CHAPITRE NEUVIÈME
useront ceux de la société qui verront le rè<jne de la raison. ILes plus vieux se plaignent de ne pouvoir s’en flatter.... On félicitait surtout l’Académie d’avoir préparé le grand œuvre let d’avoir été le chef-lieu, le centre, le mobile de la liberté (de penser.
Un seul des convives n’avait point pris part à toute la joie ide cette conversation.... c’était Cazotte, homme aimable et (Original, mais malheureusement infatué des rêveries des lilluminés. Il prend la parole et : « Messieurs, dit-il, soyez ^satisfaits J vous verrez tous cette grande et sublime révoluttion que vous désirez tant. Vous savez que je suis un profphète; je vous le répète^ vous la verrez, v On lui répond ipar le refrain si connu : Faut pas être sorcier pour ça. (( Soit; mais peut-être faut-il l’être un peu plus pour ce qui rme reste à vous dire. Savez-vous ce qui arrivera de cette (révolution? ce qui en arrivera pour vous tous, tant que vous éêtes ici? et ce qui en sera la conséquence bien reconnue? — Ah! voyons, dit Condorcet avec son air et son rire ssournois et niais; un philosophe n’est pas fâché de rencontrer Lun prophète. — Vous, monsieur de Condorcet, vous expirrerez étendu sur le pavé d’un cachot; vous mourrez du |>ooison que le boiiheur de ce temps-là vous forcera de portier toujours sur vous. »
Grand étonnement d’abord; mais on se rappelle que le Vbon Cazotte est sujet à rêver tout éveillé.
(( Mais quel diable vous a mis dans la tête ce cachot et ce [poison? Qu’est-ce que tout cela peut avoir de commun avec Ida philosophie et le règne de la raison? — C’est précisément cce que j'e vous dis; c’est au nom de la philosophie, de l’hunmanité, de la liberté; c’est sous le règne de la raison qu’il 'VOUS arrivera de finir ainsi. Et ce sera le v'èyne de la Raimuy car alors elle aura des temples, et même il n’y aura plus dans toute la France, en ce temps-là, que des temples
188 LE MONDE MAGIQUE
de la Raison. — Par ma foi! dit Chamfort, vous ne serez
pas un des prêtres de-^ces temps-là. — Je l’espère; mais, vous, monsieur de Chamfort',* qui en serez un, et Irès-digtie de l’ètre, vous vous couperez les veines de vingt-deux coups de rasoir, et pourtant vous n’en mourrez que quelques mois après. » On se regarde et on rit encore.
(( Vous, monsieur Yicq-d’Azyr, vous ne vous ouvrirez pas les veines vous-même, mais vous vous les ferez ouvrir six fois dans un jour au milieu d’un accès de goutte, pour être plus sûr de votre fait, et vous mourrez dans la nuit. Vous, monsieur de Nicolaï, vous mourrez sur l’échafaud; vous, monsieur Bailly, sur l’échafaud; vous, monsieur de Malesherbes, sur l’échafaud. — Oh! Dieu soit béni! ditRoucher, il paraît que monsieur n’en veut qu’à l’Académie.. .. — Vous, vous mourrez aussi sur l’échafaud. — Oh ! c’est une gageure : il a juré de tout exterminer. — Non, ce n’est pas moi qui l’ai juré. — Mais nous serons donc subjugués par les Turcs et les Tartares? — Point du tout; vous serez gouvernés par la seule philosophie, par la seule raison. Ceux qui vous traiteront ainsi seront tous des philosophes ^ auront à tout moment dans la bouche les mêmes phrases que vous débitez depuis une heure, répéteront toutes vos maximes, citeront tout comme vous les vers de Diderot et de la Pucelle. »
On se disait à l’oreille : « Vous voyez bien qu’il est fou ! car il gardait toujours le plus grand sérieux. Est-ce que vous ne voyez pas qu’il plaisante, et vous savez qu’il entre toujours du merveilleux dans ses pfaisanteries. — Oui, répondit Chamfort, mais son merveilleux n’est pas gai; il est-trop patibulaire. Et quand tout cela arrivera-t-il? — Six ans ne se passeront pas que tout ce que je vous dis ne soit accompli, — Voilà bien des miracles, — et cetle fois c’était moimôme qui parlais. — Et vous ne m’y mettez pour rien? dit Laharpe. — Vous y serez pour ‘un miracle tout au moins