CHAPITRE VINGTIÈME
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Mais puisque M. le professeur Lordal tient en si haute estime de précieux recueils qu’il s’empresse d’oUrir h nos recherches, pourquoi ne point y recourir? pourquoi ne pas y puiser? pourquoi ne pas y choisir, entre mille, quelques traits, quelques exemples, ceux-là mômes qui, parleur simple présence, font justice des surannées prétentions du principe vital , de cette ame secondaire et fantasmatique dont l’existence rendrait méconnaissable la véritable nature de l’homme?
Rencontrant donc, aussitôt que je m’achemine vers ce but, le célèbre docteur allemand Henri Kornman, je l’arrôte et je reçois de ses mains son traité sur les prodiges observés dans les cadavres. Le lecteur, s’il nourrit encore contre le monde des Esprits quelques préjugés, voudra bien les tenir en laisse, et juger par lui-même les autorités fort inégales , mais souvent de premier ordre, que groupent en nombreux faisceaux les nombreuses pages de l’illustre docteur'. Et si les exemples sur lesquels aura porté mon choix sont de l’ordre le plus merveilleux, qu’il se garde de s’en eiraroucher trop tôt! C’est à ce titre meme que je les préfère; car, lorsqu’il s’agit de Surnaturel, la dilTérence entre le plus et le moins est, pour quiconque rélléchit, insignifiante ou nulle. Ne craignons donc point de placer aux ravons du grand jour les faits les plus aptes à nous réveiller, ceux dont l’irritante provocation doit le plus rapidement nous déterminer soit à courber la tête devant le Merveilleux, soit à le nier et le honnir.
Un passage fort important de Kornman nous prémunit d’abord contre les phénomènes tantôt à peine sensibles, mais quelquefois éclatants, de la vie fausse et trompeuse dont ou
' De miracnlis morluonmi, opus dm desideratum, et expeliluni... in qiio mirabilia... summa opéra et studio collecta liabontiir; qiiæsliones nalurulcs, pfnjsicæ, meiiicæ, IheoJoyicæ et juridicæ Iradimliir, etc. Francfort,
LE MONDE MAGIQUE
a vu (le temps en temps s’animer les cadavres : <i Les cabalistes, nous dit ce prodigieux érudit, donnent au démon le nom de Prince des corps : cor p07Htm principe m. C’est pour chasser des cadavres ce prince, ou ce principe impur, que les Pères établirent l’usage d’asperger les tombeaux de l’eau que l’Église considère comme un des symboles de sa puissance, et qui porte avec elle ses bénédictions lustrales. Nous devons mèmè observer (|ue c’est le plus particulièrement par l’action qu’il exerce sur les morts que le démon aime à se faire le rival, mais disons plutôt le singe de Dieu. » (Kornm., p. 20, 21.) Cette vérité brille avec un rare et fort extraordinaire éclat
dans le drame qui se déroule sous le toit d’Armentarius, aux approches du dix-septîème siècle.
P. Armentarius, cédant à la plus diabolique obsession , vient de trancher par un coup mortel la vie de son fds; tout aussitôt, et trop tard, le remords et la douleur débordent dans le cœur du malheureux père... Mais la mort passe pour être bien inflexible. Que faire contre elle? Qu’aviser? Est-il un remède contre ce mal? Qui sait? oui peut-être. Et, sans balancer, il se le figure; car un Esprit impur et familier, avec lequel ses relations n’ont été que trop intimes apparaît et lui dit : Consens à m’adresser tes supplications ; adore-moi, et je te rendrai ton fils. Entraîné tout à la fois par les égarements des sens, de l’esprit et du cœur, le père écoute, obéit, et voilà que se réalise la merveilleuse promesse î Le fils qu’il avait aimé, frappé, tué, lui est rendu. Disons plutôt qu’une longue année s’écoule, pendant laquelle son fils, ouvrant de nouveau les yeux à la lumière, et semblable pourtant à un cadavre vivant qu’animerait un souille étranger, s’acquitte de toutes les fonctions de la vie^.
1 Je traite ailleurs, et à fond, la terrible question de l’incube.
2 Ementitis naturæ functionibus. Aux yeux de robservateur sérieux, ces faux miracles ne ressemblent guère ])lus iv'x véritables que le singe
CIIAPITIUÎ VINGTIEME.
