JAN
zarres, saugrenues, qui peuvent naître dans le cerveau humain. Nous disons, nous, que la bonne jurisprudence scientifique a toujours été et aura toujours pour axiome la proposition tout opposée : Affirmantîs est probare. C'est à cette loi que se soumettent tous ceux qui veulent arriver à des résultats inattaquables.
« Au reste, M. Tessier l'a bien senti ; car, immédiatement après, il cherche à démontrer que la pneumonie a une tendance naturelle à une terminaison fâcheuse. Mais pour cela il en est réduit à des assertions vagues ; il ne peut que citer l'opinion générale sur la gravité de la maladie et rappeler quelques faits confiés à la mémoire et qui peuvent avoir été mal in," terprétés. N'eût-il pas mieux valu établir le fait par voie expérimentale?
« Quant à nous, nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer (car tout tend aujourd'hui à le prouver) que l'opinion qu'on s'était faite sur la gravité de la pneumonie est exagérée, et que si l'intensité des premiers symptômes n'avait pas tant effrayé les médecins , si l'on avait osé, comme l'a fait M. Tessier, laisser marcher la maladie, on l'aurait vue bien souvent, après un temps donné , tomber d'elle-même et se terminer promptement par la guérison. C'est cette crainte qui a empêché M. Grisolle de pousser l'expérience jusqu'au bout. Ayant vu les symptômes s'aggraver, comme nous les verrons s'aggraver dans les cas cités par M. Tessier, il ne s'est pas cru autorisé à pousser plus loin l'expérience; et ainsi il n'a pas pu observer la marche naturelle de l'affection dans toute sa durée.
« Après ce que nous venons de dire on comprend comment tous ceux qui préconisent un traitement nouveau choisissent de préférence la pneumonie. C'est une maladie qui semble faite exprès pour donner raison à tous ces inventeurs. Elle a d'abord une mauvaise réputation, bien plus mauvaise assurément qu'elle ne le mérite. Elle est un épouvantail nonseulement pour le public, mais encore pour les médecins. Elle débute par des symptômes alarmants; elle a une période
d'accroissement qui tient l'observateur dans une continuelle inquiétude. Elle a, dans un bon nombre de cas, une tendance naturelle à la guérison ; c'est du moins ce qui n'est pas douteux pour les cas observés avant l'âge de 50 à 40 ans. Enfin, lorsque le premier orage est passé, il survient une des remis sions les plus frappantes dans les symptômes, de telle sorte que la médication, ou la prétendue médication coïncidant, à deux ou trois jours près, avec cette rémission naturelle, on ne manque pas d'en faire honneur au traitement. Est-il, nous le demandons, une maladie plus propre aux illusions thérapeutiques? Aussi la méthode expectante, la méthode évacuante, l'oxyde blanc d'antimoine, les saignées coup sur coup, et même l'hydrothérapie, n'ont pas manqué d'expérimenter, et toujours avec les plus éclatants succès, sur cette précieuse affection. L'homœopathie ne pouvait manquer d'arriver sur un terrain si favorable; c'est M. Tessier qui l'y a conduite. »
Yoilà certes une profession de foi nette et précise. Avionsnous raison d'en déclarer la citation indispensable et la traduction impossible? On vient de lire, en effet, le thème médical (si toutefois on peut appeler cela de la médecine) le plus neuf et le plus extraordinaire qui ait été formulé de nos jours. Nul ne se fût jamais douté que la peur de l'homœopathie pût faire reculer un homme à convictions rigoureuses jusqu'à ce degré de scepticisme. L^ merveilleux et l'imprévu de cette doctrine nouvelle sur le pronostic de la pneumonie, qui renverse et qui nie tout ce que l'on croyait jusqu'ici de plus inébranlable dans l'histoire de cette affection , à savoir sa gravité incontestable et sa terminaison fréquente par la mort, vont frapper bien des praticiens d'étonnement profond , s'ils ne font pas davantage.
Ainsi l'a décrété M. Valleix. Cette gravité est un épouvantait, et pas autre chose. La mort avec et par elle n'est, à vrai dire, qu'un mythe, qu'une abstraction, qu'une vaste illusion, qu'un rêve continu. Il nous répugnerait de prendre au sérieux cette série d'idées bizarres (pour parler son langage) qui sont écloses dans son esprit à l'occasion des faits cliniques qu'il avait
à combattre, si l'importance capitale du problème agité dans ce débat, et qu'il faut résoudre dans l'intérêt de la vérité, ne nous en faisait un devoir. Quelque pénible qu'elle soit, remplissons notre tâche jusqu'au bout. Les pièces du procès en seront plus complètes, et le lecteur pourra juger en plus entière connaissance de cause la nature des problèmes soulevés par M. Valleix et si arbitrairement résolus par lui.
