La notion n'ÉnucATio
Les traitements dont nous venons de faire un rapide historique sont présentés sous le nom d'éducation et de rééducation : ici encore il est nécessaire de s'entendre sur la conception psychologique qui doit être placée sous ces mots afin de pouvoir apprécier avec plus de précision la valeur et l'opportunité de ces traitements.
Il est évident que dans bien des ouvrages contemporains ces mots sont pris dans un sens très général, toute transformation heureuse d'une conduite pathologicjue, quand elle se produit lententemcnt et graduellement et quand elle semble dépendre do l'influence d'une personne qui agit régulièrement sur le malade, est appelée une éducation. Bien des auteurs surtout dans les ouvrages de psychothérapie publiés en Amérique emploient ainsi le mot « éducation » à propos d'un traitement psychologique quelconque comme autrefois on emplovait le mo*t « suggestion ». Sans revenir sur des discussions déjà faites à propos du mot « suggestion », je rappellerai seulement que cette généralisation ne peut qu'amener toutes sortes de confusions. (|u'elle supprime tout diagnostic et toute médication précise.
Il est impossible d'entrer ici dans tous les problèmes de la pédagogie et de chercher comment on doit comprendre l'éducation des enfants ou l'éducation des individus supposés normaux. 11 suffit de rechercher quel sens nous devons donner au mot «éducation» quand il s'agit du traitement de malades névropa-
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thes et quand on clu'rchf à j)]acer sous ce mot un traitement précis, distinct des autres traitements applicables à ces malades. C'est pour arriver à la définition de «l'éducation» entendue dans ce sens restreint que nous nous arrêterons d'abord sur quelques remarques psychologiques.
La vie ne consiste pas seulement dans l'exercice de tendances qui existent à l'état latent dans l'être vivant, elle consiste aussi dans l'acquisition et la fixation de nouvelles tendances. Tout être vivant placé dans un milieu nouveau s"v adapte d'abord en créant de nouvelles combinaisons de mouvements qui aux nouvelles réceptiojis déterminées par le milieu répondent par une réaction appropriée, ensuite en fixant ces combinaisons de mouvements, en construisant des tendances correspondantes, c'est-à-dire des dispositions à produire cette réaction correctement, rapidement, facilement d'une manière automatique.
Quand l'individu est seul en présence de ces circonstances nouvelles il acquiert ces tendances nouvelles par le procédé des essais et des erreurs, et il les fixe par de longues répétitions. Au début il est poussé par une agitation protectrice à l'aire une foule de mouvements à tort et à travers; peu à peu il laisse de côté les mouvements qui ne réussissent pas et il conserve seulement ceux qui réussissent. Les expériences des psychologues sur le comportement des animaux prouvent bien l'existence de ce mécanisme d'ac([uisition : on le voit en particulier dans les travaux de M. Yerkes. Un chat est mis dans une cage truquée dont il ne pourra ouvrir la porte qu'en pressant un bouton et en tirant une ficelle avec ses dents, et sa nourriture est placée en dehors de la cage. Pour atteindre celle-ci, il tourne de tous les côtés dans la cage, pousse, (rap|)e, grille toutes les parois, mord tous les objets (|u il peut atteindre. Après bien des ellorls inutiles et après un temps parfois fort long il a rencontré dans ses essais le bouton et la ficelle et il réussit à ouvrir la porte. Remis le lendemain dans la môme cage il recommence la même agitalion et les mêmes essais, mais il arrive un [)eu plus vite à laire la série des mouvements corrects. Après de longues périodes remplies par ces exercices incessamment ré[)étés il réussit ii ouvrir la cage du pii-iuier coup sans agitation (!t sans essais inutilo, dès (|u'il voit la nourriture en dr'liors de la cage;, (le nio<le d acf[uisition dfs Icndanccs est donc lécl et utile, il a riiicoiivf-nient d'être fort h'jil et d'exiger une grande dépense de lorces, le main-
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tien crime hiiute tension pendant une longue période d'efforts.
Si un autre individu a déjà acquis la tendance nouvelle, il peut par sa seule présence et son exemple faciliter beaucoup l'acqulsilion des mouvements appropriés chez celui qui ne les possède pas encore. Si le chat est enfermé dans la cage en même temps qu un autre chat déjà instruit du mécanisme et qui sait s'échapper rapidement, il arrivera plus vite au même résultat. Si l'individu compétent est un homme capable d'observer et de comprendre, il instruira beaucoup plus vite l'animal, car il aura découvert des méthodes d'enseignement qui abrégeront le travail. Dans les expérience? de M. l^i^\lof, on apprend à un chien à saliver quand il entend un coup de silïlet ou quand il voit une lumière. Cette réaction spéciale aurait été très longue et peut-être impossible à obtenir, si l'on ne savait utiliser l'association de l'excitant conditionnel avec l'excitant inconditionnel du réflexe salivaire. L'opérateur sait associer régulièrement le coup de sifflet ou la lumière avec l'excitant ordinaire du réflexe salivaire, l'odeur des aliments. Dans d'autres cas quand il s'agit d'une suite de mouvements complexes, l'opérateur décompose le mouvement qu'il veut enseigner à l'animal, provoquant à propos par des excitants associés les mouvements que l'animal sait déjà faire, les modifiant graduellement par des stimulus appropriés, les compliquant peu à peu en les faisant reproduire dans un ordre déterminé. Il surveille l'exécution de l'acte total, en arrêtant dès le début les mouvements inutiles et en encourageant les mouvements utiles. De celte façon il arrive à des résultats remarquables et il abrège énormément la durée de l'apprentissage.
