Les oBSEssIO^■s de direction
liCS obsessions et les impulsions des malades nous ont paru dans certains cas correspondre à des besoins, pathologiques sans doute et mal interprétés, mais réels cependant et capables de
nous fournir des indications utiles. Nous retrouvons à propos des directions toutes sortes d'obsessions et d'impulsions très ca- , ractéristiques. Cette étude nous ramène encore une fois à ces obsessions d'amour, à ces « besoins d'être aimé» que nous avons rencontrés à chaque instant, tellement ils sont mêlés à toutes les souffrances des névropathes. Il suiïit ici de renvoyer aux descriptions générales que nous avons déjà faites de ces obsessions et de ne les considérer que dans leur rapport avec le besoin de direction.
Les plus simples sont les obsessions de regret chez les malades qui pendant longtemps ont tiré bon parti d'une direction et qui l'ont perdue. Ce sont les troubles qui se développent après la la mort ou le départ des parents, du mari, de l'enfant quand ceux-ci jouaient le rôle de directeur. Ce sont les hurlements deBs., h. '\i, « seul! seul! seul! » ou de Ci., f. 60, après la mort de son. mari : « Seule, je ne peux faire que des bêtises, mon mari les empêchait ou les réparait. Comment peut-on s'imaginer qu'une femme comme moi puisse vivre seule ! » Pour ne prendre qu'un exemple, nous pouvons citer l'état lamentable de Noémi pendant la guerre, (juand son mari appelé par son devoir sur le front a dû la quitter. Sans doute son mari, quand il était près d'elle, ne semblait pas jouer un rôle très important, car elle était déjii tourmentée par beaucoup d'obsessions et elle semblait ne pas tenir grand compte de sa présence, mais son départ fait apprécier son importance. Elle est devenue absolument incapable de rien faire, elle abandonne ses enfants comme son ménage et vit dans le plus complet désordre. Constamment elle se représente les dangers terribles que court son mari, les scènes de massacre, sa mort : elle imagine ce qu'elle devra faire cjuand elle sera veuve et s'épuise dans des ed'orls impuissants, elle pleure et hurle conslainaicnt : « l'MIr ne peut pas se passer de son mari, c.est impossible ; déjii bien souvent elle ne sentait complète ment jierdue (]uand il s absentait seulement quchpies jours pendant les vacances... Comment veut-on qu'elle puisse vivre après sa mort?... Lui seul comprenait sa nature bizarre, fantasque, méchante et aU'eclueuse, lui seul était capable de la traiter comme son enfant et de la faire vivre, elle sait bien (ju'elle serait guérie immédiate me ni s'il revenail. . . » La <ria\ itt- des troubles nu» n Ire
bien l'importance de la direction, de l'assistance ipie le iiuui lui donnait précédem nient.
388 I.ES ACOUIsrnONS PSYCHOLOGIQUES
On pourrait placer ici les « déceptions de direction » dont la connaissance permet d'expliquer certaines formes de la « pathologie des couples ». Un homme de !ig ans, Eia., a trouvé pendant de longues années un soutien dans le dévouement de sa femme. La mort de celle-ci le laisse désemparé, mais il se remonte rapidement par l'espoir de la remplacer. Il tombe amouicux d'une jeune fille de j.b ans et il est convaincu qu'il va retrouver en elle la direction morale qu'il a perdue. Cette jeune fille de son côté, grande névropathe, très dépressible s'imagine que cet homme plus âgé quelle sera pour elle l'excellent tuteur dont elle a besoin. La vie commune les amène rapidement tous les deux au désespoir : « Mais cet homme ne peut rien pour moi, dit la jeune femme, il ne peut que répéter tout ce que je dis; si je souris, il sourit, si je fronce le sourcil, il fronce le sourcil ; il ne veut prendre aucune responsabilité, il court après moi tout le temps, je ne peux pas vivre auprès de lui, j'en perds la tête » et en effet elle s'alTole, s'agite et a de grandes crises nerveuses. Le mari de son côté est épouvanté par cette jeune femme «qui n'est bonne à rien pour lui dans sa situation, qui augmente ses charges au lieu de les diminuer, qui lui fait peur par ses crises de nerfs, qui le remplit de remords : il faut qu'il la quitte au plus vite, qu'il soit assuré de ne la rencontrer jamais sinon il va devenir complètement fou.» Chacun de son côté tombe malade et commence des obsessions et des délires relativement à l'autre. La maladie est en rapport avec le manque de direction et avec le regret de ne pas lavoir trouvée là où on l'espérait.
