‹ Les médications psychologiques (volume 2)Chapitre 42 sur 118 · I . Op. cit., p. io · texte numérisé non relu

I . Op. cit., p. io

conduite dévergondée, mais elle pratique le vol dans les grands magasins qui joue dans son esprit le même rôle.

Dans deux autres observations le vol était compliqué par ladjonction d'une autre opération sociale également excitante. Xd.,^f. I-, volait de tous côtés des petits objets, des porteplumes, des ciseaux, des dés à coudre, mais elle se hâtait de les distribuer aux enfants de l'école de manière à faire « la riche et \;\ généreuse ». Après c<'s |)etits succès elle sortait d'une tristesse (|ui la prenait au moment de ses règles et (jui était insupportable. Oc, h. 38, se laissait entraîner à des vols beaiicouj) plus graves de quelques centaines de francs dans la caisse de son patron. Il ne conservait pas cet argent volé, mais il invitait tous ses camarades et même des inconnus à venir boire avec lui dans un cabaret: « C'est lui qui payait la réjouissance ». Le plus curieux c'est qu'il buvait fort peu lui-même. 11 n'avait pas besoin (le l'alcool pour se remonter, le succès de cette générosité banale l'émotion de dépenser cet argent qui n'était pas à lui sulTisait [)our lui causer « une excitation délicieuse cjui lui enlevait sa timidité, son bégaiement, sa lâcheté et qui lui donnait la joie de se sentir un moment un vrai homme'. »

Une observation de kleptomanie, celle de Len., f. 38, nous montre que l'impulsion au vol, qui avait joué un rôle important dans |)lusieurs crises de dépression, a été remplacée dans d'autres par des tentatives plus ou moins sérieuses de suicide. Cette remarque nous amène à clu'rcher si dans certains cas les tentatives de suicide ne peuvent pas elles aussi se c()m|)orter comme des excitants. Co fait difficile à vérifier est cependant iiicoiitcslablc dans une observation singulière que j'ai cominunicpn'-e à la S(»ciélé de [)svch()logie. IM., h. 17, est atteint d'une tristesse profonde avec inertie, indilTérence (|u il décrit sous le nom de « sa crise d'ennui ». Pour se tirer de l;i il a essavé, dit-il, de l'ivresse et de la noce pendant six mois sans aucun succès ; puis il a pris la résolution de sr' tuer. Depuis le moment où il a nettement la pensée du suicide, il se sent beaucoup plus heureux. Celt" penst'-e de la mort par l'émotion rpi elle rléteruunait Texcilail bien plus que toutes les noces précédentes. Il s Csl si'ufi beaucoup mieux en t'cnvant à des amis des lettres d adieu Irrs pallicli(|ues. il s e>| .nniist'" étinr rnément en tirant un coup de i(\ ol ver contre sa pr(q)re image dans

I. (if. Journal <lc jisycholiKjie nnrmulc i-t palholiigi</uc, kjo-, ji. 3^8.

t88 LES ACQUISITIONS PSYCHOLOGIQUES

une glace. Quand il s'est tiré une balle dans la poitrine, qui n'a fait d'ailleurs que l'égratigner légèrement « il a eu sur le moment une vraie jouissance qu'il n'avait pas sentie depuis longtemps '. » Il est bien évident que d'ordinaire l'impulsion au suicide n'a pas ce caractère, mais il est possible qu'elle le prenne quelquefois.

On peut rapprocher des cas précédents les malades qui éprouvent le besoin de se faire peur à eux mém.es, de se causer une douleur morale en recherchant perpétuellement quelque idée pénible ou quelque spectacle lugubre. Nous avons souvent signalé des faits de ce genre à propos de la manie des combles, qui caractérise tant d'obsédés. M. Georges Dumas dans son livre sur « les troubles mentaux et les troubles nerveux de guerre » a présenté h ce sujet quelques observations très intéressantes. « Les idées impulsives de crime qu'il ne réalise guère lui sont utiles par l'émotion qu'il éprouve à les redouter, tout en sachant bien dans le fond de son cœur qu'il ne leur cédera pas. » — « Dans le doute et le vague où sa pensée s'agitait il éprouvait le besoin d'une émotion forte qui le réadaptât au réel..., il pensait à l'horreur du bois de sapins, il se sentait à la fois attiré et épouvanté, il luttait pour ne pas retourner dans ce bois, mais il savait bien qu'il serait vaincu dans la lutte et le pressentiment de sa défait le tonifiait déjà en le faisant souffrir... Là, plein de volupté et d'horreur, il relevait son svstème nerveux déprimé et sa volonté défaillante en regardant les morts »".

