‹ Les médecins moralistesChapitre 9 sur 352 · RÉFUTATION · texte numérisé non relu

RÉFUTATION

lie l’opinion qui accuse les médecins d'athéisme et «le matérialisme.

On dit et Ton répète depuis bien des siècles que les médecins sont matérialistes et athées, selon ce vieil adage : Ubi très medici , duo atheei. Cette double inculpation devient à peu près identique , puisque le matérialisme conduit à l’athéisme, et qu’il n’y a point d’athéisme sans matérialisme. Une croyance aussi généralement établie devrait reposer sur des bases solides ou sur des faits certains, et cependant elle n’est fondée sur rien ; je dis plus, elle est fausse sous tous les rapports.

Si elle était vraie l’opinion que nous attaquons, elle devrait trouver ses preuves, ou dans les écrits des médecins, ou dans l’objet de leurs méditations, l’étude de l’homme en santé et en maladie, ou bien enfin dans leur conduite. Or, nous allons voir quelle n’a rien puisé dans ces trois sources, qui pourtant sont les seules qui puissent lui fournir des motifs rationnels.

Médecins de tous les âges et de tous les pays, vous qui avez exercé avec tant de distinction la plus belle et la plus utile des sciences, et qui avez bien mérité de l’espèce humaine en lui apprenant à conserver le plus précieux

INTRODUCTION

des biens, la santé, et à guérir les nombreuses maladies qui viennent l’affliger, je vous évoque tous. Armés de vos œuvres, venez repousser l’inculpation qui vous accuse du plus coupable athéisme, vous qui, dans l’exercice de vos pénibles fonctions , sûtes commander le respect des hommes et l’admiration des sages, en pratiquant les vertus les plus sublimes. Vous auriez été irréligieux, vous qui vous consacrâtes à l’humanité souffrante , sans vous permettre jamais aucun délassement, ni aucune occupation étrangère à l’art de guérir, malgré les injustices, les caprices et l’ingratitude des hommes ! Vous enfin, qui, dans tous les temps et dans tous les lieux, possédâtes un courage de tous les moments, une patience inépuisable, et qui fîtes, en un mot, une entière abnégation de vousmêmes, pour vous placer, comme disait Cicéron, au niveau de la Divinité! Non, vous ne pouviez pas être athées et matérialistes. Non, vous ne le fûtes pas. Votre conduite pliilanthropliique suffirait pour nous en convaincre : vos écrits vont achever de lever tous les doutes.

Nous ne pouvons pas remonter aux temps antérieurs à Hippocrate, puisque les écrits de cette époque reculée ne nous sont point parvenus. Mais ce n’est pas dans ces siècles d’enfance et de religion superstitieuse qu’il faut chercher l’athéisme médical. Alors la médecine était pratiquée par les ministres mêmes des autels. C’est dans les temples de Panacée, d’Hygie , de Lucine et d’Esculape après son apothéose, que les malades allaient chercher la guéiison ; et toujours les pratiques religieuses étaient associées aux médicaments.

1NTH0DUCTI0N.

Les premiers ouvrages que nous puissions consulter, sont les œuvres immortelles d’Hippocrate , Hippocrate de la famille des Àsclépiades, l’un des plus grands philosophes de l’antiquité, l’un des hommes les plus. vertueux et, sans contredit, le prince des médecins. Pourrait-on l’accuser, lui dont le Serment , conservé jusqu’à nos jours, débute par une invocation aux dieux de la médecine ; lui qui ne cesse de reconnaître une force vitale ( enormon ) , une conspiration de tous les organes au même but, une puissance médicatrice si efficace, et souvent quelque chose de divin dans les maladies ? Ce n’est donc pas dans l’exemple ni dans les leçons de cet homme extraordinaire, que les médecins de l’antiquité ont pu trouver des principes d’athéisme ou de matérialisme. Aussi ne songea- t-on jamais à en accuser ses fils ni son gendre, tous trois héritiers de ses talents et de ses vertus ; non plus que Dioclès et Praxagoras, les plus célèbres après eux. — Erasistrate et Hérophyle, qui donnèrent tant de lustre à l’école d’Alexandrie, et qui les premiers purent acquérir des connaissances précises sur l’anatomie de l’homme, se montrèrent aussi religieux qu’ils étaient savants.

Si nous interrogeons Galien, cet oracle de son siècle, le plus grand dés médecins après Hippocrate, et le fondateur de la fameuse doctrine de l’humorisme, nous le trouvons, dans sa conduite comme dans ses écrits, aussi distingué par ses vertus que par la profondeur de ses connaissances. — De son temps, il y avait comme il y aura toujours, des détracteurs de la religion et même de la Divinité. « Je ne m’arrêterai pas, dit-il dans son

INTRODUCTION

traité remarquable De Usu Partium , à réfuter ces extra-

vagants, ce serait déshonorer la cause sainte qu’ils ont attaquée : pour toute réponse, je vais composer à l’honneur du Créateur, le seul cantique qui soit digne de lui. Ce ne sont point des holocaustes ni des parfums que je lui offrirai ; mais je vais faire connaître combien grande est sa sagesse, combien grande et infinie est sa puissance dans la composition admirable des parties du corps humain. J’y vois le témoignage le plus certain de son ineffable bonté, et la source d’éternelles actions de grâces que nous devons lui offrir pour toutes ses faveurs. » Et celui qui tenait ce langage était païen; il a même distingué le principe pensant immatériel, du principe de la vie organique ou animale.

