‹ Les médecins Grecs a RomeChapitre 49 sur 59 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Les Grecs à Rome au second sii'de de noire ère, sous Marc- Aurèle et Sejjlime Sévère. — Les médecins. — Galien. Sa vie, son caractère, ses idées, ses œuvres, sa gloire. — Galien el, Arislole.

Le second siècle de notre ère est une des époques les plus glorieuses de la conquête de Rome par les Grecs. Quelle place ils prennent alors, et quels noms ils portent, ces grammairiens, ces rhéteurs, ces philosophes et ces médecins, naguère si injustement confondus par Juvénal en une troupe anonyme de honteux affamés et de méprisables intrigants! Après Plutarque, dont les Romains intelligents ont écoulé avec joie et compris sans peine les conférences grecques, voici ceux (jui s'appellent Arrien. Appieu, Dion Cassius, Philoslrate, Élien, Cialien. Pour vivre, ils n"ont plus besoin de flatter bassement, et FolTre d'un morceau de pain ne les ferait plus monter au ciel. S'il en est encore parmi eux (pii sont arrivés à Ostie sur des bateaux marchands chargés de fmues et de prunes, il en est aussi qui retournent en Orient sur les trirèmes impériales ; et tout le monde s'incline

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(levant eux. Car ils ont été consuls, et ils sont maintenant gouverneurs de provinces, comme le disciple de Tesclave Épiclèle, et comme Dion Cassius. D'autres, Appien par exemple, sont procurateurs et surintendants du palais. C'est un des leurs, Apollodore, (jui jette le grand pont sur le Danube et qui construit le forum de Trajan. C'est leur société que recherchent les empereurs et les impératrices. Autour d'Iïadrien, de Marc-Aurèle et de Septime Sévère, de Faustine et de Julia Domna, tous friands d'œuvres littéraires et d'entretiens graves, qui trouvons-nous groupés? Des Grecs, le philosophe Favorinus, disciple de Dion Chrysostome, Pliiloslrate, (|ui charme ses auditeurs par la lecture de son Heroicos, et dont l'impératrice ne peut se passer dans ses voyages, Élien qui fait, grAce k sa voix et son style doux comme le miel, bannir la langue latine du Palatin, Galien, l'éloquent discoureur, dont la causerie touche à tous les sujets et dont la science guérit toutes les maladies. C'est à ces Grecs que l'on demande des conseils, une direction morale, les plaisirs supérieurs de l'esprit, et la santé. Ce sont eux enfin, c'est Appien, c'est Dion Cassius, qui racontent l'histoire des maîtres du monde; et le maître de ces maîtres, Marc-Aurèle, écrit en grec.

Le plus grand nom de cette époque est celui d iin médecin. Mais Galien n'est pas seulement l illustre l'ondateur d une doctrine qui doit subsister pendant des siècles; il est aussi, d'une façon plus générale, un des représentants les plus complets, un des types

les plus inléressanls de l'esprit hellénique. Il a toutes les qualités et tous les défauts de sa race : il en a la curiosité ardente, la mobilité, l'infatigable activité et la faculté d'assimilation. Il en personnifie le caractère audacieux et prudent , orgueilleux et souple, susceptible, irritable et superstitieux,

Ouand il vint s'imposer à Rome, la deuxième année du règne de Marc-Aurèle, il avait trente-deux ans; et aucune des connaissances humaines ne lui était étrangère. Fils d'un architecte de Pergame très riche et très instruit dans les sciences et les arts, il avait d abord étudié les belles-lettres ; il ne les oubliera ni ne les reniera jamais; bien au contraire. Convaincu que le rival d'Esculape doit cultiver aussi tous les autres arts auxquels préside le père de ce dieu, la musique, la divination, même le tir à l'arc, et ceux que protège chacune des Muses, il leur consacrera un traité. Exhortation à l'étude des arls , qui est un hymne de reconnaissance. Ne sont-ce pas les lettres, en eflel, qui faciliteront ses succès mondains, feront de lui le Logiatros tourné en ridicule par les médecins romains, mais si goûté de Marc-Aurèle; elles qui lui fourniront ces jolies anecdotes et ces citations inattendues d'Homère, de Sophocle, de Pindarc et de Théognis, dont vont s'illuminer tout à l'heure d'austères dissertations médicales?

Après les poètes et les orateurs, ce furent les philosophes qui attirèrent Galien. A dix-sept ans, il avait fait le tour de tous les systèmes. Successive-

mcnl élève d'un Platonicien, d'un Péripaléticien et d'un Epicurien, il restera fidèle à renseignement des deux premiers*; et par ses théories, ses travaux physiologiques et un traité spécial, il prouvera que le médecin doit être philosophe.

C'est à la suite d'un songe qu'avait eu son père, (jue de la philosophie il passa à la médecine. Pendant douze ans, sa curiosité le porta tour à tour vers toutes les doctrines et dans tous les pays où d'illustres maîtres enseignaient. Il fut à l'école d'un Pneumatique, disciple d'Athénée, d'un anatomiste célèbre, Satyros, d'un disciple d'Hippocrate, Stratonicos, d'un Empiri(jue, ^'Eschrion. A Smyrnc, il suivit les leçons de Pélops; à Corinthe, celles de Numésianus; à Alexandrie, celles d'Héraclien, d'^Elianus Meccius et d iphicianus. En même temps, il s'instruisait par lui-même. Un jour, il s'embarquait pour Lemnos, afin d'examiner sur place celte fameuse terre Lemnienne, dont on faisait un médicament souverain. De là, il allait en Cilicie, en Phénicie, en Palestine, dans les îles de Chypre et de Crète, et jusqu'en Syrie, le pays du précieux opobalsamum, qui guérit tant de maladies. Tout l'attirait, l'intéressait; tout était pour lui sujet d'étude. Le débordement d'un fleuve vient de renverser un tombeau et de laisser sur la rive un corps décomposé, dont les os se tiennent encore les uns les autres; (jucllo bonne fortune

