I. lIlSTOniQUE DE I.\ DinECTIO\ MORVLE
En étudiant les anciennes méthodes de traitement moral nous avons remarqué le grand rAle que jouait la personnalité même du psychothérapeute. Ee succès ne dépendait guère du pr«)cédé psychologique employé d'ailleurs d'une manière assez vague, mais il semblait dépendre de ce fait essentiel c'est (jue le procédé, quel (ju'il (Vil, était employé par un individu particulier, toujours le même (|ui agissait sur le sujet pendant un temps assez long. Dans notre an;i|yse des diverses méthodes, aussi bien de l'excitation que de la suggestion, nous avons recherché surtout le caractère essentiel du phénomène psvchologi(jue (jur l'on cher-
376 F-ES ACOUISITIONS PSYCHOLOGIQUES
(•hait à produire sans tenir compte delà personne qui agissait. 11 est juste de leniarquer maintenant que beaucoup d'auteurs ne se sont pas placés uniquement à ce point de vue, qu'ils ont cherché à faire une place ii l'action personnelle du médecin et qu'ils ont fait de cette action perst)nnelle la base d'une méthode thérapeutique particulière.
Les religions dans l'organisation des couvents ont toujours donné une place importante à la personne du supérieur; les anciennes morales comme celles du sloïcisme comprenaient fort bien le rôle du diiecteur de conscience'; la leligion catholique ne s'est pas bornée h instituer la confession, mais elle a recommandé au fidèle de conserver le môme confesseur et a perlectiojiné la conception du directeur de conscience. Ignace de Lo\ola. Saint François de Sales, Bossuet, Fénelon dont j'ai déjà eu l'occasion de citer bien des passages-, savaient fort bien l'importance de la continuité dans le traitement des scrupuleux, beaucoup mieux dirigés quand ils étaient entre les mains d'un confesseur qui les connaissait bien depuis longtemps.
Dans une étude que j'aurai à résumer bientôt ', j'ai analysé le singulier phénomène que les magnétiseurs décrivaient sous le nom de « Rapport magnétique ». Ces précurseurs de la psychothérapie se rendaient compte de 1 importance du facteur personnel dans la direction de leurs sonmambules, mais ils l'exprimaient d'une manière bizarre en la rattachant h leur théorie des fluides. Ils connaissaient le phénomène de l'électivité, cette sensibilité, cette obéissance spéciales que le sujet présente vis-à-vis de celui qui l'a souvent magnétisé et ils l'attribuaient à un fluide particulier propre au magnétiseur qui avait pénétré le sujet. Ils interdisaient formellement le mélange des influences et des fluides et un bon magnétiseur ne permettait pas à une autre personne de faire des passes sur son sujet de prédilection*. Il savaient par expérience que dans le traitement de ces malades se présente souvent une grave difficulté, (juand il est devenu nécessaire de changer le magnétiseur ordinaire d'un sujet imprégné par le fluide du |)récédenl. Il ne faut pas trop rire de ce langage naïf :
1. C Martlia, S(.'n'''qm' tlireclcur de conscience, Les moralisles sous l'cmpirr Romain. i8(")5.
a. Obsessions et psychnslénie. igoS, I, p. 707.
3. L'inniicnco somnamliiilique cl le besoin de direction, Xéuroses ri idées fixes. 1898, I, p. ffii.
\. Deleii/c, Instniclions f>ralii/ues sur le maijnélismc animal. i8a5, p. 109.
nous rencontrons aujourd'hui des faits analogues, quoique nous les exprimions autrement.
Les moralisateurs qui, comme M. Dubois, (de Berne), semblaient n'accorder d'importance qu'à la raison et à l'enseignement d'une morale stoïcienne, se servaient aussi en pratique de celte influence personnelle quand ils recommandaient au médecin de suivre régulièrement son malade afin de le mieux comprendre et de développer par une fréquentation prolongée une sympathie indispensable au traitement. Déjerine reprenait en les précisant les idées de Dubois (de Berne) quand il disait : « Pour moi, le fondement, la base unique sur laquelle repose la psychothérapie c'est l'influence bienfaisante d'un être sur un autre. On ne guérit pas un hystérique, on ne guérit pas un neurasthénique, on ne change pas leur état mental par des raisonnements, par des syllogismes. On ne les guérit que lorsqu'ils arrivent à croire en vous. Je suis en elTet convaincu que dans le domaine moral aucune idée n'est admise à froid, c'est-à-dire sans un apport émotif qui la fait accepter par la conscience et partant qui entraîne la conviction'. »
Dans plusieurs de mes travaux précédents, de 1896 à 1908, j'ai insisté de difl'érentes manières sur l'influence personnelle du médecin et sur le rôle qu'elle doit jouer dans la thérapeutique des maladies nerveuses : « Il faut transformer, disais-je à ce propos, en un métier accepté en connaissance de cause cette direction qui était faite autrefois sans s'en rendre compte par des personnes voisines du malade ou qui était réservée à des religieux... C est un des caractères de notre temps que cette œuvre de direction morale revienne quelquefois au médecin quand le malade
trouve pas assez de soutiens naturels autour de lui -... »
Des idées de ce genre se retrouvent d ailleurs dans la plupart des travaux de psychothérapie. M. De Fleury insistait sur la nécessité d'un tuteur pour l'esprit, « un tuteui' moral analogue au tuteur matériel nécessaire à certaines plantes » et il demandait que l'on réglât minutieusement l'emploi du temps des
