CHAPITRE Vlll
La médecine grecque à Rome, sous le règne de Néron. — Stoïciens et médecins. — Les Pneumatistes : Athénée et SCS disciples, Hérodote, Agathinos, Archigènes, Arétée. Les Méthodistes : Thessalos et ses successeurs, Soranos, Cœlius Aurclianus.
Ce n'est pas seulcmenl par leur science, leur desintéressement, leur dévouement, que les bons médecins se recommandaient à la sympathie de Sénèque. Si, parmi les très nombreux praticiens de Home, l'auteur du Traité des Bienfaits mettait à part ceux qu'il reconnaissait pour des confrères en humanité, des collaborateurs actifs, dont la devise était celle-là môme que les Stoïciens inscrivaient sur leur drapeau, l'amour de nos semblables ', il savait aussi distinguer, pour les aimer très particulièrement, les médecins }jliilosophes, disciples, eux aussi, et propagateui's à leur manière de la grande doctrine stoïcienne.
On se rappelle quels rapports étroits rattachaient
1. " Hoc primum phiiosop/iia promiltit, hiimanitatem et congregaiionem. » (Sénèque, Épii. V.)
au syslcme d'Épi cure la m(Mhode d'Asclépiados, et commoni ro dernier, pour expli(|uer les fonctions de l'organisme humain, avait adoplé la théorie des atomes. Cette union de la métaphysi(iue et de la médecine se trouve conclue à nouveau sous l'Empire, et pendant le règne de Néron. Seulement, le Stoïcisme, celte fois, a pris la })lace de l'Épicurismc ; et, de plus, les médecins, au lieu d'être, comme leur prédécesseur, les introducteurs et les patrons de la philosophie, n'en sont que les disci|)les. Mais s'ils n'ont pas eu l'honneur de propager parmi les Romains la doctrine de Zénon, comme Asclépiades leur avait, le premier, révélé celle d'Épicure, du moins l'application (pi'ils ont faite de cette doctrine à la médecine constitue-(-elle une tentative très ingénieuse et très généreuse.
Vers la fin du premier siècle, les Méthodistes, ces arrière-petit s-fils d'Asclépiades, étaient aussi dégénérés, aussi infidèles à leur glorieux ancêtre que les Épicuriens se montraient indignes d'Épicure. I^es éléments philosophi<]ues de la médecine du maître a>aient complètemeni disparu de la pathologie, et des atomes circulant à travers le corps il n'était |)lus depuis longtemps question. Grâce aux simplifications introduites par Thémison, et multipliées après lui, grAce surtout à l'invention du resserremenl et du relâchement des tissus, du slricluni et du laxum, hypothèse très commode, (pii permettait de trouv(>r tout de suite et d'appllipier des remèdes faciles, la médecine était devenue le plus simple des métiers,
un métier qu'on pouvail appreudiv en qiiel([nes semaines. Ceux-là seuls eonservaienl à leur art sa dignité qui, eomme Scrihonius Largus, étudiaient les plantes et cherchaieni de nouveaux médicaments.
C'est alors cpie queUpies Grecs instruits et distingués méditèrent de rendre à la médecine son ancienne grandeur doctrinale. Pénétrés des idées d'Hippocrate, et convaincus de l'existence d'un Principe supérieur cpii maintient cl détruit la santé, ils voulurent retrouver ce Principe directeur et législateur, c'est-à-dire, en somme, rattacher de nouveau la médecine à la philosophie, la faire remonter de la terre vers le ciel.
Or, à ce moment-là même, les philosophes exerçaient sur ceux des lîomains qu'attiraient les choses d'en haut une action très étendue et très salutaire. Les Stoïciens sui-tout étaient de grands conquérants tl'Ames : ils voyaient se presser autour d'eux, avides de consolations et de paroles l'orlifiantes, d'illustres disciples, les Thrasea, les Senecio, les Helvidius Prisons, tous ceux enfin pour (pii la visite, chaque jour menaçante, d'un centurion devait être un ordre de mort. In I\omain, connu pour son talent, ses richesses ou ses vertus, ivclamait-il le secours d'un médecin? Le guérisseur du corps pouvait s'attendre à trouver au chevet de son client un autre médecin, guérisseur d'Ames celui-là. et chargé, non de relarder l'échéance redoutable, mais d "y préparer le malade. C'est de ces rencontres, peut-être, et des entretiens ([u'elles amenaient, c'est, en tout
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cas, de renseignement, de la prédication des Stoïciens qu'est sortie, sous Néron, la secte médicale, très noble par ses origines cl féconde en résultats scientifiques d'abord imprévus , qu'on appelle le Pnpumatisvie.