1, Il n'admet pas la doclrinc d'Épicure; car Épicurc était le mailrc d'Asclépiades, et Galion n'admet pas la médecine d'Asclépiades,

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pour le jeune médecin! Une autre Ibis, c'est le cadavre d'un brigand laissé sans sépulture qu'il rencontre sur sa route, un cadavre à moitié mangé des vautours. Quelle bonne aubaine, et quelle occasion de compléter les études faites à Alexandrie sur les squelettes! Elle est bien terrible et bien dévoreuse d'hommes, cette épidémie charbonneuse qui sévit dans la plupart des villes de l'Asie Mineure; mais du moins, comme elle mange la peau et les chairs, elle permet d'étudier la disposition et le jeu des muscles.

Lorsqu'il revint à Pergame, vers l'an 1(30, Galien, alors âgé de vingt-neuf ans, savait tout ce (ju'on pouvait savoir, avait écouté tous les maîtres célèbres qu'on pouvait entendre, vu tous les pays et toutes les maladies qu'on pouvait voir. Mais il possédait, en outre, certaines connaissances particulières. 11 s'était fait une réputation et une spécialité par l'invention d'un traitement nouveau pour les blessures des nerfs. Nommé médecin de l'école des gladiateurs, il expérimenta sa méthode sur les blessés que le grand Pontife lui confiait; et, dans l'espace de trois années, aucun d'eux ne mourut entre ses mains. Sa gloire était donc solidement établie, quand, brusquement, il partit pour Rome. La plupart de SCS confrères, on l'a vu, avaient fait, faisaient et continueront à faire de même; mais lui, ce n'était pas l'ambition, ni la cupidité, ni le prestige de la grande ville qui l'attiraient. Très prudent, et alors, comme dans la suite, plus soucieux de sa vie

qu'il ne convient à un médecin, il voulait tout simplement se soustraire aux dangers dont le menaçait une révolution qui venait <réclater à Pergame.

On sait quel spectacle l'attendait à Rome, où les Empiriques, les Méthodistes, les Dogmatiques, les prêtres et les charlatans se disputaient les pauvres malades ; et l'on devine quel mépris ces médecins improvisés, ignorants et intéressés durent inspirer à cet homme riche et très savant, qui exerçait depuis ([uinze années, et avait approfondi tous les systèmes, sans se déclarer pour aucun. Mais ce mépris, Galien était trop adroit pour le manifester dès le premier jour. Il lui fallait d'abord prendre position, se faire une clientèle, conquérir des amis et des prolecteurs, s'imposer. Sa science, des manières aimables et une parole séduisante comme celles d'Asclépiades, son habileté, sa souplesse, la haute opinion qu'il avait de lui-même et qu'il sut communiquer à d'autres, l'aidèrent à merveille dans cette tâche. Au lieu d'engager avec ses confrères romains des querelles théori(jues, au lieu de les détruire les uns par les autres, comme il le fera plus tard, et de combattre ceux-ci avec les armes de ceux-là, il chercha leur commun point faible pour les y frapper indirectement, sans en avoir l'air. Il le trouva très vite. Il comprit que leur ignorance devait avoir ce premier résultat, de les laisser très embarrassés et très perplexes quand ils arrivaient pour la première fois au chevet d'un malade. Aussitôt, il proclama qu'il savait , dès la première visite, reconnaître les maladies, dis=

tinguer, dès le premier accès, les fièvres tierces des fièvres quartes, les fièvres intermittentes des fièvres quotidiennes. Mise à l'épreuve par des personnages considérables, parle philosophe Eudème, le préteur Sergius Paulus, par Boethus, ancien consul, par l'oncle de Lucius Verus, cette sagacité se trouva justifiée. Surtout, elle apparut éclatante, le jour où, appelé auprès d'une grande dame qu'on croyait très malade, Galien déclara au mari tout interloqué que sa femme ne soutirait que d'une extravagante passion pour un baladin.

Elle était tout aussi discrète, mais non moins habile, la guerre qu'il faisait à ses confrères par sa façon de soigner les malades, et de les médicamenler. Loin de lui la pensée de condamner les remèdes usités. La Thériaque était à la mode : il employait la Thériaquo. Seulement, il ne manquait pas de prévenir ses clients qu'il la composait luimême; il leur déclarait qu'il n'achetait jamais que des matières de première qualité ; son opium surtout et son cinnamome étaient incomparables. Il expliquait que sa Thériaque une fois préparée, il la laissait toujours vieillir; car l'opium frais a des propriétés assoupissantes à l'excès, et partant dangereuses. Le péripatéticien Eudème en avait fait la fftcheusc expérience; au lieu de le réconforter, l'usage de la Thériaque l'avait jeté à bas. Ce fut pourtant avec la Thériaque, mais une Thériaque qu'il avait préparée lui-même, que Galien guérit son ami. Il fit plus : en lui administrant la première dose il le

Lies .Mi;i)i:ci\s. 21:1

prévint ([uo sa fièvre, do triple quarte (pi'elle était, allait devenir quarte, el qu'après un certain nombre de doses, qu'il fixa d'avance, elle disparaîtrait entièrement. La prophétie se réalisa.

Ces succès, qui chaque jour faisaient à (Jalien plus d'amis parmi les malades, multipliaient aussi ses ennemis parmi les médecins. On ne lui ménageait ni les sarcasmes ni les épigrammes. C'était, disait-on, un médecin phraseur, XoyiaTcoç, un amateur de paradoxes, napvûo;oXoYoç, un débitant de faux miracles, nzpaooîÔTro-.o;.

