Idem., IX
4. Laulus nobiscum est, hilaris cœnavil ; et idem Inventus maiie est mortuus Andragoras,
Tarn subilœ mortls causam, Fausline, i-equiris? In somnis medicum viderai He?'mocratem. «
Idem, VI, o3.
Les comédies de Molière n'ont pas tué les Diafoirus et les Purgon, les Pancrace et les Marlïirius ; ces épigrammes, si finement aiguisées (ju'elles Tussent, n'étaient pas des armes bien dangereuses ni capables de mettre à mal les Hermocrales, les Diaulus et les liérode. C'est bien ce que sentirent les adversaires naturels de ces charlatans sans science ni conscience, je veux dire les praticiens intègres, laborieux et dévoués, à qui les agissements'de ces confrères indignes causaient les plus grands préjudices, matériels et moraux. Et ces honnêtes médecins ne manquaient pas à Rome, surtout à l'époque de Trajan et d'IIadrien : nous les connaissons par des auteurs sérieux. Plutarque, pour qui la médecine ne le cède à aucun autre art libéral, et qui en faisait lui-môme à ses heures perdues', ne parle qu'avec respect de tous ces braves gens très instruits, le Méthodiste Moschion, Tryphon, Nicias,
1. l'iiilaniuc a souvent parlé do niédocirio, notamment dans ses Symposiaques, dans son livre sur VarL de conserver la santé, et ailleurs encore. Ses préférences allaient vers la secte niétiiodi(iue, et il avait sur les purgatifs et les vonu'tifs les mêmes idées qu'Asclépiadcs. « Le vomissement, disait-il, a cela de particulier, qu'il augmente l'insatiabilité et produit une faim enragée ([ui ne fait pas moins de désordres qu'un torrent longtemps retenu, (i'est un mojcn pour attirer la nourriture par force et pour donner, non pas un appétit semblable à celui des persomies (pii ont besoin de manger, mais une inllamnialion (ju'on ne peut apaiser que par des médicaments et des cataplasmes. Sans doute, cette faim cause un vif plaisir; elle excite à manger avec une espèce de fureur; mais elle est suivie du gonllement des parties qui contiennent la nourriture, du déchirement des pores et de l'empêchement de la respiration. »
Zopyrc, qu'il introtluil dans ses Symposiarjues. A ceux qu il connaît , surtout à Harpocras et à Postluimus Marinus. Pline le Jeune témoigne de toutes les façons son estime et sa confiance. 11 met à leur service le crédit dont l'honore Trajan; et quand il est malade, il se soumet docilement à toutes leurs volontés. « Qu'on ne me donne rien que par la permission des médecins. J'aurais contre ceux qui, dans cette occasion, se montreraient trop complaisants, le même ressentiment qu'ont les autres malades contre ceux qui se refusent à satisfaire leurs caprices. Je me souviens même qu'un jour, après un accès de fièvre qui m'avait consumé, lorsque, sur son déclin, je me trouvai moite, le médecin m'ofîrit à boire. Je lui tendis la main pour lui faire sentir ma moiteur, et rendis en même temps la coupe où j'avais déjà les lèvres. Plus tard, le vingtième jour de ma maladie, je m'aperçus tout à coup, au moment d'entrer au bain, que les médecins parlaient bas entre eux. Je demandai ce qu'ils disaient : ils me répondirent que sans doute je pouvais me baigner sans risque, mais que, pourtant, ils ne laissaient pas d'être un peu intjuiets. — Quelle nécessite de se presser? répliquai-je. Et aussitôt, je quitte tranquillement l'espérance du bain où déjà l'on me portait , et je reprends le régime et l'abstinence, du même air dont je m'étais disposé au bain. » — Galien, lui aussi, est plein de reconnaissance et de vénération pour plusieurs médecins de ce temps, pour ceux-là surtout qui ont été ses maîtres :
Numesianus, Pélops, /Eliamis Meccius, Salyrus, Stralonicus, Phccianus, Iloraclianus ; et il les loue parfois en termes touchants. Sans doute, ce n'était pas à Rome qu'ils enseignaient et pratiquaient ; mais un grand nombre des disciples qu'ils avaient formés à Pergame, à Alexandrie et à Smyrne, étaient venus s'établir en Italie.