La recherche de l'excitation intellectuelle. — Il est juste de constater chez ces malades un groupe d'impulsions d'un ordre plus élevé, ce sont des impulsions à l'exercice exagéré et quelquefois tout à fait déréglé des tendances les plus élevées de l'esprit, des tendances religieuses, morales ou mi'^me scientifi- (jues. Nous retrouvons dans ces impulsions les mêmes caractères. Dans certaines scènes d'enthousiasme religieux, comme dans les « revivais » décrits par W. .lames il .semble que l'excitation génitale se joigne à 1 excitation religieuse. Cela ne me parait pas général et dans bien des cas on peut noter un relèvement, une guérison de la dépression à la suite de pratiques ou de sentiments d'ordre purement religieux. 11 est évident que beaucoup

I, Cf. Journal de psychologie normale cl palholoffique , 1907, p. 3^7- 3. (Irorgrs Diunns, Troubles mentaux et troubles nerveux de guerre, 1919, |>p. a8, 3i.

de malades considèrent la religion comme un refuge à leurs dépressions. Madeleine, cette extatique sur laquelle j'espère publier un jour une étude plus complète, est une déprimée constitutionnelle sans cesse exposée aux crises de doute et d'aboulie. Elle se jette dans le délire de la croix pour y trouver du réconfort, elle poursuit Dieu pour qu'il la relève : « Je sens que c'est dans la prière réussie, dans la communion réussie que je trouverai cette joie que j'ai perdue». Il est de fait qu'elle la retrouve puisque les crises de doute sont interrompues par des périodes d'extase religieuse et de joie intime dans la contemplation de la divinité;

La recherche de la perfection morale peut jouer le même rôle que les pratiques religieuses et il n'est |)as difficile de montrer qu'elle peut devenir impulsive chez des déprimés, Les déclamalions morales sont fréquentes : « Je suis à un moment où 1 on a besoin d'avoir quelque chose de grand à accomplir, cela me guérirait. M — « Je ne suis jamais si bien que lorsque j ai fait quel(|ue chose de bien : les Idées de Platon, la chasteté des premiers chrétiens, voilà ce qui me plait à ce moment, voilà à quoi je voudrais arriver. » Yd., h. 33, qui est maintenant un inverti sexuel et qui essaye de se guérir en élevant déjeunes gredins «au rang de Messieurs », a commencé par des crises d exaltation morale au cours de ses premières dépressions. Il voulait réformer sa \ie, « devenir meilleur (jue tous les autres et cet espoir cpii remplissait mon cœur me permettait de vivre. » Il serait intéressant île rechercher si un mécanisme de ce genre ne jouerait pas un i(Me dans certaines obsessions de scrupule.

On retrouve ce caractère d'une manière plus nette en étudiant les impulsions au dévouement. Dans la plupart des cas ces impulsions au dévouement ne sont qu'une forme des impulsions à la recherche de la domination ou de l'amour. Iléloïse parle tout le temps de son dévouement « sur, discret et tendre : c'est une petite Heur qui ne se iane jamais et (|ui sent toujiMiis Ixmi. » Mais (|u;iih1 mi insiste elle reconnaît qu elle a « un iaiix besoin de dévoucinrnt comme on a de fausses faims : je hurle de besoin de ilévouemmt il j'- sais bien (jur je n'ai rpi ii rester près de ma mère très âgée ; ( f serait un dévouemeiil tout trouvé, mais c'est trop simple. »

Mais il y a des cas où cette impulsion existe plus réellement, ')ii les sujets sont poussés à se dévouer, à tort et à travers il est \iai, mais jusqu à ré|)uisement complet, sans aucun bénéfice en Il tour. hiinpIiMiii'iil poiii- itbtciiir la satisfarlinn mor.ile et l'cxci-

tation que procure un acte utile aux autres et désintéressé. Lydia et Léa si nettement déprimées et tourmentées par la phobie de la fatigue, retrouvent des forces dès qu'il s'agit de soigner un parent malade. « La seule chose qui me remonte un peu, dit Ep., h. 38, c'est de rendre d'autres êtres heureux puisque je ne peux pas l'ôtre moi-môme ; quand jfe sens que quelqu'un a besoin de moi je reprends de la confiance en moi-même. » Xoénii ne retrouve de l'énergie que pour des œuvres de charité : elle a fondé avec succès des associations charitables, elle peut dans de telles œuvres fournir uij travail considérable : i< Je n'ai de refuge que dans la philanthropie, c'est le refuge des imbéciles et c'est là où on en rencontre le plus. C'est par incapacité de faire autre chose que je me dévoue ; mais il faut reconnaître que c'est quelquefois pour moi un bon remède. »