On put bientôt l'attaquer par un reproche plus grave. En l'an 167, une peste terrible, apportée de Syrie pai' l'armée de Lucius Yerus, s'abattit sur Rome, et la dépeupla : on enterrait les morts par tombereaux. Devant le lléau, (îalien n'hésita pas plus qu'il n'avait hésité devant l'émeute : il parti!. C'était un homme plein de pru<lence el qui aimait la vie; il voulait conserver un médecin à ses clients. Plus tard, la même préoccupation Tempéchera de suivre Marc-Aurèle en Germanie. Mais ce jour-là, il ne lui suffira pas d'être prudent; il se montrera aussi très pieusement ingénieux. A l'invitation de l'Empereur il répondra (ju'Esculape lui vient, dans un songe, d'interdire de quitter Rome. A cette dévote objection que pourra répliquer le philosophe couronné (|ui déclarait avoir, lui aussi, reçu en dormant la visite d'Esculape. et devoir à ses rêves des remèdes salutaires?

Galien avait ses entrées à la cour quand cette

offre lui fui l'aile; car, revenu à Rome à la suilc de Marc-Aurèlc, qui l'avail l'ail appeler à Aquiléc, il était devenu un des médecins en litre de la famille impériale. C'est un honneur ({u'il paHàgea avec des confrères jaloux, babillards et calomniateurs, qui se déchaînèrent contre lui, avec Démélrius, Antigènes et Martianus. La protection loule-puissanle de Faustine, les soins heureux qu'il donna au jeune Commode, l'art avec lequel il préparait la Thériaque, dont l'Empereur prenait chaque malin une dose comme antidote, l'habileté dont il fit preuve pour remettre sur pied son augusle client, ramené très malade de son expédition contre les Germains, tous ces succès portèrent au comble sa fortune, sa gloire et son orgueil. Une consultation, dont il a laissé le compte rendu, que voici, montre bien quels étaient alors son état d'esprit, son caractère, son autorité, son crédit à la cour, ses rapports avec les autres médecins, même les plus haut placés. 11 esl difficile d'être à la fois plus circonspect et plus adroit, plus orgueilleux, plus flalteur et plus fat.

« Pendant la nuit, flCmpereur lïil Ijrusquenient i)ris de trancliées très violentes, et d'un grand dévoiement; et cela malgré la Thériaque qu'il avait prise quelques heures auparavant. Les médecins qui l'avaient suivi à Varmée (on voit qu'il ne s'agit pas de Galien) lui ordonnèrent un l'epos absolu; et dans l'espace de neuf heures ne lui laissèrent prendre qu'un peu de bouillon. Étant ensuite retournés chez l'Empereur, où je me rencontrai avec eux, ces médecins jugèrent, au pouls du malade, qu'un accès de fièvre commençait. Je ne

disais mot, et je m'abstins même de tAter le pouls ti mon tour. Alors FEmpereur, se (ournant vers moi, me demanda pourquoi je me tenais ù distance. Je lui répontlis que ses médecins lui ayant tàté le pouls par deux Ibis, je m'en remettais à eux, bien convaincu qu'ils savaient mieux (jue moi se rendre compte de l'état de l Empereur. (lelui-ci ne laissa pas cependant de me fendre le ])ras. et je déclai-ai formellement, après une auscullalion attentive, qu'il ne s'agissait pas du tout d'une eidrée d'accès, mais simplement d'une indigestion. — « C'est cela même, s'écria le malade; je sens « que j'ai l'estomac chargé. » Et, par trois fois il répéta les mêmes paroles, et demanda ce qu'il y avait h faire l)our amener un soulagement. — « Si c'était, répondis- « je, une autre personne qui lut dans l'état où est l'Em- « j)ereur, je lui donnerais un peu de poivre dans du « vin; mais comme on n'administre aux princes que des « l'emèdes très doux, il suffira d'ap|)liquer sur l'estomac t de la laine ti'enn)éedansderhuiledenard bienchaude. <> Marc-Aurèle prit aussitôt les ileux remèdes à la fois; et s'adressant h Pitholaiis, gouverneur de son fils : « Nous « n'avons, dit-il en parlant de moi, qu'un médecin ; c'est « le seul homiête homme que nous possédions. »

Cet honnête homme , ainsi appuyé et breveté , pouvait tout oser. Et c'est, en efl'et, vers cette époque que Galien commença l'œuvre Iriplc poursuivie jusqu'à sa mort dans ses visites aux malades, par des dissections d'animaux, des lectures et des démonstrations publiques, et dans plus de cinq cents traités Qu'il parle, qu'il exerce ou qu'il écrive, il

t. On porte à cinq cents le nombre dos ouvrages médicaux de Galien, et à deux cent cinquante celui de ses traités sur des sujets divers. Une partie de ces écrits, conservés dans le

se monli'c loujoiirs avoc les mômes traits caractéristiques, la passion de la science, des connaissances très étendues, l'amour de la controverse et des discussions philosophi([ues, une hauteur méprisante, un impérieux besoin de domination, une humeur querelleuse et un puissant instinct de coml)ativilé. Certes, il n'avait pas la sérénité, cette vertu qu'exprime son nom, et tenait bien de sa mère, dont il a eu le tort de raconter qu'elle était acariâtre au point (le mordre ses servantes. Toutes ces facultés, qualités et défauts, il va les dévolopj)er librement. Ce (ju'il veut désormais, c'est discréditer ceux dont il n'a pas oublié le malveillant accueil, les médecins de Rome, ignorants et cupides; c'est ruiner l'une après l'autre toutes les doctrines qui se sont substituées à celle d'Hippocrate; c'est fonder avec les débris de toutes les sectes mélangées un corps comi)let de médecine nouvelle; c'est enfin imposer sa gloire et celle autorité devant laquelle s'inclineront si longtemps tous ceux qui soignent et tous ceux (pii soullVenl .

