Les ni'vroscs. ifjoy. j
LES AESTHKSIOr.l^NlES |-2.';
d'interpréter plus simplement les phénomènes de la double personnalité si mystérieux au début de la psychologie pathologique.
En effet, les alternances de la double personnalité se rattachent alors à un groupe de phénomènes plus fréquents et plus connus. Les changements produits par l'aesthésiogénie chez "des hystériques ne sont plus que des formes particulières de ces oscillations que l'on observe dans les dépressions périodiques. Les excitations que nous venons d'observer ne sont plus aussi extraordinaires si nous les rapprochons de ces excitations que présentent spontanément ces autres malades. Les circulaires, si nous employons le mot dont se servaient les anciens aliénistes français qui les avaient bien observés, présentent souvent au cours de leur maladie trois périodes successives. Ils ont Une crise de dépression où l'on retrouve facilement tous les caractères précédents, un état dit normal qui mérite d'être appelé un état d'excitation et entre les dcuv une j)ériode appelée maniaque qui semble assez particulière. Mais il est bien probable que cette période maniaque, fjui d'ailleurs n'est ])as constante, n'est qu'une forme de la dépression avec prédominance d'agitation. Le caractère essentiel reste l'oscillation entre un état de dépression avec ou sans agitation et un état d'excitation normale.
Quand le passage de l'un à l'autre se fait assez rapidement, comme chez Le, f. 5/j, par exemple, on observe les mêmes étonnements et les mêmes sentiments d"eu[)horie qui nous ont frappés dans l'tX'sthésiogénie : « .l'entre donc enfin dans le véritable monde, je recommence à vivre... » 'Enfin quand les périoiles sont courtes la ressemblance avec les somnambulismes complets s'accentue encore. J'observe en ce moment dans le serviée de mon ami M. Nageotte à La Salpêtrière un cas remarquable de ce gf-nre qui par bien des points" se rapproche des observations de Marceline ou d'Irène, Marianne, f. 3/|, traverse régulièrement depuis plusieurs années trois états psychologiques distincts et ne reste dans chacun d'eux cpie peu d<^ jours, une quinzaine au plus. Dans le prciniei' tle ces états (jui commence presque toujours assez subitement a r('q>()(|iic de ses règles elle est dépriniée : couchée tlans s(Mi lit, elle refuse obstinément de se lever cl n'accepte pas la moindre occupation ; hon-iblemeul timide, elle trenible «'t se cache si on vient la voir et si on essaye de la faire parler. Elle repond inli'llit;eMiinenl :i des (piestions sinijiles. in;iis elle ne
peut croiro ce qu on lui dit et doute de tout; elle se sent malheureuse, méprisable, objet de dégoût pour tous les autres et pour clle-mônie. Cet état est le plus long et dure une quinzaine de jours. Subitement, en général le soir à six heures elle passe dans l'état maniaque: elle se lève car ue veul plus rester au lit, elle crie, court partout et cherche à tout briser. Elle est alors hardie, arrogante et ne cesse de bavarder nuit et jour. Après cinq à six jours elle se calme et se sent heureuse « (^e sortir de ces états horribles où elle n'est personne, d'être enfin une personne comme les autres ». Elle demande à travailler et exprime le désir de revoir ses parents qu'elle accueille fort bien, en un mot elle n'est plus aboulique ni timide et reprend une activité normale qui malheureusement ne se maintient pas longtemps, car après trois ou cinq jours au plus elle arrive de nouveau à l'époque de ses règles et elle retombe dans la dépression. De temps en temps, surtout quand une période de dépression est près de finir, il y a des oscillations brusques : tout d'un coup, au milieu de la journée Marianne sort de son état de dépi'cssion qui était com[)let et ejitre soit dans l'état maniaque, soit plus rarement directement dans l'état normal. Elle se lève enchantée « heureuse de voir clair », elle s'habille, se dit guérie, demande à reprendre sa vie normale et cause intelligemment. Cola dure deux heures, puis elle retombe complètement et « ne peut plus croire qu'elle ait été un moment du nombre des vivants ». On dirait véritablement un état de somnambulisme complet exactement comparable à ceux (|ue nous avons décrits.