Autant d'affirmations, autant d'erreurs ! Autant de raisonnements, autant de sophismes ! Discutées en détail, pas une de ces assertions ne peut soutenir l'examen.
Procédons à cette discussion :
M. Valleix dit d'abord : « Quand on veut procéder de cette manière (vérifier cliniquement l'action du traitement homœopathique), il est de toute nécessité de commencer par observer la marche naturelle de la maladie. »
Mais quelle est la raison de cette nécessité? Pourquoi cela est-il plus nécessaire à l'occasion de ce traitement que pour les saignées, l'antimoine, le vésicatoire? Cela a-t-il été nécessaire pour Rasori, pour Laënnec, pour M. Bouillaud, pour M.Louis, pourM. Grisolle, pour M. Valleix lui-même? Nuld'entre eux n'a cru à cette nécessité préalable. Tous ont pris pour point de départ de leurs recherches sur la supériorité relative de leurs médications diverses, la gravité incontestable, avouée, reconnue de la pneumonie. En exigeant cette condition pour les expériences de M. Tessier, et ne l'ayant jamais réclamée des autres, le critique S. encore ici deux poids et deux mesures.
M M. Tessier aurait dû voir, dans des cas de médiocre intensité, comment la pneumonie aurait marché sans traitement, sauf à se tenir prêt à agir si les symptômes s'aggravaient, etc., etc. ))
Cela n'aurait rien appris à M. Tessier sur la marche de la pneumonie, même de médiocre intensité. Celles-ci, lorsqu'elles sont bien caractérisées, donnent toujours à tout le monde assez d'inquiétude, sauf quelques cas d'une bénignité exceptionnciip, pour que l'on agisse contre elles le plus promptement possible. Si vois étiez affecté d'une pneumonie, M. Val-
-~ 55 — leix (ce qu'à Dieu ne plaise, il vous arrive), même d'une médiocre intensité au début, vous voudriez être efficacement traité dès le premier jour, et vous ne devez pas être disposé à faire aux autres ce que vous ne voudriez pas qui vous fût fait. - .,,
« C'est ainsi qu'aurait agi quiconque n'aurait pas eu d'avance dans l'homœopathie une confiance qui nous paraît placer l'observateur dans des conditions défavorables. »
Ces conditions défavorables sont communes, encore une fois, à toutes les méthodes thérapeutiques contre la pneumonie, de l'origine de la médecine à la pratique moderne. Nul n'a jamais commencé par établir la marche naturelle de la maladie avant de la traiter. De l'aveu de tous les médecins grands ou petits, pathologistes de premier ordre ou praticiens modestes, aujourd'hui comme par le passé, sans distinction de sectes ou d'écoles, de théories ou de doctrines, à Montpellier comme à Paris, à Londres comme à Vienne, il est admis, reconnu, constaté comme un fait expérimental, que la pneumonie est une maladie grave et très-grave ; qu'elle a le plus souvent une tendance fatale à la mort, que toutes les puissances du traitement sont souvent impuissantes à conjurer. Tous les travaux qui ont été faits de nos jours, ceux des statisticiens surtout, les recherches de M. Louis, le livre de M. Grisolle, que M. Valleix déclare un chef-d'œuvre d'observation rigoureuse et sévère^ reposent sur ces conditions défavorables, si conditions défavorables il y a. Ou la remarque de M. Valleix est dénuée de raison, ou toutes les statistiques ne sont qu'une grande erreur, puisqu'elles sont fondées sur un point de départ absurde. Ou il faut faire table rase de leurs résultats, les déclarer non avenues et mensongères, ou retirer cette affirmation de conditions défavorables ; si M. Valleix continue à avoir foi et confiance dans la véracité des points de science vérifiés par l'observation rigoureuse, il ne peut échapper aux résultats accablants de la statistique de son maître et de son ami que par l'inconséquence et la contradiction.
Partant de cette donnée fondamentale, de ce point fixe, de ce fait principe commun à toutes les méthodes de traite-
ment, M. Tessier n'avait pas à prévoir qu'on dût lui objecter ces conditions défavorables ; il n'avait pas à s'occuper de cette question de gravité de la pneumouie résolue par l'expérience universelle, et sur laquelle les convictions étaient faites pour tout le monde, pour le critique lui-même, comme nous le verrons bientôt. Donc, si les recherches de M. Tessier pèchent par la base, tous les autres travaux doivent être frappés du même coup. Si l'objection deM.Valleix a une valeur quelconque, c'est d'être, en un trait de plume, la négation absolue de toute la thérapeutique de cette maladie ; c'est de la déclarer une mystification ; c'est, s'il a le courage de son principe, de la flétrir comme la plus coupable erreur : rien de plus, rien de moins. Accepte -t-il ces conséquences? Évidemment non; à moins que maintenant il ne nous déclare que c'est par sim pie curiosité que lui et tous les autres ont saigné coup sur coup, saturé d'émétique et dénudé par les vésicatoires.