t,(>m|)l(> ilo l;i VtVix. lion do rôunion <los môdocins qui los v ))Oii\ aioiil oonsiilloi', fui, (c'est raiiloiii- liii-niôinc ([iii lo raconlo) délruilo ]»ar un iiicoudio. Do (iiiolciues-uns do c(>s ouvrat^os nous n'avons (|uo la Iraduclion latino. Car (lalioii ôn-ivail on groc. Ponl-ôlro n'osl-il pas inulilc do lo rappolor, ])nis(ino nacjuôro nn ministre do l'Instruction pul)li(jno! défendant los éludes olassitiues, disait à la Chambre, du haut do la Iriljune, que nos futurs médecins devaient pouvoir comprendre le grec d'Aristote et le latin de (ialion. Aucun député, ce jour-là, aucun journaliste, le lendemain, no remarqua cotte bévue.

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Ouaiil à lui, toujours fior ri indépendanl , inèmo en l'ace d'ilippocrale , il ne s'incline que devant Esculape. Et c'est un (l(>s côtés curieux de son caractère. Send^labie à Montaigne, ce scepli(|ue très bon catholi(|ue, (pii niel sa l'oi à part, dans un coin de lui-inème, comme dans une arche sainte e( l'ermée à clef, flalien, ce savant, ce philosoi)lie, cet espril si ouvert, entend ne pas avoir de démêlés avec les dieux. Il esl, ou du moins il veut paraître très pieux, superslilieux même. Il croit aux songes, il croit aux cures miraculeuses, ('"est par respect pour un ordre divin (pi'il refuse d'aller en Germanie, et il demeure convaincu (pi il doit à un revc la guérison d une tumeur dont il soulTrail au foie. C'est Esculapc qui l'a invité à s'ouvrir une artère entre le pouce et le second doigt de la main droite. Et parfois il n'est pas moins crédule pour ses malades que l)our lui-même. Comme Ambroise Paré, il aurait pu dii e de (pielques-uns d'entre eux : je les pansai et les dieux les guérirent. 11 raconte ([u'ayant conseillé à un client, dont la langue était très enflée, de se purger et de tenir dans sa bouche (juelque chose de rafraîchissant, celui-ci eut la nuit même un songe qui lui ordonnait de se gargariser avec du suc de Jaituc. II obéit, et la santé lui fut rendue; et Catien resta convaincu d'avoii' été, en cette alVaire, honoré de la collaboration divine. D'ailleurs, sa crédulité augmente à mesure qu'il avance dans la vie. Il en arrive à croire aux vertus des plantes sacrées, à certains médicaments magiques et imaginaires. Les

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mûncs du vieux: Galon durent en frémir d'aise. <( Le très divin Galien, rapporte un de ses admirateurs, avait cru longtemps qu'il n'y a point d'enchantements. Mais le temps et l'expérience l'ont amené à changer d'avis, et à reconnaître leur force. » Ecoutez plutôt ce qu'il en dit lui-même dans son livre, De la manière de traiter les maladies. « Quelques-uns croient que les enchantements et les charmes sont des fables de vieilles, et j'ai été moi-même fort lona;temps dans ce sentiment; mais ce que j'ai vu clairement sur ce sujet m'a enfin persuadé qu'ils sont au contraire d'un grand effet. J'en ai fait très utilement l'épreuve sur des personnes blessées par des scorpions. J'ai vu aussi, par la force de quehjues paroles, faire rendre des os arrêtés dans le gosier '. » On le voit : Galien tient à vivre en paix avec les dieux et avec leurs prêtres.

Avec les médecins, il ne cessera de vivre en guerre. Tous, il les malmène les uns après les autres, et ceux qui sont cupides et ceux qui ne savent rien, ignorants volontaires ou ignorants prétentieux, et

\. Ce passage, cité par un nnloiir ancien, est tiré d'un livre anjourd'Iiui perdu. I^'aullienlicilé n'en esl donc pas indiscuLaijle. Mais il est à rcniarciuer qu'à la incMiic épo(iue d'autres hommes très intelliç:enls partageaient ces croyances superstitieuses. Ainsi, l'Africain Apulée, (pii fut quelque peu médecin, disait : •< Les anciens médecins ont eu recours aux cliarmcs et aux vers pour la guérison des plaies. Homère, dont le témoignage est aussi certain ([ue celui d'aucun autre auteur de l'antiquité, raconte qu'on arrêta par des enchantements le sang qui coulait de la blessure d'Ulysse. Rien de ce (\m se fait en vue de rendre la santé ne doit paraître ridicule ou criminel. "

ceux qui, disciples inlransigeanls d'une secte particulière, ne sont à ses yeux que des esclaves.

« Aux avares, peu soucieux du bien de l'humanilé, et très attachés à la fortune, à ces misérables, si nombreux (ju'on ne peut trouver aujourd'hui un homme prél à se contenter de l'argent nécessaire aux besoins du corps », il dénie le titre de médecins. « Ce soni, cht-il, des vendeurs de drogues; car il n'est pas possible de conAoiler la richesse et de cultiver en même temps la médecine, le plus noble de tous les arts. Si on s'attache avec ardeur à l'une, on néglige forcément l'autre. »

Aux ignorants, qui ne veulent pas s'instruire, il expose, dans une énumération rapide destinée à les troubler, tout ce qu'ils devraient savoir, et la nature du corps, et la substance, et la structure, et le mode de formation, et la grandeur de chacune des parties, et leur connexion, et leur position. Ces paresseux, ces jouisseurs indolents qui n'ont jamais quitté Rome, il voudrait, lui, le grand voyageur curieux, les pousser à travers le monde. Il se scandalise, il s'exaspère à la pensée qu'ils n'ont jamais eu, qu'ils n'auront jamais l'idée d'aller s'instruire en Grèce et à Alexandrie. « Fûcheusc suffisance, dit-il presque dans les mêmes termes que Montaigne, qu'une suffisance purement livresque. » Eh quoi ! ne devraientils pas aller partout, visiter les villes exposées au nord, au midi, au levant, au couchant ; les villes qui sont situées au fond d'une vallée, et celles qui se dressent sur une hauteur; celles que baigne la mer

