‹ Les médecins Grecs a RomeChapitre 27 sur 59 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les médecins grecs à Rome depuis Auguste jusqu'ù Néron, et d'Anlonius Musa à Tliessalos. - - Leurs rapports avec Til)ère et Claude. — Médecins intéressés, luxurieux et criiiiiuels. Médecins savants. Médet^lns honnêtes. Eudème, \ otlius Valens et C. Stertinius Xénophon. Scribonius Largus, Ménécrates, etc. — Sénèque et les médecins.

Tihèro, trt's dilTorcnl d'Auguslc, a toujours joui (Tune santé (ralhlète. C'était un homme robuste, à la (aille haute, aux épaules larges, ;\ la poitrine très (lé^ cloppée. Telle était la vigueur de ses articulalions, que du petit doigt il perçait une pomme verte, et d'une chi(|uenaude blessait, à faire naître des bosses ou jaillir le sang, les victimes de ses brutalités. Pendant les Aingt-trois années de son règne, il n'eut d'autre maladie que celle qui l'emporta à soixante-dix-huit ans. Aussi, les médecins étaient-ils sévèrement exclus du personnel, d'ailleurs très limité, de sa maison; et ils n'obtenaient de lui que dédain et moqueries. Le seul dont il supporta la présence et les assiduités, non pour sa grande réputation scientifique, mais parce qu'il causait agréablement,

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Chariclès, avait reçu Tordre formel de gard(M- ses remèdes pour les imbéciles. Non seulement l'Empereur, pendant les derniers jours de sa vie, alors qu'il se mourait à Misène, s'abstint de le consulter, mais il chercha par des exercices violents, jeux militaires, chasses au sanglier, et par des festins prolongés, à lui cacher, comme aux autres, les douleurs atroces dont il souffrait. Pour connaître sa fin prochaine et eu avertir l'impatient Caligula, il fallut que Chariclès eût recours à un stratagème qui pouvait lui coûter cher. Un soir, à la fin d'un lepas, il fit mine, au moment de se retirer, de vouloir baiser la main du prince, s'inclina, et vivement lui t Ata le pouls. Tibère surprit l'intention, força l'indiscret à se rasseoir, fil apporter de nouveaux plats, et resta à table plus longtemps que de coulume. Mais Chariclès avait eu le temps de constater (pie la vie s'éteignait dans ce corps usé par l'âge el les débauches. « Il sera mort dans deux jours », déclara-t-il aux courtisans. Un affranchi sceptique, et qui se méfiait, comme son maître, de la science des médecins, aida \c pronostic à se justifier en étoufl'ant le vieillard sous des couvertures.

Une santé si vigoureuse ne suffit pas à explicjuer l'aversion de Tibère pour les médecins et pour une profession constamment protégée par son prédécesseur. Cette naturelle antipathie fut avivée, et se trouve en i)arlie excusée par la conduite d'un médecin qui, dans un drame de cour, consentit à se charger d'un rôle abominable.

La famille impériale ne partageait pas les préventions de Tibère; et, fidèle aux traditions léguées par Auguste , entretenait auprès d'elle des médeeins domestiques. Livia notamment, la bru de l'Empereur, lemme de Drusus César et sœur de Germanicus, avait accueilli dans son intimité un élève d'Antonius Musa, Eudème, qui soignait ses malades par l'hydrothérapie, et s'était fait une spécialité des lavements à l'eau très froide. Il ne surveillait pas seulement la santé de Livia; il lui rendait aussi des services d'un caractère plus intime. Il partageait avec Séjan l'honneur d'être son amant, et, un beau jour, devint son complice. Gôné dans ses projets ambitieux par la présence et la haine de Drusus, (pii se plaignait sans cesse que, le fds unique de Tibèi-e élaid vivant, un autre fût le coadjuteur de l'PJmpire , Séjan décida Livia, en lui promettant de l'aire (rdle une impérat l'ice, à supprimer son mari. Eudème fut l'exécuteur choisi. Celui-ci, pour paraîli'c plus habile dans son art, se vantait volontiers de connaître des remèdes mystérieux et infaillibles '; c'est un de ces remèdes sans doute qu'il prépara pour Drusus. Le malheureux mourut au milieu d'un banquet, empoisonné sous les yeux de

i. (rcsl iK'ul-ètro à lui que pense Pline l'Ancien, qunnd il bliMue les médecins qui, sachant qtiel(|ue chose, le cachent niyslérieusenKMit, alin que d'autres n'en jouissent ])as, et ([ui n'instruisent personne pour donner une plus haute idée (le leur savoir. •< Garder pour soi, ajoutc-l-il, le secret de ses connaissances, c'est depuis longtemps le plus grand elïort du talent. »

son père. Avant d'èlre livré au bourreau, Eudème avoua son crime dans les tortures.