La métaphysique stoïcienne reconnaissait dans la Nature deux principes : la Matière et la Cause. Pareille à un bloc de marbre, la Matière, gisante et inerte, se prête à tout, mais, si personne ne la met en mouvement, demeure dans un éternel repos. Comme le sculpteur, au contraire, la Cause est énergi(pie, remuante, agissante. Cette Cause, Ame universelle éparse dans les veines du monde et mêlée à ce grand corps, pénètre la Matière, la façonne, la dirige, la vivifie ^
Pour les Ames pieuses, touchées par le Stoïcisme, mais demeurées malgré cela fidèles aux croyances antiques, cette Ame, en se répandant dans l'univers, se divisait en parcelles nombreuses, dont chacune devenait une divinité. Celle qui fécondait la terre continuait à s'appeler Cérès; Neptune personnifiait celle qui soulevait et calmait les flots; on adorait sous le nom de Vénus celle ([ui mettait au cœur le besoin et la joie d'aimer; celles enfin qui pénétraient (diaque être et chaque chose en particulier, les hommes, les animaux, les villes, les champs, les bois et les fontaines, apparaissaient comme de petits dieux
1. ■< Spiriliis vitus alU, lotamque infusa per arlus Mens agitât molem et magno se corpore miscet. »
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i'amiliers, des sortes d'anges gardiens, des Génies. De leur côté, les philosophes se représentaient celte Ame universelle, soit comme un feu formateur ou plasti(|ue, Ilup t£/v;xôv, soit comme un grand souffle ' répandu à travers la Nature, HveGaa otTjxov SI' oXou xoî» xôaaou. Les Ames individuelles n'étaient que les émanations de (-(M te Ame universelle. Tout en se particularisant dans leurs relations étroites avec les corps, elles restaient intimement unies à l'Ame mère, el l'allaient rejoindre après la dissolution organique
Ce ((ui retardait cette dissolution, ce qui maintenait la vie dans les corps, comme dans l'univers, c'étaient le feu el le souffle brûlant, principes mêmes de la gi'ande Ame. Pour montrer quelle est l'activité de la chaleur dans l'organisme, Cléanthes observait ({u'il n'y a point de nourriture si pesante, dont la coction ne se fasse en un jour et une nuit, et que même il reste de la chaleur dans les excréments ^ D'ailleurs, le battement continuel des veines et des
1. L'emploi successif ou simultané de ces deux comparaisons empruntées aux deux éléments, le feu et l'air, n'a l'ieu qui doive étonner. <■ La flamme, dit Pascal, ne subsiste point sans l'air; donc, pour cormaître l'un, il faut connaître l'autre. »
2. (l'était là du moins l'opinion la jdus répandue. Oiu>l(iues Stoïciens, moins ortiiodoxes de doctrine, semblent avoir pensé (pie les âmes individuelles, une fois détachées de la souche divine, devenaient tout à fait indépendantes, cessaient d'être les expressions en divers corps de l'Ame mère, et devaient continuer d'exister séparément jusqu'à la destruclion du monde par le feu, moment où elles seraient ellesmêmes anéanties.
3. On se ra[)pelle ])eut-étre qu'Asclépiades déclarait au contraire que la digestion tles aliments ne produisait aucune chaleur. Voir. p. 73.
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artères n'imilc-l-il pas l'assit at ion du feu?El quand le cœur d'un animal vient d être arraché, ne le voit-on pas palpiter encore, à la manière (fune flamme ([ui tremble? Tout (Mre animé ne vit donc que par le moyen de la chaleur (ju il renferme '.
C'est cette partie métaphysique de la doctrine stoïcienne (|ue certains médecins grecs adoptèrent à l'époque de Néron C'est celle conception d'une Énergie universelle, pénétrant tous les corps, en réglant les mouvements et les fonctions, qui servit de trait d'union entre la philosophie et la médecine. Seulement , celle-ci transforma une hypothèse métaphysique en une théorie physiologi(iue. La grande Âme cosmique circulant à travers le monde devint une force vitale, souveraine dispensatrice delà santé et de la maladie, et chargée de présider au ménage de l'organisme, à la cuisine des corps.
Cette force vitale, à l aide de la(iuelle ils (Milendent explicjuer tous les phénomènes, les médecins amis des Stoïciens l'aj^pellent Pneuma. Mais tandis (pie pour les philosophes ce souffle est un principe essentiellement immatériel, une force comme nous dirions aujourd'hui, V Esprit Saint, Spiritus divinus, comme disaient les j^remiers pères de l'Église, pour les médecins de la nouvelle école ce Pneuma est une substance matérielle, un fluide subtil, analogue à l'air, aucpiel Ilippocrale et Érasislrate attribuaient