Les directions accidentelle
Ici encore nous devons prendre comme point de départ les améliorations ou les guérisons qui sont déterminées accidentellement par certaines circonstances dans lesquelles le sujet se trouve momentanément placé et les impulsions qui poussent le malade à rechercher des influences dont il sent la nécessité.
Ln détail m'a frappé quand je relevais l'histoire pathologique des hommes atteints de troubles psychasléniques c'est que beaucoup d'entre eux, après avoir présenté des troubhîs considérables dans leur première jeunesse avant vingt ans. présentaient une rémission très nette, une guérison apparente vers l'âge de 21 ans, pendant les années passées au service militaire. Un homme de 3.T ans qui actuellement souffre depuis plusieurs années d'une phobie bizarre. « la phobie des yeux de sa femme ». qui avait eu auparavant à l'âge de 1 0 ans l'agoraphobie, puis la phobie de l'isolement, la manie d(;s présages, etc., remarque lui-mt"^me (ju'il n'a été réellement tranquille qu'au régiment à 1 âge île ■j\ ans : « La discipline me convenait sans doute, car j ai vécu rassuré à la caserne, sans rien redouter et je n'ai mérité que des compliments, li'amélioration a même duré (juehjue temps après ma libération et je me crovais délivré de mes sottises, mais bient«Nt dans mu vie libre tout a recommencé. » On pourrait répéter mot à mol les mêmes remarfjues pour \'<l., h. -^i). |;r;in(l al)ouli(|nf qui
soutire cl une timidité pathologique et de toutes sortes de phobies. Il a commencé autrefois par des crises de bégaiement, et de l'éreutophobie quand il était encore au lycée, mais il s'est porté parfaitement bien sans troubles de volonté, sans bégaiement, sans phobies, pendant son service militaire. Ak... h. Sa, présente actuellement la phobie de la fatigue, comme il lavait déjà à ig ans, mais il s'étonne lui-même d'une interruption de quelques années : « C'est bizarre, dit-il, je faisais très bien les marches militaires au régiment, c'est probablement parce que je marchais dans le rang avec les autres. » .le, h. 26, scrupuleux et phobique, qui « lorsqu'il est laissé à lui-même ne marche jamais droit sur le chemin mais toujours sur le talus ou dans le fossé à cause d une foule de pensées bizarres », marchait très droit et très bien au régiment et ne s'inquiétait de rien. 11 a été désolé de quitter le régiment et il s'est précipité au séminaire « pour retrouver des chefs et une discipline ». On est étonné de voir que des indécis, des peureux, des hypocondriaques; ont été d'excellents soldats « qui ne protestaient contre aucune corvée ». Celte amélioration de l'activité générale pendant la durée du service militaire que je relève dans i^ observations me paraît très caractéristique, elle nous introduit tout de suite dans l'étude de la direction en nous montrant l'influence favorable de la discipline.
Nous venons de voir un malade psvchasténique qui en quittant la caserne s'est réfugié au séminaire cl (|ui parait continuer it s'v porter assez bien. 11 est probable que, si nous pouvions avoir des renseignements sur la vie psvchologicjue des couvents, nous verrions qu'autrefois beaucoup de psvchasténiques graves v ont trouvé un refuge et une guérison relative. Nous pouvons encore le constatei- aujourd'hui par les gémissements de quelques malades qui ont quitté les couvents. Az., f. 3i, qui est restée cinq ans dans un couvent s'y plaisait et s'y portait bien : « J'aime tant, (lit-elle. (|u il y ait des heures fixes pour fout et que cela ne change jamais. . , je n aime pas à inventer... une supérieure qui règle tout, voilà ce qu'il me faut. »
De temps en temps, trop rarenuMit malhcuieusemcnt, il s'établit dans le monde des sortes d'associations entre le malade et un individu sain et énergique qui prend la direction et qui maintient dans Tordre son associé. C est ce qui arrive d'ordinaire dans beaucoup de familles pour les jeunes enfants. Bien souvent
l'apparition de la névrose est retardée par l'influence bienfaisante de l'un des parents. C'est pour cela que nous voyons si souvent les troubles éclater après sa mort. Malheureusement ce gouvernement, cette direction morale par le père ou par la mère devient plus difficile quand il s agit d'une personne qui a passé l'âge de vingt ans, mais elle persiste souvent jusqu'à un âge avancé. Ah., f. Sy, était encore dirigée par sa mère à l'âge de 35 ans et l'état psychasténique n'a été manifeste qu'après la mort de celle-ci. 11 en est de même pour Fg. , f. 36 et pour bien d'autres qui sont restés de petits enfants auprès d'un père ou d'une mère et qui ne succombent qu'après leur décès.