Id., f. 45j se sent poussée à se dévouer à des petits enfants depuis qu'elle a perdu les sieqs : elle veut constamment s'occuper d'enfants pauvres, elle veut en adopter malgré la volonté de son mari : « C'est (jue la vue d'un enfant pour lequel je fais quelque chose me calme; je suis une autre dès qu'un enfant a excité un intérêt en moi. Quand des enfants viennent chez moi et (pie je les soigne, c est comme un voile qui se déchire, cela me fait l'effet de la hari)e de David sur le roi Saiil. Moi qui ne peux rien faire, rien finir, ni une lettre, ni un morceau de piano, ni une promenade, je ferai tous les travaux pour des enfants, je sens que j'ai ([uehjue chose à faire et je le fais bien. » Ce dévouement aux petits enfants, (|ui est particulièrement fréquent, peut dépendre comme dans le cas précécl(Mit de ICxcitation des tendances maternelles chez une femme qui a perdu ses enfants. Mais il peut aussi se rattacher à un phénomène dont nous avons déjà vu une manifestation à propos de la recherche de l'amour, à la recherche d'un dévouement plus facile. C'est cet abaissement du dévouement chez les déprimés qui explique les impulsions fréquentes au dévouement pour des animaux, les singulières impulsions de la zoophiiie. J'ai déjà publié deux observations typiques de «la manie des chats » sur lesquelles il n'y a pas lieu de revenir'.

La rêverie est à la fois un svmptùme de déj)ression, car elle est une activité de moindre tension ijui remplace l'activité réelle plus

I. Névroses et idées fixes, i8(j8. II, p. i^5; Obsessions et psychasténir, igoS, II, p. 4A6.

difficile et un moven d'excitation car elle permet le développement de certaines activités heureuses. « L'histoire continuée» que je ne puis pas étudier ici d'une manière complète n'est pas précisément un récit que ion se lait à soi-même, c'est une conduite, une manière de vivre en inuifrination avec des attitudes, des crestes et des paroles intérieures, à peine esquissées, c'est une autre vie que la vie réelle dans des circonstances plus favorables. Des attitudes analogues h celles que nous prendrions en réalité devant telle personne ou tel objet nous donnent le sentiment de la présence de cette personne ou de cet objet ; des conversations dans lesquelles nous faisons nous-mêmes les demandes et les réponses en changeant quelquefois un peu la manière de parler et l'accent donnent un semblant de réalité à cette vie artificielle. Nous retrouvons dans 1 histoire continuée le degré de croyance qui existe dans le jeu ou dans bien des sentiments religieux, cette crovance qui porte sur le caractère agréable, réconfortant de l'ensemble de l'opération sans s'appesantir sur la réalité de tel ou tel détail.

Cette histoire continuée qui existe plus ou moins développée chez la plupart des individus normaux prend un grand développement chez les individus affaiblis dont la tension insullisante s'accommode mal de la réalité et (jui préfèrent vivre à leur manière dans un milieu artificiel à leur convenance. Dans presque toutes les observations je constate que l'histoire continuée tenait dans la vie une place énorme, surtout pendant les premières années de la maladie quand la dépression était légère : souvent on la voit disparaître plus tard pour céder la place aux obsessions proprement dites.

Dans les cas qui nous intéressent particulièrement en ce moment l'histoire continuée se dévelojqx- davantage, elle devient un besoin, une impulsion. Les malades sentent per|)étuellemenl le besoin de revenir :i leur histoire, de la continuer en répétant indéfiniment le même cha|)itre avec une avance très lente ; ils sont très ini'-eontents (|uand on les interrompt en leur di-niandiint (|uil- (|ue action réelle. Ils sont toujours distiaits |tarce qu ils pensent constamment ii « leur histoire » et quel(|ueiois ils se laissent aller à faire t|iie|que geste, quelque sourire, à prononcer i\ demivoix quelques mots qui laissent deviner leur rêverie perpétuelle. Il serait trop long d'énumérer les observations où l'on trouve d'interminables rêveries de ce genre : j'en ai dt'jii publi»'* plu-