Enfin, si l'élève lui-même est un homme capable par ses tendances antérieures de réagir au langage et de présenter l'obéissance à la parole, les associations des stimulus, les rappels des mouvements anciens, les arrêts des mouvements inutiles, les encouragements pour les mouvements heureux seront énormément lacilités et l'éducation pourra être encore |>lus rapide. De nombreuses éludes résumées en particulier dans le livre de M. WiMKhvorth sur le mouvement, 1908, ont montré que par des procédés d'éducation de ce genre, un honime normal pouvait modifier énormément même ses actes les plus élémentaires, qu'il pouvait ac(juérir le contrôle de ses réflexes, modifier les fonctions de la miction, de la défécation, de la respiration, celle même de la respiration. Dans les leçons (jue je faisais en 190O à Boston
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sur la psychothérapie, je rappelais n ce propos les expériences curieuses de M. Bair ' sur le mouvement volontaire des oreilles. Un homme ne remue pas normalement les pavillons de ses oreilles et cependant par une éducation appropriée, en associant le mouvement cherché avec des mouvements volontairesdu frontil peuty [)arvenir pomplètement. A plus forte raison l'éducation intelligente peut-elle transformer des mouvements des membres déjà plus complètement à notre disposition : on sait que les hommes sont susceptibles d'apprendre des actions innombrables et qu'ils s'élèvent par l'éducation et l'instruction aux plus hautes opérations mentales. Ces opérations sont au début fort difficiles et réclament de grands eftorts conscients, mais elles deviennent par la répétition, grâce au mécanisme de l'habitude, de plus en plus faciles et rapides si bien qu'elles finissent par être exécutées correctement sans attention et presque sans conscience. L'éducation consiste ainsi dans la production et la répétition d'une action nouvelle, quand elle a lieu devant un témoin compétent qui la surveille, la corrige et la fait répéter jusqu'à ce f|ue l'acte soit devenu non seulement correct, mais encore automatique.
Dans ces conditions il est tout naturel que l'on ait essayé d'appliquer ces [jrocédés d'éducation au traitement de certains malades quand leur trouble semble précisément consister dans l'incapacité d'exécuter un certain acte. 11 suffira de leur apprendre à exécuter cet acte et ce sera d'autant plus facile que le plus souvent ils ont su aiitrefois exécuter ce m^me acte correctement. Il est vraisemblable (jue leur organisme; a conservé des traces de cette tendance qui autrefois était complète. Ces traces persistantes faciliteront l'éducation qui le plus souvent sera une rééducation.
Cette riiéthode de traiterncnl [)ar l'éducation doit êtie distinguée des traitements par la suggestion (jue nous avons précé demment étudiés. (]e fjui caractérise la suggesiicui piopreinent dite, c'est qu'elle ne crée j)as de tendances nouvelles : elle se borne à éveiller, à faire fonctionner des tendances déjà (îxistantes en déterminant des conditions dans lesquelles l'activation de ces tendances est plus facile, grâce aux phénomènes de lauloinatisme et en [)articulier grâ<'e à I automatisme de l'assentiment.
I. .1-11. iiair, Development or voluntar^ conlml. I^syrholo'jinil review, ii)OI, p. '.74.
Si ]o ne sais j)as monter sur une bicyclette, il n'y a pas de suggestion (jui puisse nie liiire tenir sur cet instrument, malgré tout mon assentiment à la parole de l'hypnotiseur je tomberai immédiatement. Il faut quune éducation spéciale m'apprenne la combinaison de mouvements nécessaires et ensuite il se peut qu une suggestion permette à cette tendance une fois acquise de s'activer plus facilement. 11 résulte de cette différence fondamentale que l'éducation pourra Atre appliquée avec succès dans des cas où la suggestion aurait clé tout à fait impuissante.
L'éducation se rapproche à un certain point de vue des traitements par le repos et léconomie : la possession d'une tendance bien adaptée et devenue automatique sera évidemment le point de départ d'économies de forces très appréciables quand le sujet se retrouvera en présence des circonstances auxquelles l'éducation l'aura adapté. Il pourra faire à ce moment des réactions correctes et automatiques qui lui épargneront les pertes causées par les insuccès ainsi (|ue les dépenses 'de l'agitation et de l'émotion. Les névropathes se plaignent bien souvent de ne pas avoir assez de bonnes habitudes qui les entraînent dans les circonstances didieiles : « Les autres hommes marchent sur des rails, entre des brancards (jui les soutiennent et les j)oussent en avant; pour moi je dois toujours marcher sans chemin tracé, c'est là ce qui m'épuise, c'est un tour de force (jue d'avoir à inventer sa vie à chaque moment. » Une bonne éducation qui créerait dans l'individu un grand nombre d'automatismes utiles mettrait le malade sur des rails, entre des brancards et faciliterait beaucoup le voyage : on jieut donc dire que l'éducation prépare l'économie et le repos.
CependanI il ne faut pas confondre les éducations avec d(>s repos : car actuellement, quand la tendance n'est pas formée et (ju'il s'agit de la constituer, le sujet est obligdde faire avec effort un grand iiombie de mouvements nouveaux dont beaucoup sont inutiles, darrMer et de supprimer ceux-ci, de recommencer l'action sur l'ordre de l'éducateur, toutes choses qui provoquent inévitablement (les dépenses de forces considérables. Au moment présent l'opération reste coûteuse et ne peut en aucune façon ^tre assimilée ii un repos, ii une économie. Il s'agit là évidemment d'une autre thérapeuti(]ue : elle ne cherche pas ii augmenter immédiatement nos revenus par une économie de dépenses, mais elle cherche à augmenter plus tard nos revenus par une
augmentation de notre capital. On pourrait dire à ce point de vue que les méthodes d éducation sont intermédiaires entre les méthodes de pure économie qui se servent du repos et de l'isolement et les méthodes d'acquisition pure c|ui se servent de l'excitation et dont nous parlerons plus tard.