De pareilles histoires n'étaient pas faites, on en conviendra, pour dissiper les préjugés d'un esprit très absolu. Jusque-là les médecins avaient été pour Tibère des hommes simplement inutiles et prétentieusement ridicules; à partir de ce jour, ils lui apparurent comme des êtres malfaisants, dangereux et haïssables. La faute de l'un d'eux rejaillit sur la corporation tout entière; et la rupture sembla complète entre la médecine et le pouvoir.

Ainsi privés de la protection impériale, des faveurs et de la situation privilégiée que celte protection leur avait values sous Auguste, les médecins, pour se dédommager, se retournèrent vers le public ; et, à défaut des honneurs qu'ils ne trouvaient plus à la cour, cherchèrent les richesses ([ue leur assurait la confiance sans cesse grandissante des Romains. Os grosses fortunes dont Pline l'Ancien établit le bilan avec un soin si méticuleux cl (juil énumère avec tant d'horreur , daleni précisément du règne de Tibère. C'est à celle épo([ue (|ue les Cassius, les Rubrius, les Albulius, les Calpetanus récoltèrent au chevet des malades des richesses qui pouvaient rivaliser avec celles des autres affranchis fameux, les Narcisse, les Pallas, les Calliste. Qu'ils fussent médecins ou politiciens, les Grecs d'alors n'avaient rien à s'envier les uns aux autres. Telle était, par exemple, l'opulence de Crinas, un Grec de Marseille, qu'après avoir donné pour construire les murs de sa

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pairie et de plusieurs autres villes dix millions de sesterces, il en laissait autant à sa mort. La même somme pouvait (Mre confisquée au chirurgien Alcon, qui la rei^agnail en quelques années. Cette opulence n'a rien d'ailleurs qui doive surprendre, si l'on songe (pie les médecins célèbres de Rome, quand ils se déplacjaient pour aller soigner un malade dans mie des provinces de l'Empire, osaient, comme Charmis, réclamer deux cent mille sesterces d'honoraires.

Les plus riches comme les plus illustres des médecins de ce temps furent \'ettius Valens, d'Ariminum, et C. Stertinius Xénophon, de Cos. C'est à eux que Claude s'adressa successivement lorsqu'il devint empereur.

Ce prince n'avait pas hérité les antipathies de son oncle, i)ar('e (pi'il n'avait pas sa santé *. Pendant prescpie loute son enfance et toute sa jeunesse, il avait souffert de maladies diverses et opiniâtres, dont son corps et son esprit étaient demeurés si afiectés, qu'on le tint longtemps pour incapable de loute fonction j)ubli(pie ou privée. « Si décidément, écrivait Auguste à Livie , Claude est défectueux et disgracié du côté du corps comme du côté de l'esprit , il ne faut pas donner l'occasion de se mo<piei' et de lui et de nous aux hommes, trop portés d'ordinaire à rire de ces sortes de choses. La nécessité de nous demander dans chaque circon-

1. Claude, dit Sénèquc dans VApolokynlose, est enterré cluKiiie année, chaque mois, par les astrologues. »

slance si nous lo croyons cap;)l)lo ou non d'oxercer dos (Mnplois nous causera de perpétuels loui-menls. Il faul l'empêcher de rien faire cpii puisse cMre l'ouiarqué ou tourné en ridicule. Je ne suis pas d'avis (pi'il assiste aux jeux du cirque dans la loge impériale. Il ne me plaît pas (|u'il reste à I^ome j)endant les féeries latines, encore moins (ju il suive la procession sur le sommet du mont Albain. Autanl le nommer tout de suite préfet de Rome. » Claude ne fut pas préfet de Rome, m;us il eut l'empire, et brava gaillardement le ridicule, si redouté d'Auguste. Il se montrait en public les jambes entourées d'épaisses bandelettes, et le cou enveloppé de cravates de laine. Dans les cérémonies publiques, même à la table des pontifes, lors des fêtes de Mars, il présidait la tête couverte, contre l'usage, et coilTée d'un petit capuchon, sorte de bonnet de coton peu distingué et réservé aux impotents, aux efleminés et aux courtisanes.

