L.\ RECHEnCHE DES SUBSTANCES EXCITANTES. L'aLCOOLISME
D'autres médications en petit nombre sont plus directes : elles sont choisies en raison de l'action excitante que certains agents semblent exercer sur la conduite des névropathes. Pour les reconnaître nous userons de la même méthode qui consiste h étudier les améliorations spontanées que présentent les malades dans certaines circonstances et les impulsions qu'ils présentent vers la recherche de certaines substances.
LES MËDIC\fIONS PSYCHO-PHYSIOLOGIOUES 343
On sait que les saisons, certaines périodes de l'année ont une influence marquée sur ce genre de malades. Ils sont presque toujours plus mal au début de chaque changement de saison, aux premières chaleurs, comme aux premiers froids. Mais ils sont en général mieux portants quand le printemps est plus avancé et surtout pendant 1 été. Il y a souvent une poussée vitale plus grande à ces mouvements que l'on peut quelquefois utiliser pour de plus grands efforts.
Un fait très singulier, mais dont la généralité est assez grande, c'est l'amélioration que 1 on constate à la fin de chaque journée. Les malades sont presque tous plus troublés le matin, ils sont plus agités, comme on l'a vu, si le sommeil a simplement augmenté la quantité de leurs forces sans faire monter la tension, plus engourdis et abaissés après l'immobilité et l'obscurité de la nuit, si cette augmentation ne s'est pas produite. Au cours de la journée, sous l'influence de la lumière et des diverses excitations, ils s'adaptent lentement à la vie éveillée et, sauf dans certains cas particuliers où la phobie de la nuit et du sommeil vient les troubler le soir, ils se relèvent à la fin de l'après-midi et sont presque normaux dans la soirée. Que de déprimés répètent qu'ils ne peuvent faire quelque chose et même se montrer qu à partir de cinq heures du soir. Toutes les fonctions étant plus relevées le soir, ils digèrent leur dîner beaucoup mieux que leur déjeuner et on doit quelquefois tenir compte de cette circonstance pour régler leur alimentation. Il est probable que le grand air, la lumière, les mouvements les excitent graduellement au cours de la journée. D'ailleurs ils remarquent souvent que le beau temps, le soleil, la chaleur ont sur eux une action des plus favorables. C.)uelquesuns remarquent également, comme je l'ai indiqué autrefois, qu'ils sont mieux quand ils habitent à la ville, même dans des quartiers bruyants, que lorsqu'ils séjournent dans des campagnes trop calmes. Il y a là diverses sources d'excitation qui ne sont pas sans importance.
Très souvent, malgré les dillicultés mêmes de la digestion, l'absorption des repas et surtout des repas copieux fait disparaître momentanément les troubles. Tandis que ces déprimés sont très mal disposés avant le repas, faibles, inquiets, obsédés, avec le sentiment de vide dans le corps et dans la tête, ils sont remplis et gaillards après avoir mangé. Mais cette transformation se produit encore mieux après l'absorption de certains
314 LF.S ACQUISITIONS PSYCHOLOGIQUES
aliments particuliers : la viande, les mets épicés déterminent particulièicnient une excitation que signalait déjà M. î.agrange. En tète de ces substances qui déterminent de l'excitation il faut jnettrc l'alcool : l'absorption de l'alcool en assez grande quantité produit chez l'homme normal un ensemble de troubles fort mal étudiés d'ailleurs qu'on appelle l'ivresse. L'ivresse, au moins dans ses premières périodes, me semble surtout caractérisée par un certain degré d'agitation, c'est-à-dire par un excès de quantité des phénomènes psychologiques, tandis que la tension qui était primitivement élevée chez l'homme normal subit un certain degré d'abaissement. Les choses se passent de même chez quelques individus déprimés qui ne tolèrent pas l'alcool, qui tombent très vite dans l'ivresse et dans le délire ; mais cela est plutôt exceptionnel, car, en général, les déprimés se comportent tout autrement sous l'influence de l'alcool. Ils n'arrivent que très difficilement ou même jamais à .l'ivresse proprement dite : une des grandes objections que font toujours les alcooliques à ceux qui tentent de les réformer, c'est qu'ils ne se grisent jamais, qu'ils supportent admirablement l'alcool. Un jeune homme absorbait avant de venir me voir dix verres d'cau-de-vie « afin d'avoir l'énergie nécessaire pour pouvoir parler » et il ne présentait pas le moindre trouble de la parole, de l'équilibre ou de la mémoire. Non seulement l'alcool ne détermine pas chez eux les troubles de l'ivresse, mais il réussit souvent à faire disparaître les troubles précédents et à restaurer l'activité normale. Un jeune homme de 3o ans en fait accidentellement la remarque : « C'est drôle, dit-il, c'est quand je devrais être saoul que j'entre dans la vie normale. Je sens alors la faculté de faire ce que je veux, je devions infatigable... je peux me faire un programme et le suivre; tout va comme sur des roulettes... .le parle très bien, l'ai le sourire sur les lèvres, je suis avenant avec tout le monde. Moi qui suis toujours si gêné et qui n'arrive pas à ouvrir la bouche, je ne me reconnais pas moi-même. » Un autre parle de même: « Je ne suis vraiment un homme raisonnable et correct que lorsque je suis saoul... » — « Je ne puis parler dans un salon, remarque aussi Wkx., h. 29, que si j'ai bu trop de Champagne. » Les phobies de Dg., h. 38, sont arrêtées par une bouteille de vin comme les crises de Pépita par un verre d'absinthe : « Cela me rend hardie, nette, courageuse, j'aurais marché dans le feu. » Lydia souliiMit non sans raison (\ur le ("hampagnc la calme bien