sieurs exemples et les autres seraient analogues. L'obsession de la heauté chez Lydia est évidemment sortie graduellement d'une rêverie sur' les succès mondains : « Rien ne me relevait comme de nie raconter à nioi-môme des histoires de bal où je réussissais parfaitement, il me semblait que j'y étais et ces triomphes me causaient une joie infinie. Je n'ai jamais eu d'autre intérêt dans ma vie que ces histoires. » On est étonné de voir que Rc, h. 3o, passe sa journée à parcouiir des pages du Bottin et qu'il est furieux si on veut lui retirer des mains ce livre d'ordinaire moins passionnant. C'est que les. noms et les adresses servent simplement de point de départ à son imagination et qu'à propos de chaque mot il recommence ses rêveries ambitieuses : « Je me représente que je suis le chef de ce quartier, le roi de ce pays... Quand je marche avec des airs de roi, quand je me tiens comme un grand personnage, je me sens plus adapté, plus libre, libre de faire n'importe quoi ; il nje semble que je mamjue de point d'appui, j'ai besoin de me fortifier en me disant que je suis quelque grand personnage, quelque Manitou, n'importe quoi et le Bottin m'aide à imaginer cela. »

Comme on le voit dans l'observation précédente, le contenu même de l'histoire continuée peut avoir un caractère pathologique en rapport avec le besoin d'excitation des déprimés. Des psychasténiques avec ces insudisances psychologiques des fonctions génitales, qu'il ne faut pas confondre avec des insuffisances physiologiques de ces fonctions, ont des histoires continuées d amour (jui ont un caractère bien spécial. L un se représente (ju'il est la victime d une grosse énorme femme, d une \ulgarilé bestiale, qui monte sur lui, l'écrase et le bat ; plusieurs imaginent qu'ils sont dirigés durement, commandés brutalement par un individu qui leur impose de sales besognes et les punit d'une manière humiliante. Xg., h. 4^, se représente constamment qu'un sale individu entre dans la chambre où il est couché avec. sa femme, qu'il le fait lever du lit. l'oblige à préparer le café dans la cheminée et à le lui servir, tandis qu'il a des relations avec la femme restée dans le lit sous les veux du mari. Ce qui est remarquable c'est (jue ces histoires à chaque instant répétées procurent au sujet une grande joie, le soulèvent au-dessus de lui-même et aboutissent souvent à des spasmes voluptueux que le sujet ne peut pas se procurer autrement. Le malade parait s'exciter par la représentation de l'humiliation (jui réveille des tendances à la

défense, à riiidignation et ces tendances vont exciter les tendances génitales insullisaiitcs : il y a là une combinaison complexe des érotonianies et des impulsions à la rêverie.

Un degré de plus et les rêveries se manifestent par des actes lin peu plus réels : le sujet éprouve le besoin de les fixer par l'écriture. C'est là le point de départ de ces innombrables lettres, de ces élucubrations que certains malades ne peuvent se dispenser d'écrire toule la journée... « Mon mari avant de revenir me voir m'écrit d'énormes lettres aussi enflammées que ridicule.s, il éprouve le besoin de set-emonter... il a besoin de se piquer luimême. » La célèbre observation d'Hélène Smith que M. Flouriioy a publiée dans son livre « des Indes à la planète Mars ». 1900, représente un cas ou 1 histoire continuée prend cette loime.

Une observation singulière peut servir d'intermédiaire entre les impulsions au dévouement et les impulsions littéraires ou artistiques. Un homme de 36 ans, Ih., d'une instruction sommaire, présente une manie qu'il trouve lui-même absurde, mais dont il ne peut pas se débarrasser: à peu près tous les jours et souvent plusieurs fois par jour il rédige des lettres adressées à tous les grands personnages de la terre, aux rois, aux ministres, aux généraux. Ces lettres sont des supplifjucs ou des exhortations à l'indulgence et à la charité. Dès qu il lit dans un journal la nouvelle d'une condamnation quelconque, il écrit au souverain pour demander la grâce du condamné. Il écrivait sans cesse au Czar de Russie en faveur des déportés de Sibérie.

Ces lettres il les met à la poste recommandées et il dit tristement : « Cela finit par me coûter bien cher. » Il faut remarquer en ellet qu'il n'y a la aucun délire proprement dit et qu'il ne s'agit pas de la manie épistolaii-e des revendicateurs ou des persécutés. Ce brave homme se rend bien compte que ses lettres ne signifient rien et (ju elles n'arrivent probablement pas à destination : « au fond, ce n'est pas pour le C/ar que j'écris, c'est pour moi-même » En premier lieu, il estime que par ces gestes de générosité il répare les piétendiis erim<;s dont sa conscience scrupuleuse s'accuse, en second lieu il ressent une vanité puérile à la pensée « qu'il sait tourner une lettre au Czar de [{ussio et - il met les leltres à la poste c'est pour qu'à ses yeux la lettre ait |)lus de sérieux, pour (|u il la rédige bien jusqu'au bout, n