H reste cependant une grande difTérence entre cet état et celui de Jios sujets c'est que tous ces changements de Marianne se font sj)ontanément sans que je puisse avoir la moindre influence sur leur apparition, tandis que dans tous les cas d';rsthésiogénie le passage à la période d'excitation était déterminé artificiellement. Marceline était identique a Félida de Azam sauf sur un point c'est que l'on pouvait au moment choisi la faire passer dans l'état alerte, c'était « une Félida artificielle ».
Ce caractère, si important (ju'il soit, séparc-t-il d'une manière absolue les névroses que je cherche à rapprocher. Est-il bien certain que nous ne puissions jamais intervenir dans les apparitions des états périodiques ? Depuis que je me suis intéressé à ces changements brusques qui constituent l'un des plus curieux phénomènes psychologi(|ues que nous offre la psychiatrie, j'ai bien
LES AESTHÉSIOGÉNIES 1-27
souvent essavé de modifier iirtificiellement ce rvthrae étrange. Je dois avoiier que j'ai presque toujours échoué. Mais je dois cependant signaler deux observations remarquables.
Pour être tout à fait exact il faut reconnaître que dans ces deux observations il ne s'agit pas de malades tout à fait identiques à Marianne. Celle-ci est une véritable circulaire dans le sens attaché à ce mot par les aliénistes français. La périodicité indépendamment des circonstances extérieures est un élément essentiel de sa maladie. Xos deux autres malades seraient aussi appelés des périodiques par les enthousiastes de la science allemande qui ont adopté la conception de la folie maniaque-dépressive puisque chacune de ces femmes a déjà eu piusieuis périodes de dépression. Mais ce sont des dépressibles et non des périodiques véritables, puisque leurs crises de dépression sont survenues à des intervalles très variables et toujours à la suite de circonstances épuisantes.
Quoi quil en soit, Jb., f. 2^, qui a déjà eu à 18 ans une crise de dépression de plusieurs mois, a été bouleversée par son mariage à 21 ans. Fille a présenté une de ces impuissances génitales avec phobies qui sont si caractéristiques et elle est entrée à la ■-uite dans un état de dépression grav?^ avec refus d'aliments et lontatives de suicide. Elle a été internée avec le diagnostic de « folie maniaque-dépressive » bien entendu et elle est depuis deux ans à l'asile. Ayant remarqué qu'elle présentait de la parésie et une certaine hvpo-eslhésie du côté gauche, qu'elle était nettement >,uggestible, j'ai essavé malgré son état de mélancolie de l'hvpnotiser et de lui faire faire certains efforts aesthésiogéniques. Sous cette influence elle sortait nettement de l'état mélancolique pendant quelques heures ou quelques jours, puis retombait dans la dépression. Ces premiers progrès |)ermirent de la ramener (lie/ son mari : l'excitation du sens génital ijui fut comme une véritable éducation amena rapidement la cessation des rechutes et la fin de celte dépression mélancolique qui tlurait depuis plus lie deux ans et (|ui menaçait de se prolonger indéfiniment.
I/obscrvation de Kab., f. 3o, est encore plus nette. Cette femme .1 déjà eu deux périodes de mélancolie, l'une de 18 mois, l'autre de deux ans. A la suite de fatigues et d'émotions, car elh; a [lerdii une place rju'elle aimait et où elle s'était épuisée, elle est eMtr«-e depuis un an dans une troisième crise. Elle est dans le srr>ife de M. Nageotle. allab-e dans un coin, complètrmcitl int-rlr. Si ou
essaye de la secouer quelque peu elle se met en colère, elle se rouJe sur le sol comme si elle avait une crise de nerfs et elle rentre dans son inertie gémissante. J'ai appris qu'il y a plus de dix ans, à I âge de 17 ans, elle avait eu des attaques d'hystérie et qu'elle avait été traitée par l'hypnotisme et j'ai voulu rechercher si dans l'état actuel de dépression mélancolique la disposition à l'hypnotisme se serait conservée. Cette malade a été complètement hypnotisée en trois séances et on obtint vite un état second dans lequel elle était beaucoup plus éveillée que dans son état de veille. Cet état artificiel se développa et se prolongea d'abord quelques heures, puis quelques jours. Mais la rechute caractérisée par une violente attaque convulsive suivie de dépression survenait à propos du plus léger incident, comme si l'évolution de la dépression mélancolique continuait malgré ces interruptions. Au bout de peu de temps j'ai obtenu des périodes plus longues d'activité normale et la malade a quitté le service pour reprendre du travail après un tr.iiitemenl de six mois. La crise précédente avait duré deux ans et six mois, il est probable que celle-ci aurait duré au moins autant cai- elle avait déterminé dès le début une inertie encore plus grande. L'bypnotisme et l'a^sthésiogénie semblent avoir beaucoup réduit sa durée. Quoi qu'il en soit je ne me sers de ces exemples (|u'à un seul point de vue. Ih nous montrent que l'.TSthésiogénie peut déterminer une excitation au cours des dépressions proprement dites qui ne sont pas uniquement des dépressions hystériques. Elles confirment notre remarque sur le caractère essentiel de ces procédés. Des faits analogues à la suggestion y jouent sans doute un grand rùle ; mais le phénomène essentiel est un l'ait d'eiccitation inverse de la dépression.
