‹ Les médecins Grecs a RomeChapitre 50 sur 59 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Galien et Asclépiadcs. — La médecine grecque, depuis Septinic Sévère jusqu'à la fin de l'Empire. — Ses rapports avec l'État. — Les médecins à la cour, dans les provinces et à Rome. — Oribase. — Les derniers médecins grecs. — Conclusion.

Galion reste, après Asclépiadcs, le plus grand des médecins grecs qui vécurent à Rome el soignèrent les Romains Sans doute, entre l'épicurien, chef des Méthodistes, el le péripaléticien, disciple d'IIippocrate, il y a des diflerences profondes; et le dernier venu n'a pas manqué de les souligner. Mais ses critiques, pour être nettes et franches, n'en sont pas moins aussi mesurées dans la forme que le lui per-

1. Il y a un siècle et demi, à une époque où ceux qui ne s'inclinaient pas devant Galien étaient rares et courageux. Th. Bordeu a osé dire dans son beau livre, Recherches sur Vhisloire de la médecine : « Galien était-il plus grand qu'Asclépiades? J'en doute. Fit-il un bien plus réel à la médecine qu'Asclépiades? Je ne le crois point. Je pense au contraire qu'il chargea la médecine de mille futilités, et qu'il arrêta ses progrès.... Je pense que la manière d'Asclépiades durera encore lorsque Galien sera connu comme ces anciens conquérants qui ont donné occasion à mille meurtres. »

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mettait sa nature batailleuse. C'est que Galien était trop intelligent pour confondre dans un même mépris Asclépiades et les dues de Thessalos, trop adroit pour dénigrer sans réserves élogieuses une mémoire toujours vénérée des Romains, trop fin pour ne pas comprendre que des principes très opposés ne Tempôchaient point de ressembler sur plusieurs points à son illustre devancier.

Tous deux se sont fait de leur art une idée également élevée; et en adoptant, l'un la théorie des atomes, l'autre celles des trois âmes de Platon et des quatre éléments d'Aristote, ont rattaché la médecine à la philosophie. Tous deux, convaincus avec raison que l'union de ces sciences est essentielle, et que ce qui convient à l'une convient à l'autre, pouvaient dire, comme l'auteur hippocralique du traité De la Bienséance : « le médecin philosophe est égal à un dieu ». Tous deux ont su séduire leurs malades par les mômes qualités de leur race, des manières aimables, une parole éloquente, une sollicitude toujours aiïcctueuse. Tous deux (avec des fortunes différentes, puisque les livres d'Asclépiades se sont perdus, et que sa gloire s'est éclipsée) ont été des écrivains féconds et des chefs d'école respectés. Tous deux ont fait pareille bonne justice des ignorants et des charlatans qui les avaient précédés, élèves du vieux Calon et disciples de Thessalos. A l'époque de chacun d'eux, enfin, se rattache un changement considérable dans la situation des médecins grecs établis à Rome.

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C'est au moment où Asclépiades venait de mourir, que ses confrères obtenaient de César le titre et les droits de citoyens romains; et si, comme le veut la légende, Galien avait vécu cent quarante ans, il aurait vu Alexandre Sévère régler d'une manière fixe et constituer officiellement le service médical de la cour.

Sans doute, depuis Auguste tous les empereurs avaient eu auprès d'eux des médecins favoris; mais ces privilégiés, esclaves, affranchis ou libres, les Anlonius Musa, les Xénophon, les Andromaque et les Galien, n'étaient que médecins; et seules, leur science et la confiance (ju ils inspiraient les maintenaient à la cour. Ils ne faisaient pas partie de l'administration publi(jue, et tout ce qui intéressait l'État leur restait, leur devait rester étranger. Une pareille situation avait cet avantage, qu'elle laissait à ceux d'entre eux (jui n'étaient ni esclaves , ni alfranchis, une certaine indépendance et une réelle dignité. Elle permettait, par exemple, à un C. Slertinius Xénophon de dicter ses conditions et de fixer le chilTre, très élevé, de ses honoraires; elle permettait aussi à un Galien de décliner l'honneur de suivre Marc-Aurèle dans une lointaine expédition. Mais pour les ambitieux et les courtisans, cette situation avait l'inconvénient d'être précaire, soumise aux caprices du maître, et très effacée. Ces hommes, qui tenaient entre leurs mains la santé et la vie de l'Empereur, n'avaient aucun titre, aucun rang parmi les fonctionnaires de la cour, aucune place dans les conseils.