La recherche passionnée et vraiment impulsive de l'excitation itilellectuelle est très fréquente : beaucoup tie ces malades mmI. .t\M I . \cqui«. ptvcli III I

comme le dit Noômi d^-llo-m^me, « In manie des Intellectuels » et aspirent constamment ii s'app'oclier de pcrsonnafres qui ont une réputation dans les aits ou les lettres. Ils se firrurent ( ue « leur maladie cesserait tout de suite s'ils quittaient le m'iicu trop simple de leur faniil'e pour la société dés {^ens d'esprit ». Corallien de femmes aitnent « le luxe, l'intellectuel, ont horreur du pratique et aspirent îi une Société littéraire à la pliice de leurs maris et de leurs enfants qui les rendent mylades ». D'autres ont constamment le besoin d'as'^ister à des conférences, à des spectacles, à des concerts, sinon, comme dit Pépita : « Je m'emhête et je suis malade. » Ceux qui ont goûté eux-mômes l'émotion de se monti'er sur la scène ne peuvent plus s'en passer et la refrrettent indéfiniment s'ils l'ont perdue : « Dans le monde je me fais belle pour trois personnes, au théâtre c'était pour mille. »

La lecture est pour beaucoup un besoin qui devient vite une manie dangereuse : c'est un travail facile qui demande peu d'efforts, qui peimet de sortit- de 'la vie réelle et qui facilite la rêverie. Pépita dans ses lectures se laisse aller au débordement de son imagination e^t se figure tou ours jouer elle-même le rôle des personnages : elle ne tarde pas d'ailleurs à transformer l'histoire qu'elle lit afin de jouer le plus beau rôle : il est tout à fait banal de rencontrer des névropathes qui ont des impulsions « à absorber des bibliothèques ».

Quelques-uns de ces malades, et ce ne sont pas nécessairement les plus intelligents, vont encore plus loin et se lancent dans des études et même dans des compositions littéraires. Emma se découvre une vocation d'auteur et s'enthousiasme pour la rédaction de quelques petits morceaux littéraires et même pour la composition de romans. « Toutes sortes d'idées bien connues et rebattues sont pour moi des découvertes et des trésors : décrire l'orage, lo clair de lune, l'amour, la colère, n'est-ce pas une œuvre admirable ! Il me semble qu il y a lit une puissance mystérieuse qui me transforme, la littérature case mes idées. » Yd. oublie de temps en temps de se vouer à l'éducation de ses jeunes amis pour écrire un livre « qui sera le grand travail de ma vie » et il apporte à ce travail la mêftie passion exclusive qu'à ses amours homosexuels. Uj., h. /|2. consacre plusieurs heures chaque jouià la réilaclion d'anivres littéraires bizarres, fantastiques et compliquées qu'il « est pour le moment seul à comprendre, mais qui le conduiront à une gloire immortelle ».

LES TRA1TEMENT> PAR L EXCITATION i9o

Souvent un gont particulier porte les psvchiisténiques vers les études de psychologie et de philosophie : Kb., h 29, se sent entraîné vers « la dissection des esprits » et Uw., h. ^7, a la manie des constructions philosophiques et surtout des études sur ce qu'il appelle a la technique du raisonnement ». .On retrouve dans ses études' ses manies de perfection et de scrupule : sa technique du raisonnement est évidemment un système qu'il veut appliquer lui-même pour bien raisonner comme d'autres cherchent des svstèmes pour bieo respirer, mais cependant certaines de ces études ne sont pas sans valeur. On pourrait certainement trouver un grand nombre d'écrivains, non sans réputation; qui ont été poussés à faire leurs o'uvres par un besoin maladif d'excitation. Enfin l'impulsion à la composition musicale et mt'-me 1 irapulsion à des recherches scientiliques plus ou moins sérieuses peuvent s'observer chez quelques-uns.

Nous avons déjà vu en étudiant la fatigue que les phobies sont souvent des sortes de réactions de défense dans lesquelles l'esprit essaye d'éviter l'épuisement en s'arrêtant devant telle ou telle action, soit qu'elle soit réellement la plus coûteuse, soit qu'il la considère à tort comme telle. Si je ne me trompe, un grand nombre d'impulsions sont des phénomènes du même genre : ce sont des réactions de défense et de guérison de l'esprit qui essaye, non d'éviter l'épuisemejit. mais de développer sa force et d'acquérir une plus haute tension en recheiclunt certaines actions réellement excitantes ou qu'il se figure être telles

'4. — La valeur des actes impulsifs.