Constater qu'il y a dans l'iesthésiogénie un phénomène d'excitation^c'est une remarque bien insulfisante, car nous avons surtout besoin de comprendre le mécanisme de cette excitation afin de pouvoir la reproduire et l'utiliser. Sur ce point nous savons pciu de chose : l'excitation semble se produire à propos des modificatioixsde la sensibilité et du mouvement, mais il est très probable que ce n'est là qu'une occasion, on peut obtenir la même excitation à propos de la mémoire et probablement à propos de bien d'autres faits. 11 sullit quelquefois de légères modifications de la sensibilité pour produire de grandes excitations et inversement
LES AESTHÉSIOGÉNIES 129
de grands changements de sensibilité peuvent se produire automatiquement sans amener dexcitation apparente.
Il est donc probable que le fait important est l'effort fait par le sujet pour obéir au commandement ou pour exécuter la suggestion éveillée par un signe (]uelcon(jue. Il v a là, en effet, de l'attention et du travail : on le constate dans les signes d effort, dans les contorsions que présentent certains sujets; on le voit aussi en remarquant le temps nécessaire pour effectuer ces métamorphoses. Les changements rapides effectués par suggestion pure et simple n'ont pas du tout les mêmes résultats que ces changements obtenus lentement par un véritable travail : « Vous voulez trop de progrès troj) vite, c'est là ce qui me fait mal à la tête à me rendre folle. » Enfin on constate aussi ce travail dans cette singulière fatigue consécutive à la séance. Fatigue très remarquable, très régulière, quand il y a eu excitation véritable, tandis qu'elle fait défaut quand il n'v a pas d'excitation notable.
Quel est ce travail ? Nous ne savons pas actuellement le définir avec précision, nous ne pouvons (|ue j)résenter des analogies. Il v a certainement chez I être vivant des fonctions de dépression et d'excitation normale. Dès le début de la vie l'être vivant sait faire l'acte de s'endormir et l'acte de se réveiller, et ces actes entre autres modifications déterminent de grands changements de la tension psvch()logi(|ue. Plus tard il sait également se détendre
lans le repos, dans le jeu, dans la confiance et il sait se tendre, mettre toutes ses tendances dans un état d'érection, quand il y a dilficulté, danger ou attente. L'existence de telles fonctions est encore démontrée par les troubles pathologiques qu'elles présentent chez les déprimés (jui deviennent incapables de s'endormir, de se réveiller, de se reposer, de se mettre sur la défensive, d attendre, et (jui présentent des dérivations sous forme d'émotion a propos de tous ces actes. Le langage populaire reconnaît mieux que la psvchologie l'existence de ces phénomènes quand il parle
le « se la couler douce, de se mettre en veilleuse, d'être prêt a tout, d'être au cran d'arrêt ». A l'extrémité de ces phénomènes (l'excitation se placent réchauffement de la composition et l'enthousiasme créateur. Un artiste me disait encore récemment qu'il a besoin de se mettre dans un étal sjx'clal pour composer, (ju il ne peut rien faire au début, puis que peu a peu il s échauffe. << (lu'il a alors une vie triple de l'ordinaire » et (|u il est ensuite épuisé pendant plusieurs jours. Je ne |)uis m'eiiipèelier de croire Iamft. — Acqiii». p»ych. III — y
que nos sujets font quelque chose du même genre et que chez eux dans certaines conditions l'ordre, ou si l'on veut la suggestion de sentir et de se souvenir, déclanche des tendances spéciales à l'effort, à l'enthousiasme même. Ces opérations qui relèveraient la tension de l'homme normal jusqu'à le mettre dans un état d'activité créatrice arrivent chez ces déprimés à les ramener ;i la tension normale.
