment expliquer, s'il écrivait sous ce prince, qu'un auteur aussi précis, aussi méthodique, aussi complet que Celse, ait brusquement arrêté après Thémison l'énumération des hommes bienfaisants à qui l'humanité doit les progrès de la médecine? N'était-ce pas le cas, surtout pour un éclectique, de montrer les médecins du temps d'Auguste faisant au chevet des malades précisément ce qu'il faisait lui-même dans son livre, c'est-à-dire mêlant toutes les doctrines diverses, et unissant étroitementle raisonnement et l'observation? N'étaitce pas aussi un devoir pour un homme consciencieux et équitable, comme il l'était, de louer, de citer tout au moins le médecin illustre qui avait sauvé la vie d'Auguste, et dont la statue se dressait au Palatin, à côté de celle d'Esculape? Or, de cet ouvrage où tant de médecins, aujourd'hui inconnus, sont cités et glorifiés, le nom d'Antonius Musa est absent. Ce ne peut être ni oubli, ni dédain^ : évi-

d. Mais, dil-on, à quoi bon mentionner Anlonius Musa, puisque sa doctrine, celle des remèdes contraires, était connue trois siècles avant lui, et pratiquée par Pélro'n, que cite Celse? A cela nous répondons : 1° que Celse dans son livre ne cite pas exclusivement des inventeurs, mais bien aussi des praticiens, et, qu'à ce titre. Musa méritait de n'être

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demment, quand Celsc composait son Irailé, Anlonius Musa n'était pas encore célèbre. S'il l'avait été, l'auteur se serait-il élevé avec tant d'énergie contre le régime même qui guérit l'Empereur? « Dans les hépatites, dit-il, il faut surtout s'abstenir de tout ce qui est froid : rien n'est plus nuisible au foie*. » Ecrivant après le succès d'Antonius Musa, aurait-il exprimé sous une forme si décisive une opinion que condamnait une cure retentissante? Aurait-il, enfin, si complètement négligé un médecin qui, essayant avant lui ce qu'il faisait lui-même, avait écrit en latin sur des matières médicales et. vulgarisé en partie la science qu'il pratiquait-?

C'est donc au siècle d'Auguste, et, plus précisément, à la première partie de son règne que nous croyons devoir rattacher le De Medicina. Ce traité venait alors tout à point. Comme Varron, dont il est, pour ainsi dire, le continuateur direct et l'émule, Celse, par son livre et par ses autres ouvrages perdus, sur l'agriculture (un traité qu'il serait curieux de comparer aux Géorgiques écrites au

pas oublié; 2° que Péli'on ne prescrivait pas, comme Musa, les l)ains froids, mais les boissons froides,. et qu'il les adniinislrait après avoir, ce que ne fit i)as Musa, provo(iuc chez ses malades une forte chaleur et une soif intense. (Voir De Medicina, m, 9.)

1. IV, 8. « Abslinendum est utique ab omnibus frigidis; neque enim res ulla 7nar/is jecur lœdH. »

2. Voir la disse: tation latine de Bianconi, l'étude la plus remarquable et la plus originale qui ait été écrite sur Celse. Bianconi fait de Celsc un contemporain d'Auguste et non de Tibère, comme le lui reproche, très injustement, M. Laboulbènc. {Revue scientifique du 29 novembre 1884.)

150 m:s grecs a romk.

même moment), sur l'art de la guerre, sur la rluMorique et la jurisprudence, achevait de dépouiller les Grecs de leurs richesses scientifiques, et adaptait leur érudition savante au goût pratique de ses compatriotes. Sa tentative médicale — la seule que nous puissions suivre et la seule qui d'ailleurs nous intéresse, — il la faisait à cette heure bien choisie où la doctrine d'Asclépiades venait de porter tous ses fruits, où les Méthodistes poursuivaient les derniers eflbrls de la période créatrice, où Thémison enfin venait de s'appliquer à rendre la médecine plus facile à connaître et à pratiquer. Quoiqu'il ne soit pas un Méthodiste — il s'en faut de beaucoup, — c'est aussi le but que vise Celse : il veut mettre la science médicale des Grecs à la portée de tous les Romains,

La preuve frappante que son entreprise n'avait lien de chimérique, et qu'on pouvait parler médecine, en écrire, donner môme au besoin des consultations sans être un homme du métier, c'est lui-même qui nous la fournit. 11 n'était pas médecin....