Ainsi vont les choses; mais, un beau jour, le soutien étranger de ce cadavre, — son principe vital de circonstance, — le Prince des corps se retire; et tout à coup, sans que le moindre mal ait modifié ce singulier état sanitaire de l’enfant, il chancelle et retombe mort. L’infection instantanée que répand ^a chair, suspendue douze mois durant entre la fraîcheur et la putridité, arrête et repousse au loin quiconque essaye de l’approcher L
à l’homme. Toujours un point noir, un parfum diabolique les trahit, et surtout lorsque nous les scrutons clans leur origine ou dans leur résultat moral.
1 Certitude : Hœc certa atque indubitata historia est, uti ad duumviros Nancejanos pervenit, suis quæstionibus, probationibus, atque argumentis instmctissima , cujus præterea fidem plenissime confirmavit quod loci incolæ, de pueriadvitam per specfem revocatione, sws' se ocu//s Uicî/sse multos prædicaverunt. (Kornman, 46, v. II, De mirac. mort.)
Écoutons ensuite les paroles d’un homme d’État contemporain du prodige, un ancien conseiller au conseil de Brabant, Delrio, devenu plus tard une des hautes autorités de la théologie démonologue : « Ce fut en Lorraine, à Dalhem, en l’an ISSI, qu’eut lieu cet événement; et nul fait ne peut être plus authentiquement constaté. »
Exemplum... antiquitas nullum nec certius, nec mirifîcentius prodidit. (Delrio, Disquisit. magic., 1. II, quæst. xxix, sect. 2.)
Parmi les faits d’une imposante authenticité, dit en Tan de grâce 1 857 M. le comte de Résie , est « celui du cadavre d’un jeune homme de Dalhem, en Lorraine, animé pendant près d’un an par le démon, chose consignée dans les archives de la ville de Nancy, et attestéepar des actes judiciaires sfgnés de M. Rémy, procureur général, et d’wne multitude de témoins jurés. {Des sciences occultes, v, I, p. 45. 1857.’ Paris.) Nicolas Remigius mit en poème cet événement. En voici quelques vers caractéristiques :
Solum ah eo l’arius, qucni se monslraveral oliin,
Quod, turpi coiUrac(a cutis macie offerat ora ,
Quodquc recedenles oculos stupof occupât aler.
.Scd non mens eaclem sr.det, et non qui mile /ovelxit Spiriliis, officio vilam molitur eodcni,
Verum a(;ilat pigram vilœ sub imagine rnolem Organicus dœmon.
Une année s’écoule :
■ Tuni ruit, avcisum geminala morle cadavcr.
( L. Il , periocha 1. )
;)o8 LE MONDE MAGIQUE.
Longtemps avant ce prodige, Eunape, médecin, historien philosophe cimcmi du christianisme {qunlrième siècle), rapporte qu’un magicien ht apfiaraître en Égypte un homme doué d’une singulière ressemblance avec la statue d’Apollon. Mais ce médecin et le célèbre philosophe Jamblique unirent aussitôt leurs voix et prévinrent les spectateurs que ce corps ambulant était le cadavre d’un gladiateur ^ tué deux jours auparavant dans les jeux du cirque. Eunape, tenant d’ailleurs à prouver la vérité de ses paroles, prononça quelque formule magique, et lePrmce des corps, l’Esprit qui animait ce cadavre, prenant la fuite à l’instant môme, on vit retomber à terre le gladiateur émérite, exhalant une odeur putride. (Voir Kornman, De cadaveve vivum em.entite, p. 103, ibid.)
« Et quant est d’un corps mort, — nous dit Leloyer, qui examina philosophiquement cette question, — on pourroit trouver étrange, de première abordée, comme il est possible que le diable le puisse prendre et mouvoir, veu qu’un tel corps n’a aucun sentiment de vie. Mais, je dirai que cela n’est pas plus impossible au diable que de se saisir d’un corps qui aura âme et sentiment. Or, est-il que le diable se saisis! d’un corps vivant, et luy donne mouvement... , comme il appert aux démoniaques, lesquels sont menés et agités au gré du diable. Pourquoi donc le diable ne pourra-t-il pas bien mouvoir un corps mort, et le guider à son plaisir ? Car il est aussi facile au diable de mouvoir un corps insensible, par le moyen de son esprit infus aux membres, que d’agiter et |)Ousser un corps sensible, perclus de son mouvement naturel
— Lucain décrit ces fausses résurrections ;
Tune omiiis palpitai anus,
Tenduntur nervi; nec sc tellure catlavcr Paulatim per mernljra levai, terraque repulsiiin est,
Ereclumqiie sinutl. Dislenia lumiiia ricin Niulantur
/(P/i/iri,, cil. VI.)
