CHAPITRE TREIZIÈME
nous qui savons leur côté faible, les pressons-nous de formuler un arrêt dont la raison d'être s’offre à l’esprit dans le texte limpide du moindre considérant scientifique. La tâche serait ardue ! Plus aisé leur est-il de se balancer sur ces trois mots : Je n’ai point vu, j’ignore, je nie!... Ce qui signifie, en s’adressant à des témoins d’élite qui nous affirment bien savoir ce qu’ils ont bien vu : Gardez la raison de votre côté, le public est du mien, et ma parole est son dogme!
Je n’ai point vu des yeux du corps; c’est pourquoi je refuse d’y voir des yeux de l’esprit ! — Oh ! qu’insensé, que redoutable est ce principe d’hallucination, d’aveuglement, d’aorasie^ , qui brise et dissout, d’un mot, jusqu’aux derniers liens de toute société religieuse, politique et civile! Et combien exquise est la simplicité d’un public, qui se pique d’ailleurs à si juste titre d’intelligence, mais qui se paye, en souriant, de ce brutal et stupide déni de justice : Faits impossibles! ou bien : Je ne les ai point vus! Voilà les deux mots qui dévorent et anéantissent toute certitude née de l’affirmation humaine, de l’histoire générale ou intime, de l’écriture exprimant la tradition, du contrat, de l’engagement humain, de la famille! Un si misérable et plat scepticisme est donc une des voies lisses et rapides qui mènent à l’effacement de tout ordre social!
Piien cependant, aujourd’hui, de plus commun, à tous les degrés de l’échelle sociale, que cette inconcevable ignorance des lois de la raison; à tel point, il est vrai, de dire que la décadence de la foi, cette vertu d’en haut qui passe chez les hommes sans Vue ou sans portée intellectuelle pour étrangère à la raison, est la ruine môme de toutes les grandeurs de la raison. — La foi chrétienne, celle qui reconnaît à son
^ Terme que j’emprunte à saint Augustin, àopaci'a. Ce phénomène s’accomplit « lorsqu’un objet n’est pas vu, quoique présent, tandis que d’autres également présents sont vus. » [Cit. de Dieu, 1. XXII, ch. XIX.)
LE MONDE MAGIQUE
juste degré le prix très-grand, l’utilité spéciale et immense, quoique secondaire, de la raison, s’éloigne-t-elle un Instant de la race humaine? Eh bien, que voyons-nous aussitôt?... Nous voyons rhallucination , l’aorasie, le papillotage et le trouble inguérissable de la vue succéder à la clairvoyance que l’homme tient de sa nature, aussi longtemps qu’elle reste unie à celle de Dieu; il ne sait plus alors ni voir ni juger. Oter, ravir à l’homme sa foi de chrétien, c’est donc violer et dégrader sa nature.
Et pourtant, ne soyons ni trop sévères, ni môme trop sérieux avec les académies, trop souvent complices et auteurs d’un si grand mal. Car elles ont quelquefois leur côté plaisant ; et l’erreur, le conte, la fable bien caractérisée cuisent de temps en temps, à défaut de la vérité, le pain qui les alimente; c’est encore là ce qui les distingue des conciles!
L’illustre et si regrettable Arago, par exemple, « raconte ce qui arriva autrefois à l’académie de Berlin. Elle avait pour principal revenu la vente de son almanach. Un jour, la honte la prit de voir figurer dans ce livre toules sortes de prédictions sur le mauvais et le beau temps, et les événements de Tannée. Elle supprima donc ses prédictions. Mais... l’almanach ne se vendit plus!... et il fallut les rétablir l’année suivante. »
La science académique était forcée d’user de charlatanisme, et de mentir ou de jeûner !... Que vouliez-vous quelle fît ' ?
‘ Bersot, Journal des Débats , ibid., 5, 7 et mai 1861. M. Bersot ajoute avec candeur que les ouvrages de MM. Maury et Figuier contre le Surnaturel ont « presque autant de succès que VAUfianach de Liége.r> Mais cela se conçoit !