VI
Continuation du même sujet. — Appel de M. Grisolle en faux témoignage par M. Valleix. — Dualité de M. Valleix critique, et de M. Valleix auteur.
« Quant à nous, poursuit M. Valleix, nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer, car tout tend aujourd'hui à le prouver, que l'opinion qu'on s'était faite de la gravité de la pneumonie est exagérée.... »
Mais quel est donc ce tout qui tend à prouver que l'opinion sur la gravité de la pneumonie est exagérée? Ce sont sans doute les observations de M. Tessier. Et qu'est-ce qui prouve que la méthode d'Hahnemann n'est que de l'expectation pure? C'est que l'opinion qu'on s'était faite de la gravité de la pneumonie est exagérée. Voilà toujours la même logique de
M. Valleix, ou, du moins, celle qu'il a jugée digne des lecteurs de V Union médicale.
« C'est la crainte inspirée par l'intensité des premiers symptômes qui a empêché M. Grisolle de pousser l'expé^ rience jusqu'au bout. Ayant vu les symptômes s'aggraver, comme nous les verrons s'aggraver dans les cas cités par M. Tessier, il ne s'est pas cru autorisé à pousser plus loin l'expérimentation ; et ainsi il n'a pas pu observer la marche naturelle de l'affection dans toute sa durée. »
Ce n'était donc pas assez pour M . Valleix d'a¥oir cherché à dénaturer les faits cliniques qu'il devait respecter dans leur signification telle quelle ; ce n'était pas assez de s'être moqué de ses lecteurs au point de les supposer assez dépourvus de sens et de raison pour leur faire accepter les pauvretés et les vices palpables de sa façpn d'argumenter; il fallait encore qu'il s'oubliât jusqu'à dénaturer l'opinion et les expériences de M. Grisolle, et jusqu'à invoquer son témoignage à faux. Il pouvait avoir des raisons pour agir de la sorte; mais rien n'excuse une telle conduite, que nous laissons aux lecteurs le soin de qualifier. Où donc a-t-il vu que M. Grisolle avait tenté des expériences de ce genre ? Nous avons parcouru le Traité de la pneumonie de cet auteur, et nous n'y avons pu découvrir rien de pareil à ce qu'indique le critique. En fait d'expériences pures, nous y avons trouvé les suivantes : M. Grisolle déclare (de la page 559 à 565) qu'il a abandonné à elles mêmes onze pneumonies bénignes, "chez des sujets jeunes pour la plupart ; et il en a suivi la marche jusqu'à la fin de la convalescence. D'un autre côté, il a soumis treize cas de pneumonie bénigne, aussi semblables que possible aux précédentes , il les a soumis à un traitement antiphlogistique modéré. Puis, comparant ces deux ordres d'expériences, il dit que, dans la première série, la longue durée de la maladie, eu égard au peu de gravité des symptômes généraux et locaux, n'est pas un résultat favorable à la médecine expectante ; que, dans la seconde série, les évacuations sanguines ont abrégé la durée des symptômes. Gomme conclusion, il ajoute que tout traitement, plus ou moins actif, est avantageux, soit pour abréger
la durée, soit pour modifier la marche de l'affection, etc., etc.
Qu'y a-t-il, dans ces expériences sur la forme bénigne de la pneumonie, qui ressemble aux tentatives invoquées par M. Valleix? Mais, bien plus, voici textuellement l'opinion de M. Grisolle sur la gravité de la maladie : « La pneumonie est une maladie grave. Le pronostic doit donc toujours être sérieux, même dans les cas où les premiers symptômes apparaissent sous une forme bénigne. Vexpérience apprend que ces derniers, qui semblaient d'abord devoir céder à une médecine expecflante, s'aggravent ensuite tout à coup, suivent une marche rapide, et ont souvent une issue funeste.» {Loc, cit., p. 5i7.) Plus loin, à la fin de son article sur l'expectation, il ajoute : « Je le redis encore, quelque intéressant qu'il fût pour la science de connaître les résultats de l'expectation dans les pneumonies graves, je ne conseillerai à personne de la tenter ; car beaucoup de nos devanciers l'ont fait, et n'ont pu prouver qu'il ftit avantageux de s'y soumettre. » (Gris., loc. cit., page 565.)
« D'ailleurs, je n'ai jamais songé à me livrer moi-même à ces essais dangereux, et je ne conseillerai jamais à qui que ce soit de les tenter. }) (Page 560.)
Est-ce clair? ces citations ont-elles besoin de commentaire? Invoquées par M. Valleix à l'appui de ses assertions, est-il possible qu'elles en soient une condamnation plus explicite et plus accablante ? N'insistons pas davantage sur ce triste incident; car, si on aime à lutter contre une erreur de bonne foi, on n'aime pas à triompher longtemps d'une faiblesse de ce genre.
Il est un autre témoignage, tout récent, d'un des maîtres de la science, que nous devons invoquer à notre tour, à raison de son à-propos, et surtout de son importance. Le nom de M. Ghomel porte avec lui sa signification et sa valeur, et nul ne contestera l'autorité d'expérience de ce célèbre praticien. Or, dans les leçons cliniques qu'il vient de publier, en janvier ^850, dans la Gazette des Hôpitaux, nous trouvons, comme exposé sommaire de sa longue expérience sur le pronostic de la pneumonie, « que la pneumonie doit être consi-
dérée comme une affection h-ès-grave et très-souvent 7nor telle. » Cette mortalité peut , dit-il, se résumer dans les proportrons indiquées dans le tableau suivant :
Chez les très-jeunes enfants, mortalité absolue. De 16 à 20 ans, rarement mortelle.
De 20 à 50 ans, 1 mort sur 11.
De 30 à 40 ans, 1—5.
