LES ACQUISITIONS l'SVCllOLOdlOUF.S
elle a pris en dehors du salon une demi-bouteille de Champagne. Alors elle est gaie, brillante : « On est content d'elle et elle est contente d'elle-même. » — « Au moins, dit aussi Yg., h. 25, quand il a pris ses dix verres d"eau-de-vie, je n'ai plus l'air d'un imbécile : l'alcool ne me saoule pas, il me rend présentable. »
C'est là l'essentiel de la question : l'alcoolisme tout entier est la conséquence de ce lait que nous avons déjà constaté et que ces nouvelles observations mettent encore mieux en lumière, que l'alcool n'agit pas de la même manière sur l'homme normal et sur l'homme en état de dépression. 11 sort le premier de l'étal normal et le plonge rapidement dans l'ivresse, tandis qu'il sort le second de l'inertie et de l'impuissance pour le ramener à l'état noimal. Tout individu en état de dépression que l'alcool rend normal n'est pas encoie sans doute un alcoolicjue, mais il est en instance d'alcoolisme. 11 n"a plus (jue peu de pas à faire : il faut qu il se rende compte que les tristes sentiments d incomplétude, accompagnements obligés de la dépression, sont transformés par l'alcool et qu'il aspire à cette transformation. Il suffit qu'il constate ou qu'il imagine que l'alcool seul a un tel pouvoir, que rien ne peut le remplacer et il aura un besoin irrésistible de l'alcool. l)r., f. 33, si gravement alcoolique, exprime avec profondeur la raison de sa funeste passion : « L'alcool m'empêche d'être stupide, il me permet d'agir; après avoir bu, je ne suis plus triste, faible, sans espoii-, je suis une autre personne et j'ai l'ambition de vivre au lieu de rêver à la mort... L alcool donne une valeur aux choses et c'est si insupportable de ne s'intéressera rien... (.^uaïul j'ai bu, je sens que je vis et (jue c'est moi et j'aime à vivre et j'aime que ce soit moi... Que voulez-vous, si je bois, c est pour éviter l'ombre ; c'est l'ombre qui vient auparavant et qui me lorce à boire. . . »
Il résulte de ces observations que l'alcoolisme se développe quand deux conditions sont réunies : i" quand le sujet, constitutionnellement ou accidentellement à la suite de surmenace ou de grandes émotions, est tombé dans un état de dépression ; 2" quand il a senti la valeur excitante do l'alcool et que son besoin d'excitation s'est systématisé sui' l'alcool. Ce début est bien caractéristique dans plusieurs observations. Uh., h. 35, avait depuis longtemps ses phobies des ponts, de l'eau, de la mort quand, pour le consoler de la mort d'un frère, des camarades l'ont mené << boire un verre ». C'est là qu'il a constaté pour la
LES MÉDICATIONS PSYCHO-PHYSIOLOGIQUES ;i:>3
première fois « qu'après avoir bu quelques verres il devenait un gaillard épatant ». Il en est de même pour Zg., f. 35, pourLav., f. 2(j. Cette l'orme de début est particulièrement nette dans une observation que jai déjà publiée. Un jeune médecin étianger d'une quarantaine d'années, parvenu au dernier degré de l'intoxication alcoolique ma raconté lui-même les débuts de sa terrible passion pour 1 alcool : « Depuis ma jeunesse, me disuit-il, j'étais sujet à une bien pénible maladie. De temps en temps, tous les ans ou tous les deux ans, je tombais dans des états de tristesse profonde : pendant plusieurs mois, je devenais incapable de rien faire, de rien dire et surtout de rien décider. La moindre action demandait des efforts invraisemblables et cruels et surtout je soufl'rais d'abominables tortures morales à cause d'un affreux sentiment de mépris de moi-même, de honte morale : il me semblait que j'étais devenu le dernier des hommes et que je souillais tous les lieux où je pénétrais. Vous ne pouvez pas vous figurer ce que l'on soufïre dans de pareils étals. J'avais essayé inutilement tous les traitements, quand un jour un groupe d'étudiants vint me chercher pendant un des plus mauvais moments et m'entraina à une fête universitaire ; on me traina et on me fit boire presque malgré moi. Le résultat fut extraordinaire : après avoir bu énormément de boissons alcooliques je ne ressentis aucune ivresse, niais je me sentis devenir de plus en plus normal. Le voile qui me recouvrait la tête se déchira, il me sembla que je renaissais, que je commençais une vie nouvelle : je pus de nouveau parler et agir et mon sentiment de bonheur fut aussi exagéré que l'avait été précédemment le sentiment de ia honte. Je rentrais chez moi sans aucun trouble, je pus digérer et dormir ce qui ne m arrivait plus depuis longtemps et je me réveillais guéri. Que voulezvous, quand les tristesses horribles ont recommencé quelques jours après, j'ai couru chercher le remède, d'abord avec curiosité, puis avec frénésie et depuis je n ai plus jamais pu m arrêter'. » Il serait facile de raj)porter non pas quelques autres, mais cinquante autres observations calquées sur celles-ci. Cette évolution, je lai rencontrée dans nombre d'impulsions, dans li's impulsions à la recherche de lopium, de la moiphine, même dans limpulsion au vol, a la débauche, mais surtout ilans le liéveloppemenl de l'impulsion à boire.