LES MÉDICATIONS PSYCHO-PHYSIOLOGIQUES 34o
mieux que l'opium, arrête ses angoisses et ses chocs dans la tête : « Cela me remonte toute la vitalité. »
En effet l'alcool agit également sur les fonctions physiologiques : après un dîner copieux arrosé de force Bourgogne et Champagne ils digèrent parfaitement et n'ont pas d'entérite comme « après un plat de macaroni ». Bien mieux ils se couchent ensuite et s'endorment facilement tandis qu'ils avaient auparavant complètement perdu le sommeil. Irène arrête ses vomissements par du Champagne et elle peut dormir ensuite. Is., f. 26, comme beaucoup d'autres, doit boire un peu dalcool en se couchant si elle veut dormir. On pourrait résumer ces faits dans le langage que nous avons avons adopté en disant que l'alcool chez les déprimés ne se borne pas à augmenter la quantité des phénomènes psvchologiques, mais qu'il fait surtout monter la tension psychologique : cela rend de nouveau le malade capable d'effectuer des actes de haute tension, cela supprime lagitation et fait disparaître bien des troubles pathologiques par impuissance ou par dérivation.
Tous ces faits donnent naissance à des obsessions et à des impulsions fort importantes. Bien des malades recherchent la chaleur, la lumière, les agitations mondaines d'une manière excessive et surtout beaucoup recherchent la table, la nourriture exagérée et les aliments excitants. La boulimie si fréquente ne dépend pas seulement du sentiment de la faiblesse, mais encore d'une impulsion à la recherche du bien-être ressenti une première fois après un fort repas. De là ces impulsions bizarres à manger des kilos de pommes de terre, comme Bg., h. ^5, ou des kilos de chocolat C(»mme Cm., h. 36. De là, ces manies qui les poussent à garder constamment dans leur poche du pain et du jambon qu'ils mangent avant de faire un effort a sur le palier de l'escalier avant d'entrer » ou ii circuler en portant un grand sac plein de provisions " que l'on mange dans ces affreuses rues où il n'y a même pas un boulanger. » La boulimie est si bien associée à un élat de dépression qu'elle disparaît quand le niveau mental remonte pour une cause quelconque. Rox., f. '23, déprimée, agoraphobe et bonlimifjue, répétant sans cesse " qu'elle va devenir folle ou enragée si elle ne mange pas tout i\o suite » cesse tout d un coup de réclamer à manger, quand coinnience refoulement de «es règles et pendant cinq jours se nourrit correctement, la boulimie recommence à la lin de l'écoulement. C'est là un p<>til l.iit
que nous comprenons maintenant après nos études sur 1 excitation par les règles. La réapparition de la boulimie chez des malades précédemment guéris indique d'une façon certaine le début d'une rechute dans la dépression. On peut prédire ainsi les grands délires de Sophie, quand on la voit recommencer h manger plus qu'à l'ordinaire.
La plus importante de ces impulsions est celle des alcooliques et des dipsomanes qu'il n'y a pas lieu de séparer les uns des autres autant qu'on le fait d'ordinaire. Le problème de l'alcoolisme étant aujourd'hui fort grave, il n'est pas mauvais d'insister ici quelque peu sur la véritable nature de cette impulsion qui ne me semble pas toujours bien comprise. Si je ne me trompe, on insiste trop d'ordinaire sur l'alcool et sur ses effets nocifs, on considère trop l'alcoolisme comme une intoxication en quelque sorte accidentelle, qui disparaîtrait sans laisser aucun trouble si l'alcool était supprimé. J'ai déjà essavé de montrer tout au contraire qu'il s'agit là d'une maladie mentale antérieure à l'absorption de l'alcool et en grande partie indépendante de l'alcool'. Je vois que d'autres auteurs expriment des opinions analogues : M. Crothers (de Hartfort), M. Keen (de Londres). ^L Frédéric T. Simpson- soutiennent « que l'alcoolisme est une maladie primitivement psvchologique dans laquelle l'intoxication par l'alcool est un phénomène secondaire. J'ai essavé récemment de reprendre et de compléter mes anciennes études dans une communication à l'Académie des sciences morales' dont je résume ici les conclusions.
Qu'est-ce qu'un alcoolique ? Quel est le trouble mental qui caractérise un alcoolique? Pour le comprendre choisissons dans mes notes 65 observations d'alcooliques et de dipsomanes à divers degrés et essayons de constater quel était l'état de santé physique et moral de ces individus avant qu'ils n'aient présenté leur impulsion à boire de l'alcool, puis notons les circonstances dans lesquelles cette impulsion s'est développée, notons les autres troubles qui se sont développés en même temps, car on a grand tort de considérer cette impulsion comme un phénomène