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cl celles quaiTOsenl des fleuves ; celles qui boivent l'eau des ronlaines ou les eaux de pluie, et celles qu'alimentent l'eau des marais ou l'eau des rivières; celles dont les eaux sont froides ou chaudes, et celles où jaillissent des sources nilreuses ou alumineuses? Oui, le médecin doit parcourir beaucoup de pays, car il lui faut connaître la nature des lieux, et vérifier par sa propre expérience ce qu'il a appris par les livres et le raisonnement.

Enfin, aux ignorants prétentieux et dispuleurs, qu'il déteste tout particulièrement, il ne ménage pas les termes injurieux ; on croirait lire le commentaire de certains philologues allemands. En résumé, ce sont des ânes qui braient, des geais qui crient, des pies qui jacassent, des corbeaux qui croassent. Ni les uns ni les autres ne sont des philosophes; et, encore une fois, le bon médecin doit être philosophe. « Pour connaître la nature du corps, les différences des maladies, les indications thérapeutiques, il faut être exercé dans la science logique; pour s'appliquer avec ardeur à ces recherches, il faut mépriser l'argent et pratiquer la tempérance. Il faut donc [)osséder toutes les parties de la philosophie, la logique, la physique et réthi<iue. »

Il faut aussi ne point avoir de système, ne jurer exclusivement par la doctrine d'aucun maître. Et alors Galien qui vient, au nom de la morale, de confondre les ignorants et les imposteurs, les vicieux, égoïstes, avares, intempérants et paresseux, commence, au nom de la science, à secouer vigoureuse-

mcnl, après les avoir enrermés clans un même sac, les Kmi)iri(|ues, les Méthodistes, les Dogmatiques. Comment! 11 ne leur suffit pas, à ces gens-là, dèlrc les esclaves de leurs passions : il faut encore qu'ils servent et se glorifienl de sers ir des maîtres dont la renommée tapageuse a, pendant plus de cin({ cents ans, éclipsé la gloire d llipiiocrate! Aussi, comme il l(*s traite, dans son li\re intitulé Des Secies aux Etudiants, et (juel ingénieux moyen il a trouvé pour les combattre 1 Ce n'est pas lui qui d'abord les réfutera; ils se réfuteront les uns les autres. On dirait une comédie (jue Galien veut ofl'rir à ses élèves, et (jui rappelle les premières Provinciales. Trois médecins, rej)résentant chacun une des grandes secies alors florissantes, apparaissent sur la scène. Là, prenant tour à tour la parole, ils défendent leur doctrine et atta([uent celles de leurs confrères. Voici le Méthodiste avec son éternelle histoire du relûchement et du resserrement. Qu'on ne lui parle pas des causes cachées et des causes prochaines, ni des remèdes différents selon les Ages, les pays, les saisons. Qu'il fasse froid ou qu'il fasse chaud, <ju'il soit jeune ou vieux, Grec ou Romain, Égyptien, Thrace, Scythe ou Éthiopien, si son malade est resserré, il le relAche, s'il est relâché, il le resserre. Il ne connaît ([ue cela, et n'en veut pas rabattre un seul lavement. Puis, voici l'Empiiùque, qui se refuse à raisonner, qui ne croit qu'aux phénomènes, et ne trouve rien de plus élevé dans les sciences que ce qu'il a vu souvent. Et enfin, voici le Dogmatique,

majestueux el liaulain, qui prélcnd par vives raisons prouver à ses deux confrères « que la base sur laquelle reposent leurs sectes tombe en ruines », et qu'ils sont des ignorants, ignoranlissimes, ignorantifianls, et ignoranlifiés par tous les cas et modes imaginables.... Et quand ils se sont bien battus à coups d'absurdités, Galien intervient, bouscule Empirique, Méthodiste et Dogmatique, met en pièces leurs trois systèmes, et les renvoie dos à dos, meurtris et pas contents

C'est avec les débris de ces systèmes qu'il va construire le sien ; c'est sur cet amas de ruines, qu'il croit à tort irréparables, (pie va surgir, échafaudée par lui, la vraie méthode de traiter les maladies, « wie méthode^ dit-il, que personne na trouvée avant moi ». — Eh quoi? Personne, vraiment! Que devient alors Hippocrate, et de quel droit Galien reprochaitil tout à l'heure à ses confrères leur mépris pour le grand médecin de Cos, et leur inintelligence, leurs erreurs, quand d'aventure ils le commentaient? Pourquoi lui-même l'a-t-il tant expliqué, tant analysé? N'est-ce pas lui ([ui a, en quehpie sorte, ressuscité son nom et ses œuvres, ranimé son prestige évanoui? Ne sont-ce pas les doctrines de l'école de Cos qui ont fourni le fond et qui représentent la trame du système médical de Galien? — Oui, sans doute; et celui-ci respecte, en efl'et, Hippocrate; il l'admire,

1. Celle réfulalion, d'ailleurs incomplète, parce que le li*ailé qui nous la donne esl évideniment mulilé dans la dernière parlie, a pour lilrc : De la vieilleiire secte, à Thrasybiile.