Eh bien, tous ces médecins, à bon droit exaspérés par les pratiques scandaleuses des imposteurs, devaient chercher pour les combattre, en même temps (juc pour sauvegarder leurs intérêts et la dignité de leur arl, des armes plus sérieuses que des épigrammes. Les uns, les modestes et les timides, se contentaient de prévenir leurs amis. « Méfiez-vous, leur écrivaient-ils; ces gens-là s'attribuent un art qu'ils ignorent : du médecin ils ne possèdent que le nom. Leur nombre est, par malheur, considérable. Non seulement les villes en sont pleines, mais les moindres recoins des campagnes en regorgent. Au contraire, ils sont rares ceux qui sont vraiment dignes du nom de médecin qu'ils portent. » — D'autres composaient des recueils de recettes qu'ils dis tribuaient très libéralement. Ils espéraient, par celte concurrence ingénieuse et désintéressée, décider les malades à se soigner eux-mômes, et supprimer ainsi les consultations coûteuses et dangereuses. Enfin, les plus courageux osaient attaipier leurs rivaux de front. Ils les défiaient, les provoquaient, les allaient chercher jusqu'au chevet des malades, opposaient leur science à leur ignorance, leur probité à leur
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avarice, leur disputaient, leur arrachaient les clients, (jue (lu même coup, et le plus souvent, ils arrachaient à la mort. (Vesl ainsi qu agira Galien . L'amour ([u'il a pour son art, sa pitié pour ceux qui soutirent, son mépris pour les charlatans, « ces brigands qui, dressant leurs embûches dans les villes, sont plus redoutables (jue les brigands cachés dans les montagnes », toutes ces nobles passions, vivement ressenties, le jetteront plus d'une fois dans des batailles pénibles.
11 s'y montre d'ailleurs aussi adroit et malicieux (|Ue vaillant. Un jeune homme se mourait, consumé par la fièvre, sans doute aussi par la diète et la privation de bains que ses deux médecins, appliquant sans examen la théorie de Thessalos, lui avaient imposées. Galien, prévenu par des amis, pénètre auprès du malade, Texaminc, et répond d'une gué' rison prochaine, à la double condition que ses ordonnances seront rigoureusement exécutées, et que son intervention demeurera secrète. Les parents promettent, et l'intrus bienfaisant prescrit un bain, que doit suivre un repas léger et substantiel. Le soir venu, les médecins ordinaires trouvent leur malade paisiblement endormi, et se retirent en interdisant plus sévèrement que jamais, avec ce grave froncement de sourcil qui paraîtra à Marc-Aurèle un symptôme certain de charlatanisme, tout bain et toute nourriture. Le lendemain, les mêmes scènes se reproduisent. Galien prescrit deux bains et trois repas; et les médecins, quelques heures après, les
dérenclenl à nouveau. Au moment où ils arrivaient le troisième jour, le jeune homme soupait joyeusement. Vite, il se couche, s'enfonce sous les couvertures, fait semblant de grelotter bien fort; et dans la crainte que, s'il parlait, son haleine ne dénonçAt le vin qu'il venait de boire, il charge un de ses amis de répondre à sa place.
— « Ah ! toujours la fièvre, dit le premier médecin. Depuis (juand?
— Depuis une heure, environ.
— Avec frissons et tremblement?
— Oui, avec frissons et tremblement. »
El cependant, le malade déjà guéri avait peine à garder son sérieux, et suait à grosses gouttes sous les couvertures.
— « Vous avez observé la diète, lui dit alors le second médecin, et vous avez bien fait. C'est à elle que nous devons cette humidité générale du corps, celte moiteur el cette transpiration, indices évidents d'une amélioration prochaine. Continuez à ne rien manger. »
L'un et l'autre étaient à peine sortis, que le malade, sautant du lit, se remettait à table.
Le lendemain, ils ne le trouvèrent pas à la maison.
— « Eh quoi? 11 est sorti?
— Oui, sorti.
— A pied?
— A pied.
— Par Esculape! Comment après plusieurs jours de diète peut-il se tenir debout et courir les rues? »
Ce jour-là, si les médecins, en retournant chez eux, étaient passés par le champ de Mars, ils auraient pu voir leur client jouant à la paume *.
Ces guérisons clandestines pénétraient les malades de reconnaissance, et apportaient à leurs auteurs de vives satisfactions intimes. Mais pour faire éclater aux yeux de tous l'impuissance et Tignorance de celui-ci et de celui-là, elles étaient très insuffisantes. Aussi, Galien ne craindra-t-il pas d'avoir recours, dans certains cas, à des moyens héroïques, contraires à l'intérêt des malades, mais qui lui sembleront excusés par la nécessité de confondre les imposteurs.