Le développement des actes impulsifs est considéré comme un phénomène maladif et cela est juste, car il résulte de la diminution ou de la suppression des assentiments réfléchis, c'est-à-dire d'un abaissement notable de la tension On en conclut d'ordinaire immédiatement que les actes efl'ectués par le malade sous l'inlluence de l'impulsion sont toujours des actes absurdes, dangereux et qu ils ne peuvent avoir pour lui aucune utilité : c'est là une conclusion un peu rapide qui tiemande plus d'examen.

Il est évident que celte appréciation est fort juste pour un grand nombre de ces actes. Les intoxications àe toutes espèces,

196 LES AC(^L IMITIONS PSM:H0L0GIQUES

les ivresses, les alimentations excessives ne peuvent quiuigmenter les troubles de la santé et loin de ffuérir les dépressions les augmentent. I^a poursuite de l'excitation sexuelle à tout prix, la recherche d'amants faciles et au-dessous d'eux épuisent les malades, les font tomber dans les inversions et les perversions sexuelles, les .exposent à toutes sortes de dangers et les jettent dans des situations fort humiliantes. Le vol dans les magasins finit par être découvert, il détermine des ariestations, des procès, des chagrins qui ne sont guère fif\orables au traitement d'une femme déprimée. Les impulsions autoritaires, les taquineries, les bouderies, les méchancetés, les scènes fatiguent et dégoûtent l'entourage et amènent l'isolement que les malades redoutent pardessus tout. Les manies d'aimer et d'èlre aimé exagérées et maladroites ne sont pas comprises et font consitlérer les malades comme des femmes inconcevantes, dangereuses, que l'on redoute et dont on s'écarte. Le malade peut se faire du mal à lui-même dans ses bouderies, dans ses t;o'rnédies pour atlircr la sympathie, pour se rendre intéressant. « Il se découvre la poitrine et le ventre et se met au balcon en s'exposanl au vent glacé : c'est pour punir sa femme de lui avoir manqué d'égards. Il veut lui montrer qu'il sera malade j)ar sa faute à elle, et, en elTet. après cela il se plaint d'avoir la diarrhée, il aurait aussi bien pu avoiiune pneumonie. Ce sont des gens qui vous punissent sur euxmêmes, qui se vengent sur eux-mêmes, ce n'est pas autre chose qu'une bouderie poussée à l'extrême. » Des jeunes lilles refusent de manger pour émotionner leurs parents, elles boudent leur ventre, mais peuvent arriver ainsi à l'anorexie hévropathique et à la tuberculose. Des pseudo-siiici<les organisés pour attirer l'attention peuvent avoir des résultats funestes. Le danger réel de tous ces actes exécutés par impulsion est donc manifeste.

Dans d'autres cas l'objet que les malades se proposent d al teindre est manifestement inaccessible : ils cherchent à faire des actes impossibles et par conséquent il est évident qu'ils n'arriveront jamais par ce moyen ni au succès, ni à la guérison. Uj. n'arrivera jamais à faire régner la pudeur dans tout l'univers « pour se réserver à lui seul le jardin secret ». L'amant parfait dont Pépita nous décrit le portrait enchanteur n'est pas ii sa disposition o{ n'y sera jamais. Ces femmes veulent concilier leur goût des aventures risquées et leur amour de la respectabilité bourgeoise : « J'ai besoin d'aimer follement, mais je veux garder mon

foyer, respectable, solidement construit, je suis un vieux tableau qui ne peut pas se passer de cadre. » C'est fort bien, mais ces deux désirs sont dans notre société absolument contradictoires et il est clair que de telles tentatives sont condamnées d'avance au plus lamentable insuccès. I.ox., f. 5o, dans un voyage pendant la guerre, a assisté à une explosion dangereuse et a été ensuite transformée pendant plusieurs jours : « Je ne puis pourtant pas. dit tristement 6on mari, lui fournir tous les jours des bombes qui éclatent à cent mètres. «

Dans d'autres circonstances les actions poursuivies sont simplement très difficiles, elles exigent de l'attention, de la persévérance et une grande dépense de forces : « I/amour mùme est un eflort, dit très bien Iléloïse, plaire, conquérir, garder demandent du travail, du surmenage, il faut que la joie ressentie fasse disparaître l'ellort, c'est bien rare. » Aussi nos malades s'épuisent-elles à la recherche de la perfection de l'amour. Ib., cette jeune fille de 28 ans qui mène de front cinq intrigues amoureuses, ne peut plus continuer : « Ces calculs, ces combinaisons, ces mensonges continuels m'ont fatiguée et embrouillée, j'ai fini par être dégoûtée. »