L'exigence de cette étude préliminaire de l'affection abandonnée à elle-même, est donc fort mal venue là contre les recherches de son collègue. Dans l'état actuel de la science elle est non-seulement contradictoire, mais encore impraticable et dangereuse. M. Tessier a procédé autrement ; et nous croyons que le lecteur trouvera la méthode qu'il a suivie plus sûre pour la science et pour le malade que celle que le critique a proposée, qu'il conseille et qu'il dit avoir pratiquée lui-même. Car nous verrons bientôt que ces prétendues expériences pures, il ne les a pas faites d'une manière sérieuse.
Au reste, quels sont donc ces médecins qui, d'après M. Valleix, ont préconisé la médecine expecinnte dont ils se sont si bien trouvés dans celte maladie ? Il est à désirer qu'il nous indique leurs noms, l'école qu'ils ont fondée, les disciples qu'ils ont faits et les imitateurs qu'ils ont trouvés. Mais poursuivons.
« M. Tessier, continue M. Valleix, n'a pas cru à cette nécessité, et il s'est exposé à cette objection naturelle: L'homœopathie étant l'absence de tout traitement, hors le traitement hygiénique, il en résulte que vos pneumonies ont guéri toutes seules.... comme nous en citerons quelques exemples. »
Cette objection 5 pour lui donner toute sa force, doit être
formulée dans le syllogisme suivant : Le traitement homœopathique n'est rien ; or, rien ne peut faire quelque chose ; donc vous n'avez rien fait contre vos pneumonies ; donc elles ont guéri toutes seules. M. Valleix croit parler à des esprits tellement prévenus contre la méthode Hahnemann, qu'ils en ont perdu la logique et le bon sens ; il a cru les éblouir par un argument irréfutable, et il n'a commis qu'un vulgaire sophisme, une simple pétition de principes. Il assimile sans cesse cette méthode à l'expectation sans s'apercevoir que c'est là précisément ce qu'il s'agit de prouver : quod est probandum. Il tourne et s'agite dans ce cercle vicieux avec une aisance et une ténacité dignes d'un meilleur sort. La question à résoudre, c'est de savoir si, oui ou non, les doses infinitésimales administrées suivant la loi du rapport des indications aux médications positives exercent une action quelconque sur la pneumonie. Or, dire, a priori, ces médicaments ne sont rien, donc ils n'ont pu rien faire, c'est trancher la question par la question, résoudre la difficulté par la difficulté elle-même ; c'est, encore une fois, tourner dans un cercle vicieux. Donc le vice logique est tout entier du fait de M. Valleix.
Et d'ailleurs, cette objection, tirée de l'identité de l'expectation à la médication hahnemannienne, M. Tessier l'avait résolue d'avance dans son livre . Au lieu de la reproduire en Fen^ veloppant dans un sophisme, il eût mieux valu que M. Valleix attaquât la réponse qu'il avait vu y être faite, et que voici : « Peut- on attribuer la guérison des malades à la tendance naturelle de la pneumonie à guérir? Une telle objection, répond M. Tessier, est le dernier refuge de la négation. Sur quoi donc se fonder, envers et contre l'opinion com.mune et unanime, pour attribuer de tels succès à la méthode expectante?
« Sur la tradition? Elle est univoque pour affirmer que la pneumonie est une maladie qui doit être traitée énergiquement, le plus tôt possible, si l'on veut éviter de nombreuses catastrophes. Qu'une pneumonie abandonnée à elle-même puisse guérir quelquefois, c'est ce qu'aucun homme sensé ne contestera. Mais ce n'est là qu'une exception confirmative de la règle.
« Sur l'expérience ? Je ne connais pas de résultats authentiques du traitement de la pneumonie par l'expectation. J'ai vu quelques cas dans lesquels , systématiquement , on ne traitait les pneumonies que par des médications peu énergiques ; j'ai assisté à l'autopsie de ces malades
« Sur la nature de la maladie? Mais elle est considérée par tous les auteurs comme une inflammation parenchymateuse qui se termine par suppuration, par carnificalion, rarement par résolution, lorsqu'on l'abandonne à elle-même, et, trop souvent même, malgré tous les efforts de l'art. La terminaison par la suppuration est-elle donc un mythe' L'hépatisation grise estelle une rareté dans les salles d'autopsie ? Les recueils d'observations cliniques de Laënnec, de M. Andral, de M. Louis, de M. Chomel, sont-ils donc des tables mortuaires dressées à plaisir pour effrayer les malades et les médecins ?