Singulier procédé qui fait appel aux plus belles puissances du génie humain pour permettre à une hystérique de manger sa soupe. Nous sommes souvent obligés de recourir avec les malades à dos procédés de ce genre et j'ai déjii fait remarquer souvent qu'il fallait employer les adjurations les j)lus éloquentes et user de tous les ressorts de la rhétorique pour obtenir qu'un malade change de chemise ou boive un verre d'eau. C'est ce que je faisais remarquer en particulier dans mes premières études sur Marceline ou sur Irène. « Le traitement que j'ai fait subir à la malade est non seulement une suggestion, mais encore une excitation. On n'a pas toujours assez distingué dans les traitements psychologiques, la part de la suggestion et la part de l'excitation qui essaye de faire remonter le niveau mental. J'exige de la part d'Irène de l'attention et des efforts, j'exige la conscience de plus en plus nette des sentiments, toutes choses (jui sont des moyens d'auomcntor la tension nerveuse et mentale, d obtenir, si l'on veut, le fonctionnement des centres supérieurs. Bi(Mi souvent j'ai constaté avec elle comme avec tant d autres malades que les séances vraiment utiles étaient celles où j'étais parvenu à l émotionner. Il faut souvent lui faire des reproches, découvrir les côtés où elle est restée impressionnable, la secouer moralement de toutes manières pour la remonter et lui faire retrouver les souvenirs et les actes. Toutes les rééducations des névropathes dont on parle beaucoup aujourd'hui sont soumises à la même loi, qu'il s'agisse de gymnastique, d'éducation des mouvements, d'excitation de la sensibilité, de recherche des souvenirs, il faut toujours <|ue l'ascendant du directeur réveille 1 attention et l'effort, excite l'émotion et détermine une tension plus grande. Quand ce fonctionnement supérieur est obtenu, le sujet sent une modification de toute sa conscience qui se traduit par une augmentation de hi perception et de l'activité'. »
I. L'amiu'sio et la dissocialion di>s souvenirs par roinotioii, I904, Êta( mental drs hystèrùiues, i'' cdilioii, it)ii,|i. ô4'i-
LES AESTHÉSIOGÉNIES 131
Il n'en est pas moins vrai que ce caractère de rtesthésiogénic, cet a|>pel au\ sources les plus élevées de l'excitation rend son emploi plus malaisé. Il faut que les sujets aient en eux-mêmes {juelques ressources, qu'ils soient susceptibles de se réveiller, de se monter, de s'emballer. Beaucoup de personnes n'en sont pas capables et on c()mj)rend que ces procédés ne réussissent pas chez tout le monde. Les médecins mêmes qui recouraient autrelois à la métallothérapie gémissaient on présence de sujets qui ne savaient faire aucun effort pour maintenir ou récupérer leur sensibilité. Ensuite ceux-là mêmes qui sont capables d'une telle excitation ne sont pas toujours disposés à faire cette dépense. Ils ne peuvent pas la faire quand Ils sont gravement épuisés, c est-àdire au moment oii nous aurions le plus besoin de recourir à cette action thérapeuticjuo. C'est ce que nous avons bien observé dans le cas d'Irène : l'aesthésiogénie n'agit pas chez elle quand elle est (' trop vidée », il faut qu'elle ait repris un peu de forces pour être capable de cet effort qui la relève alors définitivement.
On voit la com[)lexité des problèmes que soulève l'interprétation de l'îesthésiogénie : nous aurons l'occasion dans le prochain chapitre de reprendre d'une manière plus générale le problème (le l'excitation thérapeutique. Il nous sufFil pour le moment d'avoir compris que le somnambulisme complet n'est pas uniquement le résultat d'une suggestion ou d'un dressage, mais qu'il contient sous une forme particulière déterminée par l'hystérie une transformation de l'état mental sous l'inlluencc' d'une excitation.