CHAPITRE NEUVIÈME
» Arrêtez, Sire, s’écriait !e comte de son côté. IN’entendez-vous pas ce bruit étrange, qui part de la salle des .états?
» Sire, disait Baumgarten, permettez du moins que j’aille chercher une vingtaine de vos trabans. — Entrons! dit le roi d’une voix ferme; et avant que sa suite eût pu l’en empêcher, il était entré dans la grande salle, en prononçant ces mots : « Avec l’aide de Dieu. » Ses trois acolytes entrèrent avec lui.
» La grande salle était éclairée par une infinité de flambeaux. Une tenture noire avait remplacé l’antique tapisserie à personnages. Une assemblée immense couvrait les bancs, et les quatre ordres de l’État siégeaient chacun à son rang. Tous étaient habillés de noir , et cette multitude de faces humaines , qui paraissaient lumineuses sur un fond sombre, éblouissaient tellement, les yeux que, des quatre témoins de cette scène extraordinaire, aucun ne put trouver dans cette foule une figure connue. Mais en portant leurs regards vers le trône, ils virent un cadavre sanglant, revêtu des insignes de la royauté ; à sa droite, un enfant, la couronne en tête; à sa gauche, un homme -âgé, ou plutôt un autre fantôme, revêtu du manteau de cérémonie que portaient les anciens administrateurs de la Suède , avant que Wasa en eût fait un royaume. En face du trône, plusieurs personnages portant de longues robes noires, et qui paraissaient être des juges, siégeaient devant une table couverte de grands in folio et de parchemins. Entre le trône et la salle, il y avait un billot —
» Le roi et les siens n’entendirent d’abord qu’un murimure confus; puis, le plus âgé des juges se leva et frappa trois fois sur un in-folio ouvert devant lui. Il se fit un pro- 'fond silence. Quelques jeunes gens de bonne mine, habillés 'richement et les mains liées derrière le dos, entrèrent alors
dans la salle. Ils marchaient la tôle haute, et, derrière eux, un homme robuste tenait le bout des cordes. Celui qui marchait le premier s’arrêta devant le billot; et, en môme temps, le cadavre parut trembler d’un mouvement convulsif; un sang frais et vermeil coula des blessures. Le jeune homme s’agenouilla, tendit la tête; la hache brilla dans l’air, et retomba aussitôt avec bruit. Un ruisseau de sang jaillit jusque sur l’estrade, et la tête, bondissant plusieurs fois, roula jusqu’aux pieds de Charles, quelle teignit de sang.
» Jusqu’à ce moment, la surprise l’avait rendu muet; mais à ce spectacle horrible, s’adressant à la figure revêtue du manteau d’administrateur, il prononça hardiment la formule bien connue : « Si tu es de Dieu^ parle; si tu es de ï) Vautre, laisse-nous en paix, a
« Charles roi! ce sang ne coulera pas sous ton règne,...
» reprit le fantôme; mais cinq règnes après. Malheur! mal- » heur au sang de Wasa! »
)) Alors, les formes des nombreux personnages de cette assemblée commencèrent . à devenir moins nettes , et ne semblaient déjà plus que des ombres colorées ; bientôt elles disparurent tout à fait; les flambeaux fantastiques s’éteignirent, et ceux de Charles et de sa suite n’éclairèrent plus , que les vieilles tapisseries.... Tous furent d’accord sur la i durée de l’apparition, qu’ils jugèrent avoir été d’environ dix minutes. Tout avait disparu avec les fantômes; seulement, la pantoufle de Charles conserva une tache rouge.
» Rentré dans son cabinet, le roi fit écrire la relation de ce qu’il avait vu, la fit signer par ses compagnons et la signa lui-même. Elle existe encore; et, jusqu’à présent, personne ne s’est avisé d’élever des doutes sur son authenticité.
La fin en est remarquable : « Et si, ce que je viens de rela- \ ter, dit le roi, n’est pas l’exacte vérité, je renonce à tout j espoir d’une meilleure vie.... a