On comprend donc qu'un des premiers actes de ce prince toujours souffrant fut d'appeler auprès de lui et d'attacher à sa personne les médecins grecs (pii jouissaient à Rome de la plus grande notoriété. Or, Vettius Valons passait alors pour un homme très éloquent ol très habile. Disciple des Méthodiques, il avait, comme tous les médecins de la même écolo, a]iporté quelques changements à la doctrine de Théinison, et s'autorisait de ces insignifiantes modifications pour se déclarer l'auteur d'une secte nouvelle. Appelé à la cour, il captiva sans

peino l'espril Irès faible de l'Empereur et le cœur très ardent de l'Impératrice. Il a sa place dans rinnombrablc cortège des amants de Messaliue; mais il n'y apparaît guère sous la figure d'un médecin sérieux et d'un grave fondateur d'école, l'n jour, c'était grande fêle chez l'épouse dévergondée de (<laude : on donnait dans les jardins tlu palais le spectacle d'une veufiange. Les pressoirs foulaient les raisins, et le vin nouveau ruisselait dans les cuves. Tout autour sautaient des femmes vêtues de peaux de bètes, et semblables à des Bacchantes en fureur. Messaline, les cheveux au vent, agitait un thyrse, et près d'elle Silius, son amant en titre, couronné de lieri-e et chaussé du cothurne, balançait la tète au chant criard d'un chœur lascif. Un des plus exaltés de la bande était Vettius Valens, le médecin de la cour et l'amant en second. Dans ses accès de folle gaîté, il grimpait aux arbres, comme font les singes (pii s'amusent. Qu'auraient pensé Asclépiades et Thémison île ce disciple costumé en satvre, à califourchon sur une branche?... Tout à coup, du haut de son perchoir, il cria : « Je vois du côté d'Ostie un orage furieux ». Plaisantait-il, ou voyait-il réellement s'avancer le cortège de l'Empereur, prévenu par Narcisse de ces saturnales éhontécs? Peu importe. Du moins, la colère de Claude ne fut-elle pas une plaisanterie; et Vettius Valens, comme tous les invités de cette fête champêtre, comme Messaline elle-même, était mis à mort quehiues heures plus tard. 11 fut même le seul que l'approche

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du supplice rendit lûchc : il essaya de sauver sa vie en oflranl de dénoncer tous les coupables

Alors Claude, qui ne pouvail vivre sans médecin, remplaça Vellius Valens par Slertinius Xénoplion.

Ce Xénophon est, à tous les points de vue, un personnage très insupportable. D'abord, en dépit des documents (pii signalent son existence, il a été longtemps difficile de le bien connaître; ensuite, la connaissance laite, il est impossible de ne le pas mépriser.

C'est Pline l'Ancien et à Tacite médecin de Claude, gon état civil doit d'ôtrc resté

longtemps mystérieux. L'un et l'autre parlent bien de lui ^ ; mais ils l'appellent, le premier, Stertinius, et le second, Xénophon. Ces deux façons de le désigner devaient amener, et ont en efl'et amené un dédoublement du personnage. Pour les historiens les plus sérieux et les plus justement consultés, pour FriedUinder lui-même, Stertinius est un médecin, cl Xénophon en est un autre Or, c'est là une erreur qu'ont démontrée et détruite de précieuses inscriptions récemment découvertes *. Ces deux

1. Plusieurs inscriptions d'Ariminuni monlrenl que les habitants de cette ville étaient fiers de leur compatriote. 11 n'y avait pas de (juoi.

2. Pline l'Ancien, //. N., XXIX, 5; Tacite, A?in., XII, 61 et G7.

3. Mœurs romaines du règne d'Auguste à la fin des Antonins, I, p. 124.

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