CHAPITRE SEIZIÈME
Si les croyances que nous allons énoncer se contredisent, ou simplement diffèrent l’une de* l’autre, observons que les unes peuvent être générales et les autres appartenir à quelque localité; songeons encore que tel siècle, telle province a pu les modifier et les changer sans inconvénient pour le dogme magique, qui reste tgujours assez fidèle à sa destination fondamentale dès qu’il contient et propage l’erreur.
L’üme humaine, dit cette première version chinoise, fait de l’homme un être raisonnable, mais elle n'est pas simple et purement spirituelle. Elle est un composé de tout ce qu’il y a dé plus subtil dans la matière; et ce composé se forme de deux parties principales : le ling et le honen. Le Ung ^ partie plus épurée et supérieure au houen, est plus capable d’opérations intellectuelles. De leur union dans un corps se forme un être mixte, propre aux opérations de l’intelligence et à celles qui ont la matière pour objet b A la mort, le ling et le houen demeurent unis. Ils composent un être qui prend différentes dénominations, selon le rang qu’il occupe dans la hiérarchie aérienne; et les Chinois regardent ces deux substances comme spirituelles, tout en les formant de matière raffinée. Mais, disent-ils, il est en outre dans l’homme une troisième substance. Celle-ci ne s’attache qu’au corps, c’est-à-dire à la quatrième partie de notre être, et ne s’en sépare qu’après son entière dissolution y ou la dispersion totale de ses parties. Elle s’évanouit alors comme une ombre, lorsque s’est dissous le corps qui l’avait produite
^ Là se retrouve la notion faussée des deux facultés d’une âme unique, que l’école distingua dans les termes ; superior et inferior anima. Cette seconde faculté, si distincte de la première, et par laquelle- ràmc s’applique aux fonctions du corps , fit imaginer à quelques-uns une âme animale fonctionnant dans nos corps, un principe vital distinct de nos âmes !
2 Disons en outre, et afin d’empêcher autant que possible toute confusion , (lu’indépendamment des fantômes qui reproduisent l’image de l’être humain [simulacrum, imago), les Chinois admettent des corps
LE MONDE MAGIQUE
Mais, pour en revenir aux houens, tels que les décrivit M. l’abbé Hue, les Chinois admettent dans la composition de la nature humaine trois substances : une âme spirituelle et supérieure, ou le lw(j ; le houeu, qui forme une sorte d’àme inférieure, mais distincte; puis, en troisième lieu, le corps tangible. Et qu’est-ce donc que ce houen? Question difficile à nettement résoudre: « Ce sera, si vous le voulez, quelque chose de vague, comme esprit, génie, vitalité! n [Définition donnée dans le Voyage à la Chine, t. II, p. 394.) On peut, à ce titre, envisager le houen comme l’opérateur futur de la résurrection , qu’il effectuerait en réunissant à lui, au moment critique, la substance nécessaire à la reformation du corps. Ce qu’il y a de certain, c’est que les Chinois, qui sont convaincus de l’existence de ce principe vivant, adoptent avec facilité le dogme de la résurrection. Ils enseignent que le houen est immortel, mais
fantastiques. Ceux-ci sont formés par les kouei's, c’est-à-dire par les âmes des damnés, équivalant aux démons.
Les koueïs, naturellement méchants, font tout le mal dont ils sont capables. Ils tiennent le milieu entre l’homme et la brute, et participent des facultés de l’un et de l’autre. Ils ont tous les vices des hommes, et n’ont des brutes que leurs dangereux instincts.
Condamnés à ne pas s’élever au-dessus de l’atmosphère, ils voltigent autour des tombeaux, des trésors, des mines, à la surface des marais croupissants et des lieux infects. Ils se nourrissent de vapeurs, et les miasmes des cadavres humains sont leur nourriture favorite : c’est à l’aide des éléments et des débris de ces cadavres qu’ils parviennent à se former des corps fantastiques , au moyen desquels ils déçoivent les hommes en se mêlant avec les vivants. Il ne leur arrive que trop souvent de réussir dans ces œuvres d’illusions. Alors apparaissent les tyrans féroces et les infâmes voluptueux, dont tous les efforts tendent à empêcher les hommes d’être élevés après leur mort au i-ang des chen et des hien, c’est-à-dire des saints ayant encore quelque tache, et des saints purs. Ces misérables esprits à corps mensongers ne s’étudient qu’à faire des hommes des damnés semblables à eux-mêmes. P. 222. Mémoires concernant l’histoire, les sciences, les arts, les mœurs, etc., des Chinois, par les missionnaires de Pékin. Paris, 1791, p. 224, vol. XV, si je ne me trompe ; mais le numéro du volume étant omis sur mes notes, chercher la lettre du^’- Amiot. Pékin, 16 octobre 1787. Je décris ailleurs la Chine gouvernée par ces Esprits.