Un pauvre homme souffrait d'une affection profonde de l'oreille, qui menaçait le cerveau, et par conséquent la vie. Sous l'influence des remèdes ordonnés par le médecin méthodiste qui le soignait, le mal ne faisait qu'empirer. Galien consulté déclare que le traitement suivi est désastreux, et la famille convaincue veut le supprimer . Mais Galien s'y oppose : la maladie n'a pas fait assez de progrès pour qu'il puisse victorieusement fermer la bouche à son
1. Ouelqucfois les malades, tout on consultanl Galion, n'osaient pas désobéir à leur médecin ordinaire : témoin Tliéagènes le Cynique. Galien, appelé en consultation, dit au médecin ordinaire du malade qu'il se trompe. Mais celui-ci persiste dans son opinion, devant laquelle Tliéagèncs s'incline. Un mieux apparent s'élant déclaré, le médecin assemble des témoins pour constater son succès et sa supériorité. On arrive chez le client, et l'on trouve un bain tout préparé. — « Vous voyez bien (pi'il est guéri. « — Hélas ! ce bain venait de servir à la dernière toilette de Tliéagèncs, qui était mort.
confrère et le convaincre d'ignorance. Il faut continuer le régime pendant un jour encore. En constatant l'aggravation du mal, le médecin sera bien forcé de reconnaître l'inefficacité et le danger de sa pratique; il en adoptera une autre moins pernicieuse, et ses victimes seront à l'avenir moins nombreuses. Le lendemain, en efl'et, l'état du patient, qui était très bas, et le beau discours que Galien avait préparé pour la circonstance, plongèrent le médecin dans la confusion.
Ainsi, à force de courage et de ]-,ersévérance, les hommes instruits , venus des grandes écoles de Grèce, réussissaient encore à évincer quelquefois les ignorants échappés des bouti([ues de Rome. Bien autrement redoutable, et presque irrésistible était la concurrence que leur faisaient les devins et les faux prophètes, les prêtres et les dieux. Jamais peut-être la superstition ne fut plus maîtresse des âmes qu'à l'époque des Antonins; et comme c'est à la vie que les hommes tiennent le plus, comme c'est la mort et les maladies, ses messagères, qu'ils redoutent et qui les affolent par-dessus tout, c'est dans les choses médicales que cette crédulité triomphait le plus aisément. Aussi, que de gens habiles la répandent, l'exploitent, et supplantent par ce moyen les praticiens honnêtes! Il y en a de toutes les espèces, dans toutes les classes de la société. Ici, ce sont des charlatans, sortis on ne sait d'où, de la lie du peuple, et dont les drogues et les prophéties ensorcellent les hommes les plus sérieux, de hauts fonctionnaires romains, comme
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Rulilianus. Tel est cet Alexandre d'Abonolique, le roi des imposteurs, aussi habile que la femme de rÉgyptien Thoon
A mêler des poisons aux i)!antes salutaires.
Il guérit les maux d eslomac avec un pied de cochon bouilli dans de l'eau de mauve, et toutes les autres maladies avec les Cytmides, remède merveilleux , simplement composé de graisse de chèvre. Dans un ordre plus élevé, voici le sophiste Polémon, qui va dormir dans le temple de Pergame, convaincu (ju'un songe lui apportera les moyens de guérir sa goutte; et un autre sophiste, iî^lius Aristide, qui va partout racontant, et qui publie dans ses Discours sacres, qu'il doit à Esculape les guérisons successives, mais toujours éphémères, d une incurable maladie nerveuse, promenée dix-sept ans durant à travers le monde, de sanctuaire en sanctuaire. Et à chaque station de ses pèlerinages, il laisse une partie de ses forces, beaucoup de son sang (le dieu veut (ju'en se faisant saigner il diminue son poids de cent vingt livres), et toute sa raison; et il fait en même temps chanceler celle de ses lecteurs. Plus haut encore, voici Antonin qui, en restaurant et en agandissant le temple d'Kpidaure, y pousse plus nombreuse que jamais la foule des dévots souffrants; et Marc-Aurèle, qui rend publiquement grûce aux dieux de lui avoir indiqué en songe des remèdes contre les vertiges et les crachements de sang. Voici enfin, et surtout, les prêtres des tonqdes d'Esculape, à Epidaure, à Pergame et à
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Rome, dans l'île du Tibre. D'une part, la crédulité du vulgaire, de l'autre les travaux des médecins laïques, les découvertes qu'ils font, les livres qu'ils écrivent, les recettes qu'ils publient, les instruments qu'ils inventent, tous matériaux précieux, soigneusement recueillis dans les bibliothèques sacrées, permettent aux ministres du dieu de connaître la médecine, de la pratiquer secrètement, de se servir d'elle pour produire des phénomènes en apparence surnaturels, en un mol de la réintégrer dans les temples, d'où jadis ils l'avaient laissée sortir. A l'origine, la religion était la base de la médecine; elle en est aujourd'hui la contrefaçon et l'appoint.