Eh quoi? Se peut-il qu'un Romain étranger à cette profession ait composé un résumé si complet et si lumineux de l'état des connaissances médicales à l'époque d'Auguste, un livre historique et dogmati- (pie, si estimé après deux mille ans et si consulté, qu'un des plus illustres parmi les savants modernes ' n'a pas craint d'écrire : « Tout le monde, aujourd'hui encore,

1. Paul Broca. Préface de la traduction du duc leur Vcdrèncs.

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a besoin de cet ouvrage, les praticiens aussi bien ({ue les érudits, les médecins aussi bien que les chirurgiens, et les spécialistes aussi bien que ceux qui se livrent à la pratique générale »? C'est en edct très singulier; et Ton conçoit que, par amour-propre professionnel, cerlains médecins ou historiens de la médecine aient réclamé Celse pour un de leurs glorieux ancêtres , et se soient refusés à regarder comme l'œuvre d'un amateur le plus remarquable traité médical que nous ait légué l'antiquité. Pourtant, puisque les rares médecins latins écrivaient en grec, et que Celse est, sinon Romain (Vérone dispute à Rome l'honneur d'être sa patrie), du moins Italien, il s'y faut bien résoudre. On ne fera d'ailleurs que suivre l'exemple des anciens. Ceux qui parlent de Celse, c'est-à-dire Columelle, Quintilien, Pline, ^'égèce, le rangent parmi les écrivains, jamais parmi les médecins; et les hommes du métier ne le citent même pas : ils semblent ne le point connaître. Ce silence unanime est caractéristique. Les auteurs médicaux grecs, Calien, Oribase, Aétius, Paul d'Kgine, j)ouvaient à la rigueur négliger une œuvre latine comme le De Medicina, qui n'apportait aucune théorie nouvelle et n'oiïrait rien d'original. Mais si Celse avait été un de leurs anciens confrères , pouvaient-ils l'ignorer absolument, et lui refuser une place à côté de ceux dont ils rappelaient le souvenir? Il est difficile de les supposer capables d'un pareil oubli. Était-ce jalousie ou rancune? En voulaient-ils à ce Romain d'avoir empiété sur leurs privilèges, di-

vulgué leurs secrets, et surtout traité les praticiens qui soignent les malades non par dévouement mais par intérêt avec une sévérité dédaigneuse '? Il se peut. Mais ce dédain même de Celse est une preuve qu'il n'était pas médecin de profession. Son métier, les devoirs de bonne confraternité l'eussent obligé à se montrer très réservé vis-à-vis de ceux de ses confrères qui, tout en se dévouant, tiraient de leur travail un profit légitime. Un praticien, d'ailleurs, se trahit toujours dans ses écrits; et ce n'est pas le cas de Celse. Si de quelques passages on peut conclure qu'il appliquait certains remèdes, il ne s'en suit pas qu'il le faisait d'habitude et par métier. Et comment en aurait-il trouvé le loisir? S'il est médecin parce qu'il a écrit un traité sur la médecine, il doit, par un raisonnement semblable, être agriculteur parce qu'il a écrit un traité sur l'économie rurale, soldat parce qu'il a écrit un traité sur l'art de la guerre, rhéteur parce qu'il a écrit un traité sur l'art oratoire, jurisconsulte parce qu'il a écrit un traité sur la jurisprudence. Voilà un homme bien occupé, et que ses malades devaient souvent attendre!

Non seulement Celse n'est pas médecin, mais ce n'est pas pour des médecins qu'il compose son livre. Ainsi s'explique en partie et s'excuse le silence des

1. m, 4. « Ab uno medico muUos non passe ctivai'i; eumque, si artifex est, idoneum esse qui non mulluvi ah c-egro recedit. Sed qui queeslui serviunt, quoniam is major ex populo est, lihentcv amplectuntur ea prœcepta, quœ sedulitatem non exi- Qunt. »

