LES MÉDECINS. 2U
d'yeux et d'oreilles, qu'il entraînait la léthargie et la cécité.... « C'est faux, réplique Dioscorides; l'expérience me l'a prouvé. » — A plusieurs reprises, dans son livre, mais surtout dans sa préface adressée à un confrère, compatriote et ami, Arius de Tarse, apparaissent la même décision, la même énergie; il se rend compte et il est fier de la supériorité que lui donnent ses longs voyages, ses observations personnelles, et sa ferme volonté d'être un écrivain pratique, un botaniste-médecin, plus médecin encore que botaniste.
Aussi, les végétaux ne sont-ils pas l'objet exclusif de ses recherches. Il s'intéresse également, et c'est ce qui justifie le litre de son livre, à tous les produits de la nature qui peuvent aider à soulager les infirmités humaines, voire même à rendre la vie plus facile et plus douce. Sans doute, les plantes restent pour lui, comme pour tous ses contemporains et confrères, les agents médicamenteux par excellence, les plus précieux auxiliaires du médecin; mais il n'a garde de négliger les minéraux et les animaux. Il sait avec le fer rouge trempé dans l'eau, et avec de la rouille de fer mêlée de vinaigre, composer une potion qu'il croit souveraine contre la goutte, la dysenterie et le choléra, l'érésypèle, la calvitie. Il sait, pour faire des emplAtres et des collyres, dissoudre les métaux', faire du cinabre, de la céru.se,
i. Voici, comme exemple, le procédé décrit par Dioscorides pour tirer le vif-argent du cinabre : « On met sur une terrine une conque de fer où il y a du cinabre. On ajuste ensuite un
de l'antimoine brûlé cl du verl-dc-gris. Il connaît les propriétés du protoxydc de plomb, du suU'ate et du minerai de cuivre. L'arsenic n'a pas de secrets pour lui : il en a recueilli de deux espèces dilTérentes, en Mysie et en Cappadoce; il en a préparé, il en a administré. Les vertus purgatives, vomitives ou fortifiantes des sels, des terres et des pierres minérales, des eaux soufrées, bitumineuses ou nitreuses, lui sont tout à fait familières. Il sait même (car ce médecin botaniste et pharmacien est en même temps un fabricant de parfums, de couleurs et de vernis) découvrir et préparer les produits nécessaires à la toilette des femmes, les onguents les plus rares, comme le kiphi sacré des Égyptiens, et l'antimoine des parfumeurs qui noircit les sourcils, et l'écume de mer qui enlève les taches de rousseur. Il sait fabriquer de l'encre pour les écrivains, de la poix pour les cordonniers, des couleurs pour les peintres, et tous les ingrédients employés par les foulons et les teinturiers. Sa Matière Médicale est une Matière universelle.
Ce qu'il connaît le moins bien, ce sont les animaux. Galien le félicite de n'avoir pas rempli son livre de fables et de recettes superstitieuses. Il y en a cependant quelques-unes qui sont bien étranges, et qui montrent l'intluence persistante et puissante
couv(>rcl(> sur colle coiKiuo, ol. ai)n"s ravoir cMulull d'argile loul autour, on allume dos charbons sous la terrine. La suie ([ui s'attache ou (jui uionlo au couvercle ayant cessé de bouillir et étant refroidie, on a ce (|u'on appelle du vifargent. »
des traditions populaires. Évidemment, Dioscorides se rappelait ses conversations avec les paysans, (juand il promettait de guérir la calvitie avec des sabots de chèvre brûlés et macérés dans du vinaigre, les rétentions d'urine avec des mille-pieds infusés dans du vin, et les rages de dents en introduisant dans l'oreille une bouillie de vers de terre à l'huile. Non moins bizarre est ce remède contre l'épilepsie. « Vous prenez deux petits d'hirondelle qui n'ont pas encore quitté leur nid, et vous leur ouvrez le corps au moment où la lune se lève. Ils ont dans l'estomac deux petites pierres, l'une bigarrée, l'autre d'une seule couleur. Vous enfermez ces deux pierres, en ayant bien soin de ne pas les laisser toucher le sol, dans deux sacs faits de cuir de vache ou de peau de cerf, et vous attachez ces deux sacs aux bras ou au cou du malade. Sa guérison est certaine : il ne tombera plus du haut mal. »
De pareilles superstitions reproduites par un auteur aussi sérieux, aussi savant, aussi justement estimé que Dioscorides, expliquent et excusent les inepties sans nombre et les monstrueuses absurdités dont abonde l'Histoire Naturelle de Pline. Quand on voit un Grec intelligent et instruit, un médecin fier à bon droit de ses observations, de son expérience et de ses cures, se laisser à ce point séduire par les histoires des charlatans et des naïfs, que, pour avoir des cataplasmes émollienis, il va gratter le dos des athlètes en sueur, et que, pour combattre la fièvre quarte, il invoque le secours des
punaises, on se sent pris d'indulgence pour cet honnête homme de Pline qui, n'étant ni botaniste, ni médecin, n'a eu qu'un tort, celui de parler, douze livres durant, de plantes et de remèdes qu'il ne connaissait pas.