« Sur le traitement? Je n'en connais pas d'aussi énergique que celui de la pneumonie en général : saignées coup sur coup, tartre stibié à haute dose, vésicatoires successifs, etc..
« L'objection tirée de l'expectation est une tactique indigne d'un esprit scientifique. On ne s'aperçoit pas qu'elle retombe comme une massue sur toutes les méthodes de traitement qu'elle frappe de réprobation... Avec elle, qu'est-ce donc que la médecine ? qu'est-ce que l'art? qu'est-ce que la science? sinon la plus cruelle des mystifications. Tel est le corollaire de l'hypothèse de l'expectation pour expliquer les faits que j'ai rapportés. )»
Voilà en quels termes M. Tessier répondait à l'objection qu'il savait être déjà formulée autour de lui, pour rendre raison de ses succès connus de tout le monde.
C'est donc une erreur de la part de la critique de dire : « M. Tessier l'a bien senti, car il cherche à démontrer que la pneumonie a une tendance à une terminaison fâcheuse. Pour cela, il en est réduit à des assertions vagues ; il ne peut que citer l'opinion cjcnérale sur ta Cjravité de la maladie^ et rappeler quelr/ues faits confiés à la mémoire et qui peuvent avoir été mal interprétés. » M. Tessier n'avait pas à faire cette preuve,
et il ne l'a pas faite ; il a cherché seulement sur quelle donnée l'on pouvait fonder l'objection contre le docpne de in gravité, parfaitement établi par l'expérience, et, ne pouvant en découvrir, il l'a rejelée comme une assertion gratuite et une hypothèse à démontrer. Oui, quoi qu'en dise le critique, negantis est probare. Ce n'est pas tout de faire une objection, il faut encore qu'elle repose sur quelque chose de vrai. S'il s'est chargé de cette objection, force lui est delà soutenir, et de rester sous le coup de cet axiome juridique, qui l'a si fort indisposé : negantis est probare. Lorsque, dans un état donné de la science, un fait est clairement démontré comme une vérité expérimentale pour tout le monde, et que, seul contre tous, un penseur ou un savant vient à nier cette vérité, la première condition de sa négation, c'est d'en prouver le fondement. Or, à ce dogme médical universellement reconnu, delà gravité de la pneumonie et de la nécessité de son traitement, M. Valleix oppose, par le fait de son objection , une négation explicite. Jusqu'à preuve, son assertion n'est qu'une hypothèse gratuite. Si donc, à l'encontre de l'état actuel de la médecine sur le pronostic de cette affection, il veut innover, à lui de prouver son innovation ; s'il veut nier, à lui de prouver sa négation. Voilà pourquoi il lui a été dit d'avance avec raison : Negantis est probare. C'est de la logique et du bon sens les plus vulgaires. Et, pour ne rien garder de ce qui lui appartient : « En médecine, comme en toute autre science, il ne suffit pas d'affirmer un fait sans se donner la peine de le démontrer... on doit toujours, à moins de preuves, en nier la réalité... sans cela, la vie tout entière se passerait à réfuter, preuves en main, les idées bizarres, saugrenues, qui peuvent naître dans le cerveau humain. »
Ainsi, dans la forme, l'objection de M. Valleix est un cercle vicieux. Supposée logique, elle a des conséquences effrayantes : elle flétrit toute la thérapeutique de la pneumonie. Dans le fond, elle déplace le terrain de la discussion, et substitue à des données scientifiques, inébranlables jusqu'ici, une hypothèse à vérifier. Tout cela se résume en une pure et simple supposition; et une supposition sans vérification pratique, ce
n'est pas encore de la science, et moins encore de la dialectique.
Nous nous trompons : M. Valleix a prouvé victorieusement son assertion dans les deux lignes suivantes, oii, caractérisant les fondements de la croyance universelle à la gravité de la maladie, il dit que ces preuves se réduisent « à de vagues assertions j au fait de l'opinion générale (voire même bientôt la sienne), à quelques faits mal confiés.à la mémoire, et qui peuvent avoir été mal interprétés* n
L'opmion générale fondée sur l'expérience, c'est une grande erreur!
Les résultats de la statistique elle-même, qui enregistre la mortalité, avec comme sans traitement, ce sont de vagues assertions I
Les autopsies de chaque jour dans les amphithéâtres, les recueils cliniques de tous les auteurs, ce sont des faits mal confiés à la mémoire et mal interprétés !
N'est-ce pas le sublime de la dérision ? N'est-ce pas la tristesse dans l'âme qu'on transcrit de pareilles phrases et qu'on signale de pareils sophisQies ?
Nous en passons, et de meilleures I