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Poussé pcut-èlre par son amour pour les hommes el les choses qui venaient de Grèce, de ce pays où il était né, dont il se plaisait à lire les livres et à parler la langue, inspiré sans doute aussi par le jurisconsulte Ulpien, qui lui donna le goût des détails d'administration, Alexandre Sévère modifia cet état de choses. Sous son règne, les médecins de la cour devinrent des fonctionnaires savamment hiérarchisés, chargés d'emplois nettement déterminés, et honorés d'appointements annuels fixes. Parmi les médecins dont s'étaient entourés ses prédécesseurs, il y avait toujours eu un favori, un chef, un archiatre; mais ce litre honorifique ne conférait à celui qui l'avait obtenu aucun privilège officiel, aucun droit, aucune supériorité sur ses confrères; et l'on a vu Marc- Aurèlc se détourner de son premier médecin, l'archiatre Démétrius, pour consulter Galicn, suivre ses ordonnances, lui confier son fils, et le charger de préparer sa Thériaque. A partir d'Alexandre Sévère, les choses ne purent plus se passer ainsi. Il y eut au palais un médecin en chef, que son titre et des appointements réguliers mettaient au-dessus des autres : c'est le moment où le mot archiatre prit le double sens de médecin du prince et de prince des médecins. Derrière ce haut personnage, il y eut six médecins, dont chacun recevait, selon son rang, trois ou seulement deux annones

1. « Medicus sub eo unus palat/nus salarium accepil; céleri omnes, qui iisque ad sex f'uerunt, annonas binas aut terlias accipiebant. •> (Lampridc, Alexandre Sévère, c. xlii.)

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Avec Dioclélien, cette organisation devint plus régulière encore et plus rigoureuse. Ce prince, qui avait la manie de la divine hiémrcfiie et la science de la classification administrative, ne pouvait manquer de consliluer systématiquement le service médical du Palais; et, par cela même qu'il avait introduit à Rome le caractère et la pompe des despotismes orientaux, il devait, après l'avoir tyranniquement réglementée, élever très haut la situation de ses médecins. Ce n'est plus, en eiïet, un empereur que ceux-ci approchent et soignent, c'est un dieu; et quel honneur de toucher aux parties les plus secrètes de la personne divine du maître, quand les plus favorisés obtiennent avec peine la grâce de se prosterner à ses pieds, et n'osent lever les yeux vers son visage sacré! 11 faut donc (jue, pour être dignes de cet honneur, ces médecins deviennent des personnages considérables et particulièrement considérés. Et c'est ainsi que leur petite troupe se transforme en une milice, militia palotina, puisque I Ktat est militairement organisé, et, puisque l'Empereur est un dieu, en une sorte de collège sacré.

A ces Grecs habiles, qui sont en même temps citoyens romains, courtisans, soldats, médecins et prêtres d'un dieu mortel, toutes les ambitions sont désormais permises. 11 n'est plus de privilèges, d'honneurs, de places qu'ils ne puissent convoiter. El, en effet, ils vont être, par décret spécial, exemptés pour eux et leurs enfants de toutes les charges qui pèsent sur les plus haut placés, les curiales, les séna-

leurs, les comtes, les perroctissimes *. Ils seront consuls, proconsuls et préfets du Prétoire. A la cour môme, ils seront ducs, vicaires et comtes de première classe; ils prendront rang- parmi les Fgrcgii, les Spectabiles, les Illustres, les Eminentissimi. La boutade de Juvénal se trouve presque une vérité : il s'en faut de peu qu'ils ne soient au ciel.

Mais cette sollicitude, cet argent, ces privilèges, ces litres et ces dignités, Alexandre Sévère et Dioclétien ne les prodiguaient aux médecins que dans un intérêt très personnel, pour être guéris dans leurs maladies, et pour satisfaire leurs instincts administratifs. Ce qui se passait en dehors du sacré Palais les laissait, les laissa toujours fort indilïérents.

Sous leur règne, cl jusqu'à Valentinien, les Romains continuèrent à se faire soigner comme ils voulaient ou pouvaient par des hommes dont on continuait à n'exiger ni diplôme, ni garantie d'aucune sorte. L'Etat s'occupe bien (et un article du Code de Juslinien montre qu'il s'en occupera longtemps encore *j de la valeur marchande d'un esclave médecin , mi\le ou femelle , officiellement estimé

1. « Archialri omnes et ex archialris ab univevsis muneribus curialium, senatorum et comitum perfixlissimorumque muneribus et obsequiis quse administratione perfunciis sœpe mandantur; a prœstationibtis quoquc publicis liberi imnuoiesqiie permaiwcnil : nec ad ullam aiiri et argenti et cquorum pi-œslationem vocentiir (juœ forte prxilictis ordinibus mit diguitalibus attribiiunlur. Hujus autem indulr/eîitiam sanctionis ad filios quoque eorum statuimus pervenire. »

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