Il ne se trouva aucun médecin pour recueillir l’héritage de Galien. La décadence de l’empire romain amena la décadence des lettres , des sciences et des arts. Alors commencèrent ces époques de douloureuse mémoire, auxquelles l’histoire a conservé le nom de siècles de barbarie. Des peuplades entières vomies des contrées du nord, vinrent ravager et se disputer les lambeaux du grand empire. La civilisation paraissait anéantie, lorsque la religion chrétienne entreprit de rétablir la morale parmi ces hordes insubordonnées. Ses ministres'et les ordres religieux s’occupèrent seuls de sciences et de lettres, et ils les sauvèrent d’un naufrage complet. Presque seuls aussi ils cultivèrent l’art de guérir; et s’ils ne lui firent point faire de progrès pendant dix siècles , du moins ils en firent une œuvre de charité de plus : car leurs conseils

INTRODUCTION

étaient le plus souvent gratuits. Quoiqu’ils ne nous aient pas laissé d’écrits remarquables, on n’osera pas les accuser d’athéisme, puisqu’ils prêchaient en même temps et le Dieu des chrétiens et l’immortalité de l’âme.

Pendant ce long sommeil de l’intelligence humaine, brillait une nation sortie du fond de l’Arabie, et qui, par ses rapides conquêtes, menaça d’envahir le monde entier. Les sciences, les arts et les lettres, semblèrent se réfugier chez elle ; la médecine surtout y fut cultivée avec ardeur et avec fruit. Un grand nombre de médecins, connus sous le nom de médecins arabes, ont illustré cette nation par leurs écrits autant que par leurs lumières. Après Hippocrate et Galien, l’antiquité offre peu de noms aussi célèbres que ceux de Rhazès, Avenzoar, Avicenne, Averrhoës, Serapion, Albuchasiset quelques autres. Cesmédecins auraientils été matérialistes ou athées, eux qui, zélés partisans de la religion de Mahomet, adorèrent le Dieu d’ Abraham et crurent aux récompenses d’une autre vie ?

A la renaissance des lettres, naquit Paracelse, alchimiste et astrologue fougueux; il renversa l’édifice du galénisme et du péripatétisme, et s’il ne réussit pas complètement, c’est parce qu’en faisant un mélange ridicule des choses sacrées avec les choses profanes souvent les plus absurdes, il ne sut pas fixer l'attention qu’il avait éveillée. Du reste, il faisait tout émaner de la volonté et de la puissance de Dieu, et les esprits ou entités ne lui manquèrent pas lorsqu’il en eut besoin, pour expliquer les phénomènes de la vie et des maladies.

Vers ce même temps, parurent plusieurs hommes célè-

INTRODUCTION

bres, tels que Zuingerus, Martianus, Fernel, Amatus, Duret, Zacutus, Forestier, Baillou, Lomnius et tant d’autres. Ces auteurs, tous occupés d’Hippocrate et de Galien, qu’ils s’appliquèrent à. commenter en cherchant à mettre leurs observations en harmonie avec les maximes de ces grands hommes, adoptèrent leurs doctrines sur tous les points, et ils ne furent pas moins religieux que savants médecins.

11 n’était pas athée ni matérialiste, ce Van Helmont qui, en donnant à son archée un pouvoir si absolu sur l’organisme, remerciait Dieu de l’avoir fait naître dans la religion chrétienne, qui favorisait les études médicales beaucoup plus que ne l’avait jamais fait aucune autre religion.

Il ne l’était pas non plu§ le fameux Stahl, qui, en faisant tout dépendre de l’âme, créait l’animisme et l’autocratie de la nature.

Ce n’est pas Hoffmann qui pouvait l’être, lui qui pensait que la première qualité du médecin est d’être chrétien : Medicus sit christianus , a-t-il dit.

11 ne le fut pas davantage, le premier et le plus savant des nosologistes, Boissier de Sauvages, puisque, à chaque page de son grand ouvrage, il reconnaît l’influence de l’âme et très souvent celle de la Divinité.

Nous conserverons à jamais le souvenir récent encore du profond mépris qu’avaient pour l’athéisme les médecins les plus célèbres de la dernière ère médicale : Lancisi, Gaubius, Sydenham, Boerhaave, Baglivi , Van Swieteu, Morgagni, Bordeu.

Les anatomistes de cette époque, Harvée, Ruisch,Vésale,

INTRODUCTION

Page 1