Les femmes qui cherchent simplement l'excitation dans les succès mondains se donnent une peine énorme pour leur toilette, pour leurs visites, pour leurs réceptions : « Si je fais trop d'efforts pour plaire en visite ou à table, je sens un arrêt dans ma tête, je ne suis plus à la conversation, je sens que j'ai dépassé mes forces et que cela me fait mal ; mes traits se tirent, je rentre épuisée prête à avoir une attaque. » Emile, h. 18, agoraphobe, obsédé scrupuleux, ne veut plus faire aucune action en dehors de fa lecture, il dévore de gros livres de littérature et d'histoire, même pendant ses repas, même quand il est couché la nuit; il devient violent quand on essaye de lui enlever ses livres. La lecture qu'il réclame comme une distraction facile et excitante est devenue pour lui absorbante et épuisante. En un mot, la dépense qu'oc- "casionne l'impulsion finit par être bien plus grande que le bénéfice qu'elle rapporte et au total elle ne remonte pas le malade, elle l'épuisé.

Dans certains cas, cette impossibilité de la résignation, cette [trolongation indéfinie de l'elFort et de l'enlêtement malgré le circonstances romplètement contraires et malgré rè[)uiscmpn entrain*' les malados [dus loin et les amèr«e au délire. Le malade

qui, d'ailleurs, a toujours eu une disposition à jouer la comédie, s'entête à continuer son acte, son airirmntion en dépit de tout, même quand cet acte ne peut plus du tout s'adapter aux circonstances extérieures. Sophie continue à se dévouer â sa mère, à lui apporter dès coussins, à garnir de serviettes le coin des meubles, même quand en réalité elle est dans une maison de santé loin de sa mère. Ue., f. 35, qui cherche l'amour pour se remonter, se masturbe en déclamant qu'elle se livre à des hommes qui passent et qu'en le faisant elle sauve le monde. Te, h. !^b, obsédé amoureux parle sans cesse à la photographie de sa * belle et l'entend claiiement lui répondre. 11 y a là une des origines les plus curieuses du délire et de l'hallucination,

11 suiPit de rappeler ces inconvénients et ces dangers pour montrer que le médecin n'a pas tort de considérer ces impulsions prétendues excitantes comme fâcheuses et dangereuses malgré les illusions des malades. Il n'est pas dilficile de découvrir dans la conduite des impulsifs les caractères qui aniènent tous ces dangers. Il y a dans de tels actes de la maladresse et de l'ignorance : le malale semble se précipiter sur le premier acte venu qui lui procure un plaisir momentané sans s'inquiéter des conséquences. L'exagération de l'acte est manifeste et des malades s'acciochcnt à des actions qui deviennent absurdes et dangereuses par leur répétition et par leur augmentation.

Le grand inconvénient de ces impulsions ii la recherche de l'excitation et du bonheur c est leur étroitesse, leur exclusivisme. L'un se ligure trouver le bonheur dans la boisson ou dans le vol. l'autre dans l'amour d'une personne déterminée et chacun est incapable de rien conci^voir en dehors. Cet exclusivisme provient de la malade elle-même : le rétrécissement du champ de la conscience n'existe pas seulement dans les ronctions personnelles de l'hystérique, il caractérise aussi les actions et les efl'orls de tous les psychasténiques. Ils ne peuvent tous avoir qu'une seule activité à la fois, ils dépensent toutes leurs forces dans une seule ch<»se et quand ils conçoivent une ambition, ils ne peuvent en entrevoir aucune autre. Céline qui passe sa vie « à attendre le bruit des pas de l'amoureux qui monte l'escalier pour venir la chercher y>, reconnaît que depuis quinze ans elle n'a pas pu penser à autre chose, ni entrevoir un autre but ii sa vie. Iléloïse qui aime ii faire des léllexions subtiles sur ses sentiments se rend bien com[)te de cet e\clusivism«^ : ^ Pans l'état anormal les

malades de mon espèce ramènent tout h 1 unité. On n a peur que d'une seule maladie, on n'A la préoccupalion que d'un seul danger, on n'a qu'une passion. C'est comme si tout dans l'âme restait ténébreux et indifférent sauf un point sur lequel brille toute la lumière. De cette unité naît un manque absolu d'équilibre : c'est vouloir courir avec une seule jambe, c'est n'avoir qu'un œil. Aussi quelle crainte de le perdre cet œil, quel sentiment de sa valeur, de sa fragilité ! Due chose devient tellement tout qu'il en résulte une angoisse constante, un malaise, une douleur infinie, coupée par quelques joies si intenses qu'elles en deviennent douloureuses à l'arrière-goùt. »