D'autres obsessions se développent quand les malades ont encore auprès d'eux leur directeur, mais quand ils craignent de perdre cette direction à laquelle ils tiennent tant. C'est là encore une des origines des obsessions d'accaparement et de jalousie, que nous avons étudiées à propos du besoin d'excitation. Aux exemples précédents on peut ajouter celui de Cora, f. 35, chez laquelle la jalousie se rapporte plus à la direction qu à l'amour i proprement dit et au besoin d'excitation : « Ce n'est pas que j'aime tant mon mari, à bitMi des point? de vue il m'est indifférent... mais c'est que je suis incapable d'agir toute seule sans lui. Dès qu'il est parti, qu'il ne me dit plus : fais ceci, fais cela, je ne fais rien; je tourne dans l'appartement qui me semble n'être plus le mien, je finis par sortir et errer dans les rues au hasard jusqu'il son retour... Il est indispensable à ma vie, de lii ma terreur.
quand je crois qu'il peut s intéresser ti une autre et m abandonner seule... C est le liesoin d avoir quelqu un à moi, d'avoir un bon chiert... »
Une fillette de i3 ans, fille d'un père très taré lui-même, montre déjà à cet âge des tioubles psychasténiques graves et souffre cruellement de jalousie à l'égard de sa mère : « Mais regarde-moi donc, maman ! Quand tu regardes une autre petite fille, tu ne l occupes pas de moi, et de ce que je fais. Comment veux-tu que je continue à le faire. . . ? Regarde-moi donc, maman ! » L'étude de ces divei's besoins d'excitation, de direction, l'étude du doute et de l'inquiétude permettront de faire avec plus de précision la psychologie des diverses formes de la jalousie.
D'autres obsessions peut-être plus intéressantes se présentent chez des malades qui n'ont pas de directeur, mais qui en sentent le besoin et qui sont constamment tourmentés par le désir de le rencontrer : «J'ai besoin d'être gouverné, tenu, je ne veux pas qu'on me laisse libre... J'ai besoin d'obéir à quelqu'un, j'ai besoin d'être dirigée comme une bonne qu'on commande, de marcher comme une machine... Je voudrais l'aide d'une volonté amie, je suis une désorientée, j'ai tant besoin d'appui moral... J'ai besoin de parler sans cesse à quelqu un, de me confier à quelqu'un, d'elle dirigée par quelqu'un... Je suis toujours une enfant qui n'a pas appris à se tenir debout sur ses pieds, il me faudrait encore ma mère pour lui demander fjuelle robe il faut mettre... J ai besoin de vivre dans l'ombre d'une personne... J'ai tant besoin d'une forte direction, chose qui m a toujours manqué, si j'avais eu un peu de religion et un bon confesseur, j'aurais fait un homme très présentablf'. . . Me voici à l'âge d'être grand'mère et je suis toujours l'enfant qui veut être chovée, grondée et dirigée par quelqu'un... » On retrouve toutes ces phrases bien c(»nnues répétées dans des centaines d'observations.