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écrivains postérieurs. S'il s'était adressé spécialement à des confrères, aurait-il tant insisté sur les moyens de se maintenir en bonne santé? Son livre ne serait-il pas, comme ceux de Galien, une œuvre de discussion et de doctrine, plutôt qu'un exposé impartial et calme des découvertes antérieures? N'aurait-il pas creusé plus profondément certaines questions où son inexpérience, particulièrement en chirurgie, apparaît manifeste? Surtout, n'aurait-il pas eu quelque honte à opposer aux traitements savants des hommes de l'art certains remèdes de bonnes femmes usités dans les campagnes? Aurait-il conseillé, pour guérir les angines, de manger un foie desséché ou un poumon de renard cuit dans un vase d'argile? De manger un serpent pour résoudre les glandes et les tumeurs? De se frotter avec du sang de colombe, de pigeon ramier ou d'hirondelle, d'hirondelle surtout, pour arrêter les épanchements sanguins des yeux? Et, pour calmer les rages de dents, d'aspirer la vapeur produite par des cailloux incandescents précipités dans un seau d'eau?

Est-ce là ce qu'écrit un médecin qui veut, avant tout, être lu par des médecins? Non, sans doute. Celse est simplement, en même temps qu'un vrai Romain, assez porté vers l'Empirisme, un esprit ouvert, intelligent, curieux de toute chose, surtout de choses grecques, un buveur de science étrangère, comme il y en avait beaucoup autour de lui, et qui poursuit le mouvement imprimé par Lucrèce, Varron, Cicéron.

i'6't LIîS GRECS A ROME.

Dans les premiers livres de sa vaste encyclopédie, si mutilée aujourd'hui, il a expliqué à ses concitoyens comment ils pouvaient, par l'agricullure, se procurer la nourriture nécessaire à l'homme bien portant *. Avant de leur exposer de quelle manière, fortifiés parles aliments dont la terre reconnaissante paiera leurs travaux, ils pourront se rendre utiles, faire œuvre virile, devenir orateurs, jurisconsultes ou soldats, il développe, d'après son expérience de médecin amateur, et surtout d'après les ouvrages grecs qu'il a lus, comparés, annotés, traduits ou résumés avec infiniment d'intelligence , avec génie môme, les moyens de conserver ses forces physiques, ou de les recouvrer, si les maladies surviennent. C'est donc à des lecteurs de tout ordre qu'il s'adresse, mais plus particulièrement à ces nombreux. Romains, à ces philiafrcs comme lui, qui, sans être médecins, voulaient connaître une science dont on parlait beaucoup, et se rendre capables de suppléer, au besoin, le praticien trop lent à venir ou trop exigeant pour ses honoraires. Celso, d'ailleurs, déclare expressément lui-même qu'il entreprend une œuvre de vulgarisation, quand, obligé de traiter des parties et des maladies honteuses, et d'employer certains termes latins qui paraissaient alors choquants (la langue

\. Le De Medicina est le sixième livre de l'Encyclopédie de Celse. 11 a pour litre : A. Cornclii Celsi Arlium liber sexlus, idem Medicinx primus. Par la i)remicre ligne, que voici, ce traité se rattache nettement aux cinq livres sur l'agriculture : « Vt alimenta sanis corporiLiis Arjricultura, sic sanitaiem œt/ris Medicina promiliit ».

LES MÉDECINS. loo

latine dans les mots ne bravait pas encore rhonn(>teté), il donne pour excuse qu'avant tout il veut être utile «M public, et mettre les malades en état de se soigner eux-mêmes. C'est grAcc peut-être à la publication du De Medicina que Tibère a pu dire : passé trente ans, tout homme doit être son propre médecin.

L'ouvrai^e de Celsc était donc un manuel pratique à l'usage de tous les malades et de tous les amateurs de médecine. Mais à côté des infirmes et des phl- Uatres qui devaient y trouver des consultations écrites, et même parmi ces derniers, il y avait des lettrés désintéressés que ne laissaient pas indiiï'crents les grandes controverses qu'avaient soulevées et (jue soulevaient encore les diverses écoles médicales. C'est aussi pour eux que Celse écrit son livre. Il le fait d'autant plus volontiers que ses nombreuses lectures approfondies l'ont bien mis au courant de toutes ces (juestions, et qu'il peut de la sorte, dans de larges tableaux admirablement composés, satisfaire son goût, semblable à celui de Varron, pour les généralités, et mieux montrer son talent d'écrivain. C'est un chef-d'œuvre littéraire, autant (|ue scientifique, cette préface où, à la faron des auteurs de Mémoires et des historiens romains, Celse, avant d'aborder son sujet, remonte le cours des Ages, et trace en (pieUiucs pages nourries de faits, d'arguments et d'idées, l'histoire de la médecine, depuis Homère jusqu'à Thémison, La connaissance plus répandue des anti([ues traditions, l'habile politique