cl le proclamerait son maître, si ses principes et son orgueil ne lui délendaient dadmetlrc qu'un médecin doit avoir un maître. Il reconnaît qu'Hippocralc a montré et ouveil le chemin dans lequel il va s'engager lui-môme. Mais aussitôt après il ajoute : « C-omme il est le premier qui l'ait trouvé, il n'y a lait (|ue quel({ues pas. 11 a marché un peu à l'aventure, ne s'est pas arrêté aux endroits importants, a négligé certaines indications essentielles, certaines distinctions nécessaires. Désireux d'être bref, il a souvent été obscur. Il ne dit que peu de choses sur les maladies complicpiées. En un mot, il a commencé; il faut ([u'un autre achève. Il a ouvert le chemin; il faut le rendre praticable. »

Et c'est Galien (jui s'en charge : il sera cet autre. Il prétend faire pour la médecine ce que naguère Trajan a fait pour l'Italie. Les chemins montants et sablonneux, défoncés par les eaux, hérissés de pierres et d'épines qui de la Gaule Cisalpine et de la Grande-Grèce mènent à Rome, reine du monde, l'Empereur les a aplanis, pavés, bordés de chaussées et reliés par des ponts. De même Galien, qui veut être le plus grand des médecins, comme Trajan a été le plus grand des empereurs, va faire du chemin malaisé qui, à travers mille détours, côtes pénibles, descentes trop rapides et dangereuses fondrières, conduit à la vraie médecine, reine des arts, une route superbe, large et unie, une voie triomphale, une via sacra. Comment s'y prendra-t-il ?

Avant de restaurer une maison délabrée, l'archi-

2H't LES GRECS A ROME.

leclc doit eu examiner toutes les parties, chambres et couloirs, entrées et sorties, coins et recoins. 11 eu comprendra d'autant mieux ragencemenl, qu'il aura étudié, soit sur des plans, soit sur place, dans des bâtisses abandonnées par les propriétaires à la pioche des démolisseurs, un plus grand nombre de parties détachées de constructions semblables. De même, pour restaurer cette maison de l'âme qui s'appelle le corps, il faut que le médecin ait étudié sur des maisons pareilles, abandonnées par la vie, sur des cadavres et des squelettes, les parties diverses qui les composent, leur agencement et leurs rapports.

Le médecin doit donc être d'abord un homme qui dissèque, et l'anatomie est la base de la médecine. Tel est le premier principe de Galien, principe fécond, et, pour l'époque, singulièrement original, hardi, révolutionnaire même. Du premier coup, à la première page de son système, le médecin de Pergame se séparait des Méthodistes qui, pour relâcher et resserrer les pores, n'avaient pas besoin de connaître l'organisme intérieur de leurs malades, réduits par eux à l'état d'une grosse éponge, et des Empiriques, qui déclaraient les dissections inutiles, attendu que les parties peuvent très bien changer de nature, une fois découvertes. Du premier coup aussi, il se distinguait d'Hippocrale, qui n'avait observé que l'extérieur du corps humain et tirait des seuls signes apparents, la couleur du visage, l'étal de la langue et les battements du pouls, ses indications thérapeutiques. Du premier coup enfin, il introduisait à

Rome un usage contre lequel sYHaicnt élevées tléjà el devaient s'élever encore, surtout parmi les Chrétiens, (le nombreuses protestations, un usage à cette épo([ue presque partout abandonné, même à Alexandrie. Le temps était loin, en elTel, où un Érasislrate pouvait librement (lissé([uer des cadavres humains, oîi un Attale et un Mithridate essayaient des poisons sur des esclaves, où un Hérophile faisait des vivisections sur des condamnés à mort, leur ouvrait le ventre pour suivre les mouvements des intestins, el la poitrine pour voir l)attre le cœur et s'abaisser le muscle diaphragme par l'entrée de l'air dans les poumons. Quand il suivait les leçons de l'anatomiste Satyros, (îalien n'avait pas de semblables bonnes fortunes : il n'aurait pas mancjué de le dire el de s'en féliciter. C/est que de son temps les cas étaient rares où l'on pouvait disséfpier les cadavres humains. Il fallait qu'une inondation eût défoncé un tombeau, qu'un brigand eût été laissé sans sépulture dans un endroit désert, (jue Marc-Aiwèle eût, par exception, abandonné à ses médecins les corps de quelques l)arbares, tués en Cîermanie. Et quelles précautions il fallait prendre! Comme on devait se cacher, et faire vite! Lorsqu'il parle des hommes heureux, favorisés de pareilles aubaines, Galien dit toujours qu'ils étaient o])ligés de découvrir très promptcment et à la dérobée les parties qu'ils voulaient examiner. Aussi, pour leur éviter les lAlonnemenls dans cU^s occasions si précieuses, leur recommandc-t-il de faire ce qu'il a fait lui-même si souvent, de disséquer

des animaux, surloul des singes, cl, parmi les singes, ceux qui ressemblent le plus aux hommes, les magots. « Je vous conseille, dit-il, de bien vous exercer sur des singes, afin que, si vous trouvez jamais quelque corps humain dont vous puissiez faire la dissection, vous soyez en état de découvrir promptement chaque partie; et ce n'est pas une all'aire où l'on réussisse aisément, si l'on n'a pas commencé par s'exercer sur d'autres sujets. Faute d'avoir fait les expériences que je vous conseille, les médecins qui ont disséqué des corps de Germains, pendant la guerre de ces peuples et de Marc-Aurèle, n'ont rien appris, si ce n'est à connaître la situation des viscères. Au contraire, un médecin qui aura d'abord travaillé sur des animaux, et principalement sur des singes, voit tout de suite ce qu'il y a à voir sur les parties qu'il dissèque. Il est plus facile à un homme qui a de l'adresse et la pratique de l'anatomie de s'instruire d'un seul coup d'œil sur un cadavre humain, qu'à un autre, qui n'est pas exercé, de trouver tout à loisir, môme les choses les plus évidentes. »

Les diverses parties du corps une fois connues, son mécanisme compris, les fonctions et les relations des organes déterminées le médecin, qui