Cet exclusivisme amène en effet, l'exagération de l'effort el l'enlôtement : l'acte qui, s'il restait modéré, serait peut-être tonique est poussé beaucoup trop loin et répété indéfiniment il détermine l'épuisement. « Je ne connais pas les demi-mesures, les demi affections. Comment rester dans une demi-teinte contraire à ma nature qui ne sait rien (aire ou rien donner a demi... Dans mon état bien portant je me rends compte que je pourrais me passer quelque temps du ne personne... Dans cet état anormal (dépression) je suis incapable de supporter la pensée dune séparation même momentanée : cette inquiétude rend la passion (ébrile ; on redoute à chaque instant la catastrophe, on s'accroche désespérément, on s'épuiï^e dans un elloit de tous les instants, c'est une vie terri, le. » En un mot nous letrouvons ici lesdçlauts habituels de l'action des déprimés, leur manque de léllexion, leurs accrochages, leur incapacité de rés gnation et de changement, leurs manies des efforts et leurs entêtements : « On me croit très énergique parce que je ne cède jamais, je travaille indéfiniment à mes fins même quand il est évident que je ne peux aboutir h rien. » Ces dan^^ers de l'acte des impulsifs sont donc en quelque s )rte accidentels : ils résultent de la manière maladroite dont ils ont été exécutés.

Aussi, quand on a bien cons'até ces inconvénients et ces dangers, ne faut-il p;is immédiatement conclure que ces impulsions des malailes sont cotnpiètoment absurdes et ne présentent jamais pour eux aucune utilité. Elles ne seraient pas si fréquentes et ne subsisteraient pas si longtemps si elles n'avaient réolleinent aucune valeur. Si nous les voyons toujours ridicules ou dangereuses, c'pst que nous sr)mmes peut-être placés dans de mauvaises con-

-20(1 LES ACQUISITIONS PSYCHOI.or.igUE?

ditions d'observation. Le médecin n'observe ces impulsions que chez le miihide qui le consulte à leur propos, c'est-à-dire qui en ressent les mauvais résultats : en un mot, nous n'observons les impulsions que lorsqu'elles ont raté leur en"et. Si par hasard quelqu'une de ces imj)ulsions avait une action favorable et tirait le sujet de sa dépression, il ne viendrait pas chez le médecin pour s'en plaindre et nous ne le venions pas à ce moment. C'est ce qui s'est passé pour M'"" V. qui avait cessé complètement de me voir pendant la période de ses vols dans les magasins et que je n'ai revue malade qu'au moment où ses vols ont été interrompus.

Nous avons fait dans un chapitre précédent une remarque curieuse à propos des groupes névropathiques, c'est que autour du malade reconnu comme tel et amené au médecin il y a presque toujours dans les familles une ou deux autres personnes présentant les mêmes tares psychasténiques souvent à un haut degré et dont la maladie est méconnue. Très souvent ces malades méconnus sont des autoritaires avec exigences, taquineries, manies des scènes, etc. N'esl-il pas vraiseinbhible que ce sont ces impulsions autoritaires qui les salisA)nt et les remontent assez pour dissimuler il peu près aux regards des autres et à leurs propres regards la dépression dont ils sont atteints. Pour se rendre compte des efl'ets de certaines impulsions, il faut les étudier chez des malades qui ne s'en pla'gnent pas, chez qui elles existent à l'insu du médecin, ou bien examiner leurs elTels antérieurs avant qu'elles ne soient devenues aujourd'hui inutiles ou néfastes.

Si on se place dans ces conditions, on es-t obligé de constater qu'un grand nombre des impulsions précédentes ont eu au moins pendant un certain temps de bons effets, qu'elles ont réconforté le malade et supprimé ou diminué sa dépression. J'ai déjii cité dans un travail précédent beaucoup d'exemples de ces améliorations au moins passagères déterminées par ces actions que les malades se sentent poussés [\ accomplir' : il est facile d'ajouter ici d'autres observations nouvelles du même genre.

La dromcmanio de Ms., f. 35, qui faisait ii pied ^6 kilomètres en trotliint derrière une voiture lui a procuré pendant plusieurs mois une activité et des sentiments ii peu près corrects ; quand elle s'est sentie trop fatiguée, elle s'est arrêtée et alors elle est

Page 1