d'Auguste et le poème de Virgile avaient surexcite la vanité nationale des Romains. Ce sentiment, Celse le provoquait à son tour dans le monde des médecins et de leurs amis; il le développait et le satisfaisait en rappelant les glorieux étals de services de la médecine. De la sorte, il justifiait à la fois les honneyrs dont on commençait à combler ceux qui la pratiquaient et le projet (pi'il avait conçu lui-même d'en révéler les mystères. N'était-ce pas une science respectable, celle dont le fondateur avait, par sa fondation môme, mérité d'être mis au rang des dieux? Et quels bienfaiteurs avaient été pour les Grecs, pendant le siège de Troie, les deux lils d'Esculape, Podalire et Machaon! « Un grand médecin, disait Homère, vaut mieux dans une armée que des bataillons entiers; car il sait couper et retirer les traits enfoncés dans les chairs, et fermer les blessures avec des baumes bienfaisants. » N'est-ce pas aussi pour cette science un grand honneur d'avoir, avant de devenir indépendante, fait partie de la philosophie? Car c'est aux mômes hommes que durent naissance, dans les temps historiques, la cure des maladies et l'étude de la nature, à Pythagore, à Empédocle, à Démocrite, tous habiles dans l'art de guérir. Et plus tard, le jour où elle osa sortir de tutelle et s'abandonner à ses propres forces, quels hommes rencontra la médecine pour la soutenir et diriger ses premiers pas! De quelle estime, de quelle respectueuse admiration ne doit-on pas entourer les noms du grand Hippocrate, de Dioclès de Caryste,

(Je Praxagoras, de Chrysippo, d'Hérophile et d"Érasislrate?

La science médicale ainsi glorifiée cl son histoire conduite jusqu'à la naissance des diverses écoles, il fallait en expliquer les tâtonnements et les progrès. L'examen qu'entreprend l'auteur des principales doctrines médicales qui s'étaient succédé et combattus en Grèce, ;\ Alexandrie, à Rome, est un modèle d'exposition lumineuse et impartiale. On devine combien Celse dut intéresser ses contemporains, à qui personne n'avait encore explique par écrit les choses, en apparence mystérieuses, cachées sous les mots Dogmatisme, Empirisme, Méthodisme. Et ce résumé est pour nous encore infiniment précieux, parce que c'est la première fois qu'un auteur ancien nous fait connaître le mouvement scientifique de l'École d'Alexandrie, et les doctrines d'Asclépiades et de Thémison. Ces divers systèmes, Celse les expose d'autant mieux, qu'il est sans passion, sans parti pris. C'est avec la sérénité d'un historien et la dignité d'un juge qu'il discute tour k tour la théorie des Dogmaliquesappuyée sur le raisonnement et l'étude de la nature même des choses, celle des Empiriques qui prennent pour guide la seule expérience, et celle des Méthodistes qui, confinant la médecine dans un cercle trop étroit, ne reconnaissent à toutes les maladies que trois caractères communs, le relûchemenl, le resserrement et un état mixte. Il approuve et condamne en partie chacune de ces doctrines, et conclut par une profession de foi

très libérale, qui est bien d'un Romain raisonnable, el d'un Romain de celle époque, où aucun système ne prédominail, où les diverses sectes étaienl confondues dans une sorte d'éclectisme. « Voici, dil-il, ce qui me paraîl le plus sage. Il ne faul adhérer cxclusivemenl à aucune de ces doctrines, ni les rejeter toutes en bloc; il vaut mieux conserver un moyen terme entre ces opinions contraires. C'est le parti que doivent prendre dans les controverses ceux qui recherchenl, comme c'esl ici le cas, la vérité sans ambition. Il faut mêler dans une ingénieuse proportion le raisonnement et l'expérience. Sans aucun doute, c'est l'expérience qui apporte, dans la pratique médicale, le plus utile secours; mais, ainsi qu'il y a dans les arts un grand nombre de connaissances qui, sans relever directement de leur étude, les aident et stimulent le génie de l'artiste, de même l'étude de la nature des choses, si elle ne fait pas le médecin, le rend du moins plus apte à l'exercice de sa profession. »