Que pouvaient, contre tant de concurrents, les protestations ironiques ou indignées d'un Lucien, tl'un Œilnomaûs de Gadara, d'un Arrien, d'un Favorinus, et toutes les cures faites sans tapage par des praticiens modestes? Lorsqu'à ceux-ci des clients venaient raconter qu'un Chaldéen très habile et un Babylonien très fameux guérissaient la goutte en attachant autour de la jambe une peau de lion nouvellement écorché, à laquelle était attachée une dent de belette, el (ju'ils expulsaient le venin des vipères en suspendant au membre piqué une pierre prise îi la colonne funéraire d'une jeune fille, le mieux était de rire et de hausser les épaules. Mais (jue dire et que faire, quand c'étaient les dieux eux-mêmes, Esculapc en personne qui prescrivait des remèdes aussi saugrenus, el quand des inscriptions gravées sur les murs du temple en attestaient l'efficacité?
Voyez Luciiis : il était atteint d'une pleurésie, et tout le monde désespérait de sa vie. Averti en songe par Esculape, il est venu; il a pris de la cendre sur l'autel triangulaire, il Ta mélangée avec du vin, et l'a appliquée sur son côté. Il a été guéri, et le peuple s'est réjoui avec lui. — Voyez Julianus : il vomissait le sang, et tout le monde le jugeait perdu. Averti en songe par Esculape, il est venu ; il a pris des graines de pommes de pin sur l'autel triangulaire, il les a mangées avec du miel, pendant trois jours. Il a été guéri, eta rendu grAces au dieu, publiquement, devant tout le peuple. — \o\cz Valerianus Aper, un ancien soldat devenu aveugle. Averti en songe par Esculape, il est venu : il a pris du sang d'un coq blanc et du miel; il en a composé un collyre, et s'en est frotté les yeux pendant trois jours. Il a recouvré la vue, et il a été guéri, et il a témoigné publiquement sa reconnaissance au dieu. — Voyez Gaius : lui aussi était aveugle. Averti en songe par le dieu, il s'est rendu au temple, s'est prosterné, a marché ensuite de droite à gauche, puis a étendu les cinq doigts audessus de l'autel sacré, a levé la main, et l'a posée sur ses yeux. Aussitôt, la vue lui a été rendue, le peuple étant présent et se réjouissant.
Ce qui consolait les médecins d'avoir pour rivaux des charlatans IVipons, d'elTrontés faux prophètes, comme Alexandre d'Abonotique , c'était le droit, qu'on ne pouvait leur refuser, de les mépriser et de les railler : depuis longtemps Aristophane leur en avait donné l'exemple. Ils avaient aussi, pour se
dédommager, les protestations écrites des philosophes, et la confiance, publiquement manifestée, des malades raisonnables. Mais, contre Esculape, ses prêtres et ses clients, ils n'avaient aucun recours. Sur le frontispice du temple de l'île du Tibre ils ne pouvaient faire inscrire :
De par nous drfense est an Dieu De faire miracle en ce lieu.
La crédulité de la foule, éternellement éprise du merveilleux, les pratiques mystérieuses qui se multipliaient là-bas, entre les deux rives du fleuve, dans l'ombre du sanctuaire, les laissaient impuissants. Et les temps auront beau changer, les religions succéder aux religions, les prêtres d'un autre culte remplacer les prêtres d'Esculape, la médecine faire des miracles qui pénètrent chaque jour davantage de respect, d'admiration et de reconnaissance : contre certains dévots les médecins resteront toujours désarmés.