CIIAIMTRE SEIZIÈME
que, dans le cours do la vie, il se matérialise de plus eu plus par son développement. Au coup de la mort, Tûme rend le corps à la terre, et le houen devient errant; on observe que, s’il aime à vaguer, il cherche pourtant à se maintenir auprès des débris de son corps. Car tout divorce avec ses organes lui est sensible et douloureux; le tourment qu’il en éprouve l’irrite et le rend tourmentant lui-môme *.
L’ame cependant, ou le ling^ peut goûter la paix et le bonheur, quoique le houe?i soit tombé dans un état de souffrance; ce qui constitue, dans la personne humaine décom-
1 D’après les plus antiques doctrines de la magie, les morts violentes, le défaut de sépulture, etc., portent l’âme soit à rechercher les restes de son corps, soit à se transporter aux lieux où l’allèche un des éléments qui le constituaient : le sang, par exemple ! — Voilà pourquoi les sorciers présentent aux âmes des débris d’animaux, afin de les forcer à leur apparaître, et telle est la doctrine que résume Porphyre, etc. Sacrifices, chap. Du vrai culte. — Ainsi l’illustre saint Athanase fut-il accusé d’avoir conservé la main de l’évêque Arsène, pour se livrer à des opérations magiques!... Patet quod animæ illæ quæ, post mortem, adhuc relicta corpora diligunt, quemadmodum animæ sepuUura carentium, et adhuc in turbido illo humidoque spiritu (le corps spirituel, l’esprit Iluidique, le houen) circa cadavera sua obcrrant, tanquam circa cognatum aliquod eos alliciens, etc. Voir Cornélius Agrippa, De occulta philosophia , p. 354, 355. Même pensée chez M. du Potet qui le répète, etc.
Homère, puis Horace, etc., nous ont décrit le menu de ces scènes d’évocations, où le sang et les débris des corps attirent les prétendues âmes qui, de la sorte, se font adorer, disons plutôt font adorer les démons, fopt verser le sang, et surtout le sang humain! La magie contemporaine relie donc ses doctrines aux doctrines de la haute antiquité grecque et romaine, égyptienne et chinoise, ayant pour intermédiaires la philosophie d’Alexandrie et des théurges de la Renaissance : Cornélius Agrippa, Cardan, etc., etc.
Ces illusions de la magie s’appuient d’ailleurs sur un fait observé de tous temps, et de nos jours encore. Ce fait, c’est que les manifestations d’Esprits et les molestations éclatent surtout aux endroits où gisent des corps sans sépulture, aux lieux où des mains violentes ont brisé la trame de quelque existence humaine. {Parcourez le traité de P. Thyrée: Loca infksta, etc.) Dieu , dans ces cas, lâche sans doute de temps en temps la bride aux démons, afin que, par leurs illusions et leur malicc vengcressc, ils nous rappellent que l’homme doit respecter l’être de l’homme vivant, et honorer dans le cadavre le germe de lu résurrection !
LE MONDE MAOIQUE.
posée, une double faculté de sentir : le sentiment distinct et simultané de deux contraires! C’est ainsi que tout à l’heure nous venons de voir le simulacue d’IIomôre conversant et pleurant dans l’Achéruse, tandis que son âme est ailleurs et probablement dans un état de félicité!
'Lc.liouen, — ce nom porte avec soi l’épouvante! — c’est, en définitive, le spectre, le fantôme qui trouble la demeure des vivants; car, semblable aux mânes et aux larves des anciens, il occupe les maisons, Ujoênètre eipossède les corpjs; mais le koiien des enfants est d’une malice plus tourmentante que celui des adultes. Telle est la raison pour laquelle les Chinois exposent loin de leurs maisons les enfants qu’ils ne se soucient point d’élever, et qu’ils vouent si facilement à la mort’... Le houen représente le corps, en ce sens qu’il en est l’image à l’état (luidique, c’est-à-dire sous forme de spectre. Et cette croyance fleurit dans le Céleste Empire sur de si vivaces racines, que la médecine légale s’est emparée de la physionomie et de l’aspect du Iwuen rendu visible, comme d’un moyen naturel de constater les crimes ! Elle décrit les formulés d’évocations que les magistrats instructeurs doivent pratiquer au-dessus de l’endroit où gît le cadavre; et je me rappelle, me disait M. l’abbé Hue, que l’homme de la justice y fait emploi de vinaigre mêlé de je ne sais plus quels ingrédients, parmi ceux qui sont familiers
‘ Le crime d’infanticide est si commun à la Chine qu’on l’y peut appeler national. Ce crime avait le même degré de fréquence dans le monde ancien, sauf le cas où quelque spéculateur ramassait les enfants abandonnés pour en former des troupeaux destinés aux ignominies de l’esclavage, d’où sortaient les deux sources de la volupté antique : la prostitution, et le sang offert en spectacle dans le cirque. Car autrefois, dans le monde républicain et impérial, l’esclave était moins une chose, et une chose vile, qu'un néant. On disait de lui non tam viUs , quam 7iullus !
L’Europe chrétienne attaque l’infanticide, en Chine, par l’œuvre de la Sainte-Enfance, magnifique auxiliaire de l’œuvre éminemment civilisatrice de la Propagation do la foi ! /