Ce résumé historique et cet exposé de principes terminés, le traité de Celse devient d'abord un manuel d'hygiène; et cette première partie pourrait, comme un livre perdu d'Asclépiades, dont elle est sans doute inspirée, avoir pour titre: De tuenda sanitale.

Comment l'homme sain doit-il se conduire?

« Un liomnie sain, bien portant et libre de sa personne ne doit s'astreindre à aucun régime, et n'avoir besoin ni de médecin ni d'alipte. Il doit varier son genre de

vie, habiler tantôt à la campagne et tantôt à la ville, le plus souvent courir les champs; il doit naviguer, chasser, se reposer quelquefois, mais surtout l'aire de l'exercice; car Tindolence amollit le corps et le travail le Ibrtitie. L'une rend la vieillesse précoce, l'autre prolonge la jeunesse. Il est bon aussi de laire un assez fréquent usage des bains, tantôt chauds, tantôt froids; de s'oindre quelquefois, et quelquefois aussi de négliger celte pratique; de n'éviter aucun des aliments du peul)le; de rechercher parfois les festins, et parfois de s'en abstenir; de faire tantôt un excès de nourriture, et tantôt de manger très modérément; de faire deux repas ])ar joui' [)lutôt qu'un seul, et de les faire copieux, si la digestion est facile. Ce genre d'exercice et d'alimentation est aussi nécessaire que celui des athlètes est mal eidendu; car. d'une part, l'interruption de l'ordre des e.xercices nécessitée par les devoirs sociaux détraque la santé, et. de l'autre. les personnes qui prennent de l'embonpoint comme les athlètes vieillissent très vite et tondjent aisément malades. Quant aux rai)ports sexuels, il ne faut ni les rechercher ni les redouter h l'excès : rares, ils ragaillardissent le corps; trop réjjétés, ils l'affaiblissent Tels sont les préceptes que doivent observer les personnes bien portantes et vigoureuses. Qu'elles se gardent surtout d'épuiser en santé les ressources réservées à la maladie. »

Vivre au gré de sa fantaisie, tantôt à la ville et tantôt à la campagne, se promener, chasser, pécher, Ijien manger et bien boire, faire l'amour cl ne pas

\. C'est à peu près la même idée qu'a joIiinotiL exprimée l'étrone :

" Balnea, vina, Venus corrumpunt corpom noslra, El vitam fadiinl balnea, vina, Venus. »

se tlroguor, quel séduisant régime ! Les gens robustes sont bien heureux, surtout s'ils sont indépendants el riches.

A côté d'eux, il y a de par le monde une foule de personnes qui, sans être atteintes de maladies caractérisées, sont le plus souvent languissantes, et se traînent. Comme elles ne s'alitent pas, les médecins ne les visitent guère ; mais Celse se garde bien de les oublier dans son livre. Il leur porte un intérêt tout particulier, parce qu'il les a rencontrées surtout dans le monde de ceux qui travaillent de la tête, parmi les savants, les lettrés, les poètes. Presque tous les hommes d'étude, dit-il, sont de complexion délicate. Il faut donc qu'ils s'observent plus attentivement que les autres, et cherchent à regagner par des soins constants ce que le travail leur fait perdre. Surveillez-vous sans cesse, leur rccommande-t-il ; modérez-vous en tout; habitez une maison très saine et bien éclairée; faites de l'exercice, de l'escrime, de la balle, de la course, des promenades, non sous les portiques où l'on respire mal, mais au grand air; dormez beaucoup la nuit, et, sauf pendant les longs jours, ne vous abandonnez pas à la sieste; ne faites jamais l'amour en été *; ne mangez ni trop, ni trop peu, et aux ragoûts qui rendent la digestion laborieuse ^ préférez la viande rôtie. Ne travaillez jamais après les repas.

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