De 40 à 50 ans, 1—3.
De 50 à 80 ans, 3^4.
Pour compléter la réfutation de M. Valleix, il ne nous reste plus qu'à l'en charger lui-même. Nous l'avons entendu , comme critique, nous dire : « On comprend comment tous ceux qui préconisent un traitement nouveau choisissent de
préférence la pneumonie c'est une maladie faite exprès
pour donner raison à tous ces inventeurs elle a une mauvaise réputation Est-il une maladie plus propre aux illusions thérapeutiques? Aussi la méthode expectante, l'évacuante, l'oxyde blanc d'antimoine (à vous, M. Trousseau), les saignées coup sur coup (à vous, M. Bouillaud), et même l'hydrothérapie, n'ont pas manqué d'expérimenter, et toujours avec les plus éclatants succès, sur cette précieuse affection. L'horaœopathie ne pouvait manquer d'arriver sur ce terrain si favorable.... »
Elle y est, en effet, venue ; M. Valleix a grandement raison de nous l'apprendre ; voici pourquoi : « La gravité incontestable de la pneumonie, sous quelque forme que cette maladie se présente, suffit pour nous convaincre de Yimportance extrême de son traitement. Il est bien peu de médecins qui croient pouvoir se passer d'une médication très-active, et tjui aient le. courage de faire de la médecine expectante en pi-ésence de symptômes aussi alarmants. » Suit une longue discussion sur la valeur comparative des diverses méthodes, toujours à raison de la gravité ïnconieslahle de l'affection et de l'importance extrâmc de son traitement. (Valleix, Guide du Méd. praticien; tom. I,page 455 et suiv. 2^ édit. Paris, -1850.)
Ainsi, dans son livre, cette gravité est incontestable ; dans
V Union médicale, tout tend à prouver que l'opinion qu'on s'en est faite est exagérée.
Dans le Guide du Médecin praticien, cette gravité incontestable suffit pour nous convaincre de Vhnporiance extrême du traitement. Dans V Union médicale ^ c'est un épouvantaily c'est une maladie faite exprès pour donner raison à tous les traitements...
Nous n'ajouterons rien à. ce simple rapprochement ; il en dit plus que toutes les dissertations possibles. Ce serait faire injure au bon sens du public que d'insister plus longuement sur cette question. Nous avons voulu seulement prouver une seconde fois que M. Valleix pesait à faux poids, et qu'il usait de deux espèces de balances. On dira peut-être, pour justifier une telle palinodie, que M. Valleix n'a changé d'opinion qu'après avoir pris connaissance des faits de M. Tessier. Mais il a prévenu lui-même une telle excuse en déclarant, dans le quatrième de ses articles, " que c'est la connaissance qu'ils avaient tous deux de ces observations qui les ont engagés, M. Marotte et lui, à laisser marcher des pneumonies qui leur paraissaient dans de bonnes conditions de guérison spontanée. )) Or, les faits qu'ils citent datent du mois de janvier ^849, et le volume du Guide du Méd. prat. (2« édition) est de^S.50.
Ainsi, jusqu'en ^848, la gravité de la maladie est incontestable. En ^849, d'après la connaissance des faits de M. Tessier, elle est un épouvantait.
En ^850, dans le Guide du médecin praticien^ elle redevient incontestable. En ^850, deux mois plus tard, dans les articles de \ Union médicale, elle reparaît comme un épouvantait.
Que les lecteurs de V Union médicale s'accordent donc avec ceux du Guide du Méd. prat.. sur les affirmations de M. Valleix. Les uns sont traités avec plus de révérence que les autres. Que M. Valleix accorde l'esprit ,sé?;ère qui affirme unechosedans son livre aujourd'hui avec l'esprit sévère qui la nie demain dans ses articles. Pour nous, dans notre simplicité de jeunesse, nous ne pouvons y retrouver que le genre d'esprit que M. Tessier a combattu dans son Introduction sur les abus de la statistique
en médecine. Enfin, pour la moralité de cette partie de la discussion, nous nous bornons à faire remarquer combien sont étranges les deux esprits qui composent M. Valleix, dont le premier affirme ce que le second condamne, et qui à eux deux sont la contradiction mise en œuvre et en permanence. Or, à cette manière d'être, à cette façon d'agir, on se suicide scien tifiquement, et l'on ne réussit à démontrer clairement qu'une chose, à savoir : qu'on possède en réserve des vérités de rechange sur la même question, suivant la saison et le temps, suivant les hommes- et les choses.
Nous aurions pu clore ici cette réfutation, déjà bien longue. Nous croyons avoir fait suffisagiment ressortir le caractère de la critique, et démontré les erreurs matérielles sur lesquelles elle repose, pour qu'il semble inutile de la poursuivre dans ses développements ultérieurs. Ceux-ci, en effet, ne vont être que la continuation ou les corollaires de cette assertion fausse: La plupart des pneumonies du livre de M. Tessier sont des cas de pneumonie à forme légère ; et de cette hypothèse : Celte maladie guérit, le plus souvent, toute seule. L'erreur des principes entraîne celle des conséquences. Or, c'est au point de vue de cette contre-vérité palpable de la bénignité des cas, et de cette supposition gratuite de leur guérison spontanée, que M. Valleix a examiné le rapport du traitement à la marche de l'affection dans les observations citées par son collègue. Donc il est évident que ce point de vue étant erroné, toutes les autres objections de détail qui s'en inspirent ou qui le supposent portent entièrement à faux.
Cependant, pour ne pas laisser passer sous silence un seul point de l'attaque, nous allons discuter, avec le plus de méthode et de clarté possibles, la série variée des objections secondaires. Nous verrons que, sous aucun rapport, M. Valleix n'y a été plus heureux que dans ses deux assertions principales.