1. On ne trouvera ici aucune des Ihéories compliquées, philosophiques et physiologi(iues de Galien. Avec tous les médecins dont il est parlé dans ce livre, nous sommes î\ Rome, et il est bon d'être pratique comme les Romains, et comme Tétaiont, dans leurs visites, ceux qui les soignaient. D'ailleurs, ce n'est pas à Rome, c'est en Grèce, à l'école du platonicien Caïus, que Galien a appris l'existence de trois

peut déjà jeter sur les Méthodistes et les Empiriciues un regard de profond mépris, se trouve en face d'une double mission. Comme un bon général, clairvoyant et terme, il doit, chef de corps lui aussi, maintenir l'ordre et corriger le désordre, c'est-à-dire conserver les parties dans leur état naturel, et, si le trouble naît, les y ramener. Dans la première de ces tâches, Galien se montre à la fois le disciple d'IIippocrate, l'adversaire des Méthodistes, et l'intelligent praticien dont les idées générales savent se plier aux circonstances, et cpii n'hésite pas à accorder ses prescriptions avec le milieu où il vit, les clients qu'il soigne. En principe, c'est bien d'Hippocrate qu'il s'inspire, ce sont bien ses idées sur l'hygiène qu'il adopte, quand il recommande l'exercice, surtout la chasse, conseille les bains, règle les heures du sommeil et de la veille, du travail et du repos, fixe le nombre des repas, en établit même le menu. Si l'on suit ses ordonnances, on évitera les crudités, et,

âmes, Vdme concupiscible, qui réside dans le foie, Vâme courageuse, dont le siège est le cœur, Vdme pensante et dirigeante, qui habite le eerveau. Ce n'est pas à Rome, c'est auprès des Péripatéticiens grecs qu'il a étudié la doctrine, qu'il adopte, des quatre éléments ([u'il combine avec les parties simples ou composées des corps, et dont il se sert i)our expliciuer les tenq)éraments résultant, selon lui, du mélange des éléments et de leurs «lualités primitives, le chaud, le froid, l'iuimide et le sec. C'est aux mêmes maîtres iiu'il doit l'idée de la division en trois ordres des fonctions : les vitales, telles que les pulsations du cœur et des artères; les nalwclles, telles que la nutrition et la génération; les animales, telles que l'intelligence et les sensations. Le public romain, surtout les malades, n'auraient rien compris à toutes ces choses profondes.

sauf les floues et les raisins, tous les fruits pendant IVHé (excellente recommandation en Ilalie) ; mais on aura souvent sur sa table du poisson de mer, des viandes légères qui se cuisent aisément, et Ton boira loujours du bon vin.

Ces prescriptions, cependant, ne sont pas absolues, loujours pareilles, toujours applicables sans modification, en tout temps, dans tous les lieux et à toutes les personnes. Bien loin d'imiter les Méthodistes intransigeants, Galien tient un compte rigoureux du pays où vivaient ses clients, de leur Age, de l(Mir état de fortune, de leurs occupations, de leur constitution. L'hygiène, à son avis, doit être différente selon qu'on habite en Orient ou en Occident, à Pergame ou à Rome, qu'on est jeune ou vieux, riche ou pauvre, vigoureux ou délicat, maître de son temps ou esclave des affaires et des fonctions publiques. Les Romaines, qui doivent, comme toutes les mères, nourrir elles-mêmes leurs enfants, ne les plongeront pas dans l'eau froide aussitôt après lem" naissance, ainsi que le font les Germaines. La nourriture ne sera pas la même dans les pays du Nord et dans ceux du Midi. A Rome, les jeunes mangeront deux fois par jour, mélangeront le vin et l'eau dans une égale proportion, et prendront en été des bains froids. Les vieux feront trois repas, boiront du vin pur, et ne se baigneront que dans de l'eau douce et chaude', (lalien entend leur épargner

i. Un médecin contemporain de Galien, Anliochus, suivit à la lettre les prescriptions de son confrère et s'en trouva très

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la pénible et dangereuse expérience de Sénèque qui, après avoir essayé de l'eau de source et Teau du Tibre, puis des bains tiédis au soleil, finit par revenir au régime des bains vraiment chauds. Enfin, les Romains désœuvrés et vigoureux n'ont qu'à s'abandonner à leur penchant naturel pour la gymnastique et les exercices du corps. Quant à ceux qui sont délicats ou occupés, ils s'y astreindront : c'est le seul moyen de remédier à leur faiblesse, et de lutter contre la fatigue du travail imposé. Galien en sait quelque chose; et volontiers, dans ses visites et dans ses livres il se propose comme exemple. « Depuis l'âge de vingt-huit ans, dit-il, ces principes d'hygiène que je vous donne m'ont permis, malgré mes travaux, de n'être jamais malade. Je n'ai eu qu'une fièvre (^hémih'e,(\menôc par un excès do fatigue. » Il a, en etTet, la réputation, dont il se montre très fier, d'être très sain, très solide; et une légende le fera vivre, comme Asclépiades, cent quarante ans. On dira môme que jusqu'à la fin il garda une haleine très douce; il semhlaH ne respirer que le baume et les aromates. En réalité, Galien mourut la neuvième

Ijien. II vécut ccnlciiairo. A (jLiali'e-\ iiigls ans, il oxcrçaiL encore, et allait à pied visiter ses malades, inèiiie ceux qui demeuraient très loin. Voici son régime : à neuf heures, il mangeait du pain et du miel. A midi, il se l)aignait, se faisait frotter, se promenait, dinait avec du poisson de mer et de la viande facile à digérer. Le soir, il prenait du vin au miel et un bouillon simple ou mêlé de farine. 11 habitait une maison i)ien exposée et bien aérée.