Ces malades vont j)lus loin, ils précisent leurs exigences : ils veulent que la direction soit laite d'une manière parliculièfe, très précise, ferme et en mémo temps douce et habile : n Ces ^f-ns prétendent nie diriger, mais ils ne savent donc pas c»- que «•"est (ju'une direction, «-omment elle doit être nette et précise. • hiand je mange, il faut (ju'on me dise : " mangez... là, arrêtez- Nous ». Quand on me sr*rt des pommes de tene, il faut qu on me dise : « ce s(»nl des pommes de terre ». C^uand je dois boire, il faut fju'on inf (lise : " buvez maintenant ». — « (^e n'est pas tout qui-
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de nie commander, il faut le faire avec fermeté, avec énergie ; ici on n'est pas assez raide avec moi, c'est pour cela qu'on n'aboutit pas. » — « Non. dit un autre, avec moi il ne faut pas de raideur, je n'écoute quelqu'un que s'il est doux avec moi, on ne fait rien de moi que par la douceur et l'intérêt... Il faut encore me diriger avec tact, me commander sans me contrarier et sans me faire sentir qu'on me commande ; que l'on devine donc mes velléités d'action, que l'on cherche à me faire faire ce que j'ai envie de f^ire et non à me pousser vers autre chose, ce qui m'embrouille... Pourquoi m'enlever le plaisir de faire quelque chose moi-même ou de me figurer que je l'ai fait moimême... Que ces gens-là sonl maladroits..! »
Il est évident que pour satisfaire à tant d'exigences, il faut des qualités remarquables et nos malades s'en rendent bien compte : « Si la personne qui me dirige n'a pas plus d énergie que moi, nous n'arriverons a rien et il sera inutile de m'absorber en lui. Il me faut un ami idéal, un philosophe profond qui ait de l'autorité pour être un tuteur moral, il faut qu'il sache aussi me guider dans la rigolade et que par conséquent il ait des compétences très variées... Je suis dans un désespoir profond d'être seul au monde comme un chien sans collier, je n'ai pas seulement perdu mon ombre, j'ai perdu mon moi. Je ne puis exister que comme leflet d'une personnalité qui s'impose... Ce qu'il me faut c'est un homme de génie comme directeur, une personne supérieurement intelligente, d'une énergie inépuisable, sincère et désintéressé qui soit dans ma vie et non hors de ma vie... » Beaucoup de ces malades, surtout quand le besoin de direction n'est pas très intense, ajoutent qu'ils veulent être aimés pour eux-mêmes, ce qui signifie, comme nous l'avons vu dans un chapitre précédent, qu'ils ne veulent rien payer en retour de tous les services qu'ils demandent. Mais ce n'est là pour beaucoup (|u'uno apparence. Ils désirent ne rien avoir à paver pour n avoir aucun elTort à faire et pour être assurés que la direction continuera même s'ils ne lont plus rien pour la mériter ; mais en pratique ils ont trop peur d'être abandonnés et ils font toutes s(5rtes dcfl'orts même absurdes poui' gagner ou pour conserver le maître qu'ils ont choisi.
C'est ici qu'interviennent ces impulsions à se faire remarquer, à attirer sur soi l'attention d'une certaine personne et toutes les manies de coquetterie. Ces malades cherchent à gagner l'intérêt par toutes sortes de grimaces, de prières, de flatteries. « Je de-
\ien? une petite mendiante d'afTection, de reproches et d'ordres. » Xous retiouvons ici l'origine de ces manies de cadeaux, de ces manies de dévouement dont nous avons signalé les efïets sur l'entourage : «Je voudrais tant être le bon Ange de quelqu'un.» Mais ces manies n'ont pas tout à fait le même caractère que précédemment : le dévouement n'est plus perpétuel et général, il s'adresse uniquement h une personne déterminée qui le plus souvent en est accablée.
Des impulsions en apparence religieuse ont le même point de départ. Le véritable sentiment religieux, le culte d'un être supérieur qui est h la fois le chef, le père, l'amanl idéal, se rattache étroitement à ces besoins d'être dirigé et d'être aimé. J'espère pouvoir reprendre un jour d'une manière plus complète l'étude d'une extatique remarquable que j'ai déjii désignée autrefois sous le nom de Madeleine' afin de montrer comment le doute et le scrupule psychasténique l'ont amenée au délire religieux. Mais cette recherche nous entraînerait dans des études un peu éloignées de notre sujet. Je signale seulement ici ces- malades qui vont dans toutes les églises à la recherche « d'un confesseur idéal », qui se figurent l'avoir trouvé, et qui poursuivent un malheureux prêtre de leurs exigences (G observations). Une femme est même entrée dans un couvent « pour trouver dans la supérieure quelque chose de doux et de forme à la fois qui soutienne bien mon esprit ; mais ajoute-t-elle. la supérieure est une grande dame insaisissable qui me renvoie au confesseur, un incapable qui trouve que je n'ai pas la vocation ». Elle persécute la supérieure dont « c'est le devoir strict de diriger ses religieuses».
Dans plusieurs cas les malades vont plus loin, malgré leur avarice foncière et leur crainte de l'avenir, ils font des cadeaux considérables, ils sacrifient leur fortune et surtout celle de leurs [tarents pour conserver auprès d'eux, une maîtresse de piano, une femme de chambre, une institutrice ou une masseuse : nous trouvons là le point de départ de ces impulsions dangereuses si l'-doulé des familles, <|ue nous venons de signaler.