Le même fait se présente aussi assez souvent dans le mariage. Il est vrai que l'union avec un de ces névropathes est souvent désastreuse : l'individu sain se dégoûte et s enfuit, ou bien il s'épuise et devient contaminé à son tour, comme nous l'avons noté dans un chapitre précédent, sans (|ue le malade lire grand profit du supplice imposé à son conjoint. Mais il faut constater cependant que dans certains cas en raison de circonstances particulières les choses ne se passent pas ainsi. Au moins pendant quehjues années 1 individu sain semble avoir une énergie sullisante pour imposer une discipline et, le plus souvent sans s'en douter, il guérit les troubles de l'autre. Sans doute dans nos observations les choses finissent par tourner mal, puisque on nous amène le malade, soit que le directeur ait disparu, soit qu'il se soit lassé de son tia\ail, soit qu il ait perdu son influence. Mais il ne faut pas oublier que ces malades mêmes ont auparavant trouvé le calme et le bonheur pendant des années et (ju'il doit v avoir beaucoup d'autres cas ignorés par le médecin, |)arce (|ue l'éfjuilibre se maintient sulfisanunent peiulant toute la vie.
Il est bon d insister sur (juelques exemples de cette direction matrimoniale. Dans le ménage des \Vo., le mari a très bien tenu sa femme et a arrêté ses crises de scrupule pendant (piatre ans ; il a fallu soigner cette jeune femme pendant un an, puis le mari a pu reprendre la direction sans trop de dilllcullés. Chez les Fv., la ffrutne toiijoiits débile cl disposée au\ phobies s'est tenue en somme assez currectement taiil (pic le mari a été valide et c'est parce (jue celui-ci vieilli et atteint lui même de troubles cérébraux ne peut [)liis la l(!iiir (pi elle a des troubles apparents : « .le n'aimais guère mon mari, dit-elle, mais il <'t;iit bon et me leiiiiil II iii'fhiit iii(lis|)<-ns:il>le. \ :ii piisse de la domina lion de
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ma mère a celle de mon mari et c'est ce qu il me fallait... (^iiaiid il était absent un moment, je comptais les heures en désespérée. Maintenant il me manque, je suis dans le vide, comme un arbre déracine... » On pourrait répéter les mômes remarques pour plusieurs autres femmes.
Dans le ménage de Ka., c'est au contraire la femme qui avec beaucoup de peine, après une lutte (|ui a duré des années, a pris la direction de son mari, aboulique, instable, inquiet, jaloux et lui a rendu la vie supportable au point qu'il ne peut plus se passer d'elle. Gac. h. -j- , a vécu heureux pendant des années tant que sa femme a voulu le diriger et c'est parce quelle l'a lâché qu'il retombe et n'est plus bon à rien. Ui., f. 4ô, raconte avec tristesse comment elle a dû se transformer elle-même, acquérir de la volonté et tout commander dans le ménage « quand elle a vu que son mari avait peur de tout ; maintenant elle est débordée, mais elle a tenu ferme pendant des années ».
Bien entendu on retrouve quelfjuefois la même association dans le groupe formé par l'amant et la maîtresse. J "ai déjà raconté l'histoire de Gri., qui m'avait frappé: cette femme de 3o ans est actuellement très bas, morphinomane, cocaïnomane, obsédée par des idées de suicide et par des manies d'interrogation, elle se laisse aller à l'inertie et à la malpro|)reté. F>lle a déjà présenté un état analogue dans sa jeunesse et un étudiant en médecine l'a ramassée dans un bouge où elle s'abrutissait d'absinthe pour oublier ses peurs de la mort. Il en a fait sa maîtiesse; mais il a pris son vù\e au sérieux et s'est montré « tendre et exigeant », il a su|)prinié les poisons et organisé le travail : « Mais j'ai été une perfection avec lui pendant cinq ans, j'ai été correcte, heureuse et bonne à quelque chose, puisqu'il était content de moi. ». Dès que l'amant a été forcé de partir, tout a recommencé. Tkm., f. 3(), a été la maîtresse d'un homme « supérieur et tyrannique » qui jouait un grand rôle dans sa vie et « qui l'a empêchée de penser à rien d'autre pendant six ans ». Depuis qu'elle a dû s'en séparer, elle tombe dans le désordre et les obsessions de suicide. Vh., I. '|5, devait cacher sa liaison avec un amant qu'elle adorait: (< cela me faisait uue situation compli(|uée et ditllcilc... celait un maître (|ui me faisait soulVrir, mais combien je regrette ma souIVrance ». Depuis que l'amant est mort, elle ne sait plus comment vivre et tombe dans toutes sortes d Obsessions hvpocon- (lriii(|ues.