2. Ullijf/iène {T^ievicx), qui porte en latin le même litre qu'un traité analogue d'Asclépiades, De tuenda sanitale, est un des principaux et des meilleurs ouvrages de Galien.

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année du règne de Sévère : il avait soixante-dix ans. C'est un îlge respectable, où l'on peut remercier son hôte et faire son paquet. Mais il est assez naturel et très touchani de voir, à ioules les époques, les malades se refuser à admettre la mort des hommes bienfaisants qui les ont défendus eux-mêmes contre la mort. Pendant les cinquante premières années du m'' siècle, bien des gens, à Rome, à Alexandrie et à Pergame, s'obstinèrent à nier la définitive disparition de Galien ; cl ([uand il leur fallut enfin se rendre à l'évidence, pour se consoler ils en firent un dieu. « On lui rendit, affirme Eusèbe, un culte religieux. »

Par sa personne, par ses nombreux traités d'hygiène, et par sa définition de la médecine, « cet art non seulement de rétablir, mais de conserver la santé », (ialien prouA'ait qu'il était un homme robuste, un écrivain fécond, un médecin dévoué, désintéressé au point de révéler à ses clients les moyens de se passer de lui. Son humanité d'ailleurs et son dévouement sont attestés par la sollicitude dont il entourait également le pauvre ' et le riche. Mais l'importance qu'il attachait à l'hygiène, et ses recommandations incessantes montrent aussi qu'il avait une connaissance profonde de la nature humaine. Il savait que les gens valides négligent le plus souvent de se soigner, et ne songent guère à la maladie qui, à Rome, les menaçait sous tant de

1. De la sorte, Galien se conformait à ce précepte hippocralique : « Parfois même vous donnerez vos soins gratuitement ».

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l'onnos dÏNcrses, donl l une lui pivcisémenl l'épidémie de 107. Comme Bossuel protestera contre cette étrange faiblesse de l'esprit humain, à qui la mort n'est jamais présente, Cialien protestait contre rindilVérence où laisse les hommes la maladie possible et probable.

Mais lorsqu'elle arrive, toujours inattendue de ses victimes, comment tjalien, qui la guette et veut (pio le médecin la prévoie, l'expulse-t-il? (<herchoz-en d'abord, dit-il, la nature et le siège. Si vous avez l'ait des éludes anatomiques, si vous connaissez bien les organes, leurs fonctions et leurs rapports, vous trouverez sans peine la partie lésée. Cherchez ensuite les causes, afin de pouvoir les écarter. L'air (jue votre client respire, ce qu'il a bu et mangé, la façon dont il dort, la vie trop fatigante, trop paresseuse ou débauchée qu'il mène, sont les causes externes de sa maladie. Ces causes manifestes en produisent d'autres, des causes internes et cachées, auxquelles il faut aussi remonter. L'excès ou la mauvaise qualité de la nourriture sera, par exemple, la cause externe du dégoût et des nausées; une affection de l'orifice de l'estomac en sera la cause cachée. Y a-t-il inflammation? C'est que le sang s'est introduit dans une partie où il n'avait que faire, et c'est parce qu'il est trop abondant qu'il y a pléthore.

Ces causes trouvées, combattez-en les effets par les contraires. (Ici Galien se rencontre avec les Méthodistes, dont il reprend et développe les idées.) Si une partie chaude est devenue froide, il faut la

réchauft'er; si la pléniludc d'un sang bouillant a produit la fièvre, il faut avoir recours à la saignée. Si par un certain mouvement ou par quelque violence une partie se trouve hors de sa place, il l'aut, par un mouvement et par une violence opposées, la lui faire reprendre; il faut la redresser si elle est abaissée, l'abaisser si elle est relevée. En un mot, les contraires se guérissent par les contraires.

Mais ces remèdes contraires doivent être soigneusement gradués, parce que la Nature ne supporte pas les changements brusques, et proportionnés au mal comme à la constitution du patient. (Ici, Galien abandonne de nouveau les Méthodistes.) S'ils sont trop faibles, ils ne servent à rien ; trop forts, ils peuvent tuer. Les hommes ne doivent pas être traités comme les femmes, les personnes délicates comuK^ les gens robustes, les vieillards comme les enfants. Le sexe, le tempérament et l'âge fournissent au médecin des indications particulières.

Ce sont là, en somme, des principes excellents : ils résument la thérapeutique tout entière, qui, aujourd'hui encore, s'appuie sur eux. Par malheur, Galien ne s'est pas contenté de les poser nettement et brièvement. Trop ami des systèmes compliqués et des explications quand même, il a souvent négligé le côté pratique de ces idées nouvelles; et ses successeurs, plus insoucieux encore et disciples trop fidèles, s enterreront à sa suite dans le bourbier des théories vaines. Pendant des siècles, le Galien qui disserte sera pour les médecins ce qu'Aristole sera

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pour les philosophes. « La foivl (TAristole, (Usait Pierre de Celle, nous enij)èc]ie de voir Taulel du Seigneur »; do même, la l'orèl de Galieii, je veux dire sa dialectique hérissée et toulTue, cachera les préceptes pratiques, salutaires et féconds, (jni pouvaient hâler les progrès de la médecine.

Très semblable, d'ailleurs, fut dans la suite l'histoire de ces deux grands noms. Pendant tout le moyen âge, l'autorité d'Aristote détruira la mémoire de Pythagorc, d'Épicure et de Platon; l'autorité de Galien détruira presque complètement le souvenir d'Iiippocrate. Ceux qui régneront dans les écoles et donneront si beau jeu à la méthode scolastiiiue, ce seront les deux péripaléticiens, le philosophe qui découvrit la doctrine des éléments, les quatre qualités et les quatre humeurs, et le médecin qui, les appliquant à la cure des maladies, y assujétit le corps humain. Leurs deux gloires marcheront de compagnie.

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