Hien solivent ces impulsions prennent une ap|)arence (jui trompe et qui fait croire ii une grande excitation génitale : c'est Va l'origine de bien des erreurs. Des jeunes filles fjui rêvent sans cesse de caresses et qui passent leur vie ;i attendre «le pas de l'amant
I. l m- cxtatiiiiio, liiillrtiit ilr l'inslitiil psychique iitlerimtii)nal. icjoo-oi, (i. loy.
;('.)-2 L\> Ai.ijl IMITIONS PSYCHOLOGIOLES
qui monte l'escylier » ne sont p;(s toujours de vraies amoureuses : « Ce que j'ai surtout, c'est l'émotion d'être seule, le sentiment c|ue je ne suis pas sous la protection de quelqu'un ; j'ai un tel besoin de m'appuyer sur quelqu'un, je sens un tel vide dans la vie autour de moi, c'est pour cela que j'ai l'esprit tendu dans l'atlenle de l'amour. » Dans ces conditions beaucoup font des mariages absurdes ou se livrent à des amants ou alFichent une conduite en apparence dévergondée. Une jeune fille de 19 ans, désolée par le départ de sa maîtresse de pension, auprès de laquelle elle se tenait fort bien, se jette au cou d'un jeune homme et simule une passion impétueuse. Beaucoup de ces femmes, qui semblent avoir perdu toute retenue, ne doivent cependant pas tout à fait être confondues avec celles qui, comme Pépita, cherchent l'excitation sexuelle et l'aventure : elles ne sentent pas grand'chose, s'intéressent peu aux choses de l'amour et redoutent l'aventure : « Mais comment obtenir autrement quelqu'un qui s'occupe de moi, qui me donne l'impression d'une supériorité, à qui je puisse confier mon âme, puisque je ne peux pas la confier à moi-même ? » Dans ma première étude sur le besoin de direction à laquelle je renvoie, j'ai déjà montré plusieurs exemples des situations dangereuses dans lesquelles ce besoin d'un maître précipite les malades. Je signalais à la fin de ce travail une malade singulière qui, tout en ayant conservé toute sa raison, eut toute sa vie l'idée fixe de rester enfermée dans un asile sous la surveillance d'un médecin aliéniste. Elle fit tous ses elTorts pour se faire enfermer et simula si bien la folie qu'elle y réussit : « Ici, disait-elle, je sais bien qu'on ne me laissera pas faire de sottises, je n'y pense plus, je dors tranquille, je suis heureuse : j'ai besoin d'une règle et d'une direction, j'ai besoin de voir des grilles. » D'autres ne se bornent pas à vivre dans un asile, elles acceptent, elles recherchent le plus honteux esclavage dans les maisons les plus viles pour se sentir constamment « sous une influence toute puissante ». On peut rattacher à ce groupe de conduire les manies de l'hypnotisme (|ui se s(mt développées particulièrement à une certaine époque: bien des femmes (5 observations) oiit tout sacrifié pendant des années pour obtenir d'individus fort suspects des séances d hvpnotisme dont elles ne pouvaient plus se passer : « Je suis perdue quand il n'y a plus personne qui s'occupe de moi de cette manière. » Les besoins de directions prennent suivant les époques des formes particulières.
Il est inutile d'insister davantage sur ce genre d'obsessions que j'ai déjà souvent décrites et qui se rapprochent des autres variétés de l'obsession d'amour, l.e point de départ de toutes ces obsessions et de tous ces sentiments si variés en apparence est un phénomène analogue au vertige des montagnes. Dans le sentier vertigineux nous pouvons en réalité marcher très facilement, mais il ne faut pas dévier, ni faire de faux pas. Nous sommes bouleversés par la peur de dévier, de faire des faux pas, de mal marcher et nous en arrivons à ne plus pouvoir marcher du tout. Il suffit qu'il V ait une rampe solide au balcon ou à l'escalier pour que nous v marchions rapidement sans aucun vertige. Le mari, l'ami, le directeur sont pour nos malades des rampes d'escalier dont la présence leur enlève le vertige de la vie : c'est là ce qui fait la puissance du besoin de direction. Mais cela montre aussi que ce sentiment n'est pas absurde : la rampe d'escalier nous permet de courir sur les marches et nous venons de voir dans les études du paragraphe précédent que la direction a été bien souvent très salutaire.