CHAPITUI*: VINGTIÈME. '
et de ses propres sens et actions. Je ne veux pas touleldis dire ((lie le diable (uiisse animer un corps mort, car ce serait luy donner une forme {une-dme), ce qui est le propre de Dieu, Mais il peut mouvoir le corps et, par conséquent, |e trauslérer de lieu en autre. Et pourquoy est-ce qu’un Esprit subtil, et autant pénétratif que les rais du soleil et que la llamme du leu, ne pourra, adhérant au corps mort, le mouvoir et le faire marcher, non comme agent naturel, ains comme lui inlluant sa propriété et son agilité accidentellement? (^Cité ci-dessus, p. 376, 377. Ainsi agit-il les iahl es posséd èes !)
» Le diable peut, par ses prestiges, donner telle couleur, tel mouvement, telle odeur qu’il voudra à un corps mort, puisqu’il peut bien s’insinuer et accommoder auæ sens et aux saveurs — Or, si le diable faicl ce qu’il y a de (dus difficile à faire, savoir, d’entrer aux sens des hommes sains et les manier à son plaisir, pourquoy ne fera-t-il pas d’un corps mort ce qu’il voudra, en le façonnant d’une telle façon comme s’il étoit encore plein de vie? Et, pour montrer que le diable en a usé autrefois tant anciennement que de notre temps, je le prouverai par quelques histoires, n [Suivent quelques histoires.)
«■ Gaspard l^eucer [De divinnt. gener.) récite ceci estre advenu de son temps, qui a déjà été inséré dans les écrits de quelques-uns de nos français, « Il y avait à Bologne une » vierge basteleresse, fort célèbre pour bien danser et bal- » ladér, et faire mille tours de souplesse propres aux baste- » leurs d’Italie. Les compagnons basleleurs qui étoient de sa » bande en fesoient un merveilleux cas. Toutefois, il advint » quelle mourut, ce qui allait abaisser la vogue de ses com- » pagnons, si un magicien de la bande qui voyoit que cette )) fille amenoit l’eau au moulin, et estait cause qu’ils avaient » la foulle du peuple, n’eût usé de son art et mis soubs les
3()0 LE MOxNDE MAGIQUE.
» aisselles de la fille un charme si puissant qu’il semhloit «qu’elle fui, en vie, sinon qu’elle esloit toujours pûlc mer- » veilleusement. Enfin, un autre magicien se trouva comme » celte fille fesoit des soubresauts et plaisanteries, et l’aiant » quelque peu regardée en face, il vint à s’écrier devers les « spectateurs pourquoy ils la regardoient , et que ce n’estoit )) qu’une charoigne morte. J1 n’eut sitôt prononcé ces mots » que la fille basteleresse ne tombast toute roide morte » comme elle estoit véritablement. » {Ibid.^ p. 411.)
« Apulée, magicien, qui connoissoit la nature des diables entrans en corps morts... a dit que Zaclas , Égyptien, ressuscita un jeune homme par magie, et lui fit révéler la cause de sa mort devant tout le monde. « — Le démon qui se donnait pour son âme étant révélateur, (/ôir/. , p. 412-13.)
« Il se lit dans saint Clément {in Itiner.)^ comme Simon le mage, — que les Samaritains appelaient la grande vertu de Dieu, sur cette terre même que le Fils de Dieu venait de couvrir de miracles — {Actes des apôtres^ ch. vin, y. 10), a ressuscité par ses actes des hommes morts , qui, aussitôt retombaient, après que le charme dont il les avoit liés étoit passé... » {Ibid., 412.)
Et serait-ce, d’ailleurs, chose plus difficile à un Esprit de posséder, d’animer momentanément un cadavre, ou d’y produire quelqu’un des mouvements de la vie, que d’animer une statue {Hermès et saint Augustin, voir chap. ci-dessus), que de posséder, que de faire marcher ou bondir une table isolée de tout être vivant, que d’obtenir instantanément, et au gré des spectateurs, une infinie variété d’airs simples ou savants, de sons ou de bruits : ce que j’ai vu , revu, entendu, ce que tant d’autres, et des plus clairvoyants, ont vu tout aussi bien que je le voyais. (Lire tous les faits du chapitre premier de la Magie au dix-neuvième siècle L)
* Dans ces cas prodigieux , — de même que dans les circonslances