CHAPITRE TREIZIÈME
extraordinaire sur lequel le jugement de l’Académie avait provoqué « un soulèvement universel », le public dit, de guerre lasse, à ce fait : Mais vous me fatiguez; vous troublez mon sommeil. Et pourquoi donc « n’ôtes-vous approuvé par l’Académie? vous devriez vous faire approuver! — Ainsi va le monde. » (/r/., ibid., 7 mai 1861.) Lors donc qu’un aréopage aveugle ou halluciné conduit dans des régions inconnues un public qui cesse de se fier à d’autres lumières, il faut que tous deux tombent et roulent ensemble jusqu’au fond du fossé. Suivons comme exemple, un instant, le critique éminent du Jouimal des Débats, engagé dans ces voies bordées de chutes :
« La plupart des faits merveilleux qui circulent s’appuient sur le témoignage de personnes honorables. J’ai beaucoup de goût pour cette sorte de témoins, et ne les écoute jamais sans respect et sans sympathie. Si j’étais à leur place, il est probable que je croirais. Mais enfin, c’est une grosse affaire d’admettre un fait qui vous force de changer toutes vos idées^ , et personne ne peut trouver mauvais que je reste sur la réserve jusqu’à ce que je me trouve dans la môme circonstance où le témoin s’est trouvé. S’il est naturel qu’il croie avoir vu ce qu’il a vu, il est naturel aussi que j’attende, pour croire, d’avoir vu comme lui^. Je prie que l’on veuille
‘ On voit que l’intelligence du critique admettrait le fait ; et que SA VOLONTÉ SEULE, et peut-èlre à son insu, le repousse.
2 Ce que je vois, ce que je suis tout seul à voir, je puis me tromper en le voyant ; je puis être halluciné lorsque je me figure le voir. Mais ce que de nombreux, de désintéressés et valables témoins voient ensemble et viennent isolément me rapporter ; ce que tant de témoins ont mille fois vu; ce qu’ils ont rapporté d’une même Amix, dans le cours de chaque siècle, voilà ce qui ne peut me tromper, à moins que nulle certitude n’existe en ce monde... Et la certitude que l’on appelle mathématique n’est pas plus incontestable que celle qui naît de ces témoins; car toute une école a contesté jusqu’à la réalité des corps, l’un des objets principaux de cette science. Mais les gens de jugement défectueux et débile ne savent jamais ce qu’il est raisonnable de croire, ou ce qu’il est juste que leur esprit rejette. Les motifs philosophiques
LE MONDE MAGIQUE
hi(;ii réllécliir combien de choses prodigieuses on s’engagerait à admettre sur cette foi. Je considère comme un témoin fort lionoruhle tel écrivain qui affirme que sa pelle et ses pincettes ont quitté d’elles- mêmes sa cheminée, sont sorties par la porte et rentrées par la fenêtre. Et, pourtant, ce témoin serait injuste s’il prétendait m’astreindre à sa parole. On a beau dire, ce ne sera jamais la môme chose de voir de ses yeux un fait, ou de voir quelqu’un qui l’a vu. n
Toute la philosophie maladive qui vit d’hallucinations, et d’erreurs contraires aux lois du bon sens humain et de la société^ est dans cette merveilleuse période où l’on pourrait croire qu’il ne s’^jgit, sur chaque phénomène particulier, que d’un témoignage unique , et où le plus gracieux hommage d’un homme bienveillant s’adresse à la probité des témoins qu’il récuse. Cette creuse phraséologie revêt toutefois les apparences de la raison môme , aux yeux infirmes de la presque totalité des lecteurs, tant il est vrai que l’éducation philosophique actuelle nous laisse ignorer de la plus formidable ignorance sur quels motifs de certitude s’assoient les jugements de l’homme! tant il est évident que la raison, follement égarée et s’attachant h contre-sens à la poursuite de ses droits, se décourage ét se livre avec la facilité d’un enfant à toute main qui la saisit avec audace pour lui tracer sa voie.
de certitude leur sont inconnus ; aussi le bon sens naturel est-il chez eux sans fixité , sans consistance , ou radicalement faussé par l’éducation. L’étude de la saine et chrétienne philosophie leur donnerai! aisément la boussole qui leur manque ; mais elle leur est parfaitement étrangère ; elle est étrangère de nos jours à la presque totalité des hommes, auxquels les femmes bien élevées, moins hébétées que la plupart de leurs maris par les dogmes antireligieux de la science profane, sont éminemment supérieures sur ce point. Gloire en soit, dans une multitude de paroisses, à l’admirable inslitution des catéchisii^.s de persévérance, où se fondent et s’harmonient de simples et admirables notions de philosophie, de science théologique et d’histoire. La famille chrétienne, c’est-à-dire en d’autres termes la civilisation, ne se maintient donc plus guère aujourd’hui que par la femme : car la femme est la famille.