Bs., h. /ji. a été admirablement tenu pai- sa maîtresse qui est arrivée non seulement à « le faire éprouver des sensations, ce qui était impossible à toute autre femme », mais encore à le tirer de son inertie, à le faire travailler, à lui faire croire qu il avait une certaine valeur littéraire. 11 est bien fâcheux qu'elle se soit dégoûtée de ce métier de pavchothérapeute et qu elle ait voulu se .reposer, car il ne peut plus « rien sentir », il ne peut plus rien faire, il a |)eur de tout et il passe sa vie dans le désespoir en criant continuellement : « Je suis seul! seul! seul! » Il est exatement de même dans l'observation de NI., h. 3o, qui est instructive : ses parents ont commis une grave imprudence en s'efforçant de retirer ce garçon débile des mains dune femme intelligente et capable, pour le mariei' avec une petite jeune lille faible elle-même et inexpérimentée dans la conduite des hommes. Le voici déprimé avec des algies de toutes esjjèces, des troubles de la digestion, de l'entérite, etc. Il sait d'ailleurs parl'aitement le remède qui lui convient et « il aime mieux retourner auprès de sa maîtresse plutôt que de passer des années dans des maisons de santé ». .li., h. 32, semble atteint d'une maladie singulière: pendant des périodes de plusieurs mois il donne pleine satisfaction à sa famille par son travail intelligent, sa bonne humeur et sa belle santé ; puis il tombe brusquement dans un état de dépression qui peut durer plusieurs mois pendant les(|uels il (sl tourmenté par des phobies et il est incapable de faire autre chose que de soigner son entérite. Le médecin grave parle de cvclothvmie et il est très satisfait d'avoir un mot qui explique tout. Je reste malheuleusement perplexe, car je suis dans la confidence et je sais « qu'il y a là dessous une petite femme qui tantôt veut bien s'occuper de son grand dadais et qui tantôt en a assez ».
On peut rencontrer d'autres associations où l'on observe les mêmes phénomènes. Assez souvent, contrairement à la loi naturelle, c'est un enfant (|ui est le soutien de l'un des parents. L'exemple de M"""X est amusant : cette femme de 53 ans « n'a jamais pu et ne pourra jamais vivre sans son (ils ». Klle a eu sa piemière crise de dépression grave f|uand il est j>aiti faire sou service militaire et a recouvré la raison quand il est revenu du régiment. Chacjue l'ois qu'il est obligé de faire une absence de quchjues mois, elle a une rechute grave et la santé physique s'altère comme la santé morale si bien qu'elle maigrit énormément et (|u'ellc dépérit (|uand le fils s'éloigne ; elle se remet au travail
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et engraisse quand il revient. L'histoire de Zy., f. 45, est absolument semblable; Lh., f. 46, vivait avec un neveu qu'elle avait adopté et « pour qui elle faisait l'ellort de vivre », il a fallu la placer dans une maison de santé quand son neveu a été obligé de la quitter.
Dans d'autres cas comme dans la famille XI. nous voyons que c'est une sœur qui dirige la malade. Le cas de Léa et de Lydia, au(]ucl j'ai déjà souvent fait allusion est bien intéressant et mériterait une étude. Ces sœurs jumelles sont toutes les deux atteintes de dépression psvchasténique mais inégalement, Lydia étant beaucoup plus atteinte que Léa. On a commis, comme on l'a vu, une grande imprudence en mariant l'une des deux sœurs, Léa avant l'autre et en essavant de les séparer brusquement. Il fallut absolument malgré d'énormes difficultés réunir les deux ménages pour faire vivre de nouveau les deux jumelles ensemble. Maintenant encore à f^o ans, Lydia ne peut subsister que grâce à l'influence constante de sa sœur. On pourrait rapprocher l'observation de Ig., h. 36, qui tombe également malade s'il est séparé de son frère, quoique dans ce cas il ne s'agisse pas de jumeaux et celle de Km., h. 3o, qui était dirigé par sa sœur et qui a une crise d'obsession de jalousie parce qu'elle s'est mariée.
Dans quelques observations comme dans celles de Aj., f. 87, j'ai constaté qu'un prôtre auquel ces malades allaient très souvent se confesser a pu réussir à diriger avec succès pendant plusieurs années des malades dilficiles à manier. Le fait doit être fréquent car les psychasténiques doivent être nombreux dans les confessicmaux. L'ouvrage de M. l'abbé Eynaieu montre qu'il a acquis dans son miiiislcre une certaine expérience de ces malades'. Des religieuses, des institutrices, des gardes-malades, des masseuses ont fréquemment l'occasion de jouer ce rù\e cl dans une dizaine d't)bservalions nous vovons que ces personnes peuvent réussir fort bien cette direction pendant des années. Les parents, comme cela est arrivé dans la plupart de ces cas, sont souvent désolés de cette situation qui leur parait anormale et ils ont peur (juc la jeune fille entièrement dominée n'abandonne toute sa fortune entre les mains de l'institutrice. Celte crainte est certainement fondée, c'est là un des daniïcrsde ces directions accidentelles, nous aurons à y revenir tout à l'heure. Mais il n'en est pas moins vrai, en se