CHAPITRE VINGTIÈME
tion se fait remarquer dans sa langue. Ce phénomène dure et se prolonge pendant une minute; au bout de ce temps, il sort des mâchoires distendues et immobiles une voix telle que ce serait folie à moi di entreprendre de la décrire. C’est je ne sais quel son âpre, creux et brisé; mais le hideux ensemble en reste indescriptible , car aucuns sons pareils n ont déchiré V oreille des hommes^. Deux particularités caractérisent celte intonation, et donnent idée de son étrangeté surhumaine. En premier lieu, la voix arrive à mes oreilles comme d’une énorme distance, ou de quelque souterrain; en deuxième lieu, elle me fait l’impression que font des matières glutineuses sur le sens du toucher; et ce son est d’une svllabification distincte !... M. Yaldemar parle évidemment en réponse à la question que je lui ai faite il y a quelques minutes. Je lui ai demandé s’il dormait toujours. Il dit cette fois : — « Oui, — non^ — j’ai été endormi, et maintenant, maintenant, je suis mort. » — A ces mots, l’étudiant en médecine se trouve mal ; les gardes s’enfuient; on ne peut les décider à rentrer. Aucune des personnes présentes n’essaye de contenir l’horreur indicible que ces quelques paroles inspirent. Cependant, l’état de M. Yaldemar reste le môme; le miroir n’offré plus aucune trace de respiration. On essaye, sans succès, de le saigner au bras. . . et le seul indice réel de V influence maqnétique consiste dans 1e mouvement vibratoire de la langue, chaque fois que je lui adresse une question. 11 semble faire un elfort-^pour répondre; mais, aux questions posées par un autre que
' J’ai, pour ma part, entendu de ces paroles à sons indescriptibles, sortant de la bouche de gens que des objets magnétisés, et il serait plus vrai de dire ensorcelés, avaient jetés dans un effrayant état de [)OSsession. Un phénomène accompagnait ces sons, c’est que le corps, debout et penché, louchant à peine la terre par l’extrémité des pieds, 'se soutenait en l’air comme sur un li(]uide, contre les lois de la gravitation. Lors(jue les lois de la nature sont évidemment violées, le Surnaturel commence, ou la raison de l’homme est un vain mot.
LE MONDE MAGIQUE
moi^ il paraît ôtro complèUmient insensible, en dépit de mes essais de mettre chacune des personnes présentes en rapport magnétique avec lui — Je quitte la maison en compagnie des deux médecins, et, dans l’après-midi , nous revenons tous ensemble. L’état du patient ‘ est resté précisément le même. 11 s’élève alors une discussion sur la possibilité àe l’éveiller, et nous tombons d’accord qu’il tie peut en résulter rien de bon. 11 est évident que, jusqu’ici, la mort a été arrêtée PAR l’opéraïioiN magnétique, et il nous semble clair que réveiller M. Valdemar, ce serciit le tuer instantanémejit.t^
Depuis cette époque , im intervalle de sept mois s’est écoulé... Le narrateur reprend : « Nous continuons d’aller chaque Jour chez M. Yaldemar, accompagnés de temps en temps par des amis et des médecins. Le somnambule demeure exactement tel que je l’ai décrit en dernier lieu; ses gardes ne le quittent pas un instant. Ce fut vendredi dernier que nous résolûmes enfin de faire la tentative de l’éveiller. Le résultat malheureux de cette dernière expérience a soulevé bien des discussions dans le monde !
)) Pour tirer M. Yaldemar de sa léthargie, je fis les passes accoutumées, et d’abord sans ombre de succès. Le premier indice du réveil fut un abaissement de l’iris, accompagné d’un copieux écoulement d’ichor, d’une odeur acre et affreusement fétide. J’essayai vainement alors de mon inlluence sur le bras du patient : « Monsieur Yaldemar, lui dis-je, «pouvez-vous nous expliquer vos sentiments ou vos désirs? » — A l’instant, les cercles hectiques reparurent sur les joues ; la langue trembla, remua violemment dans la bouche, quoi-
1 Le patient ! c’est-à-dire un mort qui ne l’est point, grâce à un certain principe vital qui ne déménage pas en même temps que Tàme ! Mais, observons-le bien , le singulier ])rincipe vital dont il s’agit xk DONNE AUCUNE VIE aux orgaiics ; il en empêche plutôt la décomposilion, la dissolution apparente. Ims organes ne sont jilus alors qu’un instrument dont le Prince des cor})s se sert pour arriver a ses lins.