I. Di'jorino, Les inanifrst'itions j'onrtiiinnelU-s riei pnYchonêoroses. 1911. |>. ix.
a. />(• trn'Urnxent ittyholo'j'tiiiif ilr l'iiyslrrle, 181)"); L'iiifliieiiri- somiiambiilifum et |p iM'soin lie direction, ('^nnjr'en rlr ptyrhuloijie de Mnnirh, iHijG; Heviie philoiophifjue. février tf^H~, |>- ii3; Sèvroset et idi-es fixes. |Xi('^. I. |«. lî."?; "(i.«r,Mioa< rt pr*chaslrnie. 1 ()<•,'<. I, p. 708.
malados'. M . Pu In a m dans ses conférences h llnstltut Lowel, 190.""), disait très bien que l'habitude de céder à une autorité toujours la même diminuait les dangers de l'hésitation et du doute. « Le médecin, disait M. Deschamps, n'a qu'un rùle essentiel à jouer. se faire le guide amical et loyal, le directeur impartial du neurasthénique, lui apprendre à se connaître et à utiliser le mieux possible, l'instrument défectueux que la nature lui a donné-... » Dans une autre étude le môme auteur parle du traitement par la confiance et la sympathie : « le médecin doit avoir de l'influence par tous les movens... il doit surtout comprendre chaque malade avec la manière de s'en servir, ce qui est proprement le tact. Le malade a besoin de cette direction pour compléter les opérations psychologiques dont il se sent incapable '*. »
M. Grasset veut que le médecin dirige toute la vie du névropathe, il veut même arriver à une véritable prophylaxie des névroses en permettant au médecin de surveiller les mariages, de dirigei- les unions et les naissances pour arriver à organiser la défense sociale contre les maladies nerveuses*. M. Lcwellys F. Barker dans son travail « on the psychic treatment of the functional neuroses » admet que l'on commence le traitement par l'absolutisme médical (|ui ne laisse au malade aucune liberté, il espère que le plus souvent on pourra l'amener peu à peu à une certaine part de « self direction » mais il n'hésite pas à constater que dans ceitains cas la direction médicale doit durer toute la vie. 11 serait facile de multiplier des citations de ce genre car cette idée de la direction médicale des névropathes a été assez communément admise dans les travaux récents de psychothérapie.
11 est cependant aisé de voir linsulfisance de ces conceptions : le médecin se propose de remplacer auprès de ces malades le chef naturel de la famille ou le prêtre, simplement parce qu'il croit connaître et comprendre un peu mieux les symptômes pathologiques du malade. Mais cela sulPit-il ? Possède-t-il en même temps les principes et les règles suivant lesquels cette direction devrait être donnée dans les diflerents cas? Cela est bien douteux, car il est obligé, comme le dit M. Deschamps, de
I. M. (io Flevirv, Introduction à la médecine de l'esprit, 1897, p. 381. a. Doschamps, Les mnladirx de lénerrjie, 1909. p. 3l'i. 3. Deschamps, Lo rapport |)svclio-inoloiir. Paris-médiml. \\x\n 191a. li. Grassol. l'rn|)livlaxio iinlividuolU'. Inmilialo cl socialo. Revue des Idées. 190(1, |t.- i<>r .
faire appel au « tact », c'est-à-dire à son expérience acquise, non formulée, qui est supposée intervenir dans l'inspiration du moment, à la sympathie, au dévouement. Tout cela n'est guère rassurant pour le malade et ne diflere guère de ce que pouvaient faire aussi bien le chef de famille ou le prêtre. Il aurait besoin bien plutôt de s'appuyer sur une connaissance psychologique précise des phénomènes dé la direction, mais malheureusement cette psychologie n'existe guère. C'est là que l'on voit bien le défaut fondamental de la psychothérapie : elle ne peut avoir de droits supérieurs à la direction qu'en s'appuvant sur une science et cette science n'est qu'en formation. C est pour apporter une petite contribution à cette psychologie future que je résume ici quelques ol)servations sur les effets et sur la nature de la direction morale des névropathes.