Les états d'inflience
Il est important de constater, quoique cela semble bizarre, que des phénomènes analogues se présentent au cours des traitements psychothérapiques. Il ne faut pas croire que ces traitements agissent toujours d'une manière régulière suivant leur nature propre ; leur ell'et semble constamment modifié |)ar une influence étrangère à la méthode thérapeutique elle-même, qui est l'inllucnce de la personne même de l'opérateur et l'influence du temps pendant lequel cet opérateur a agi sur le sujet. C'est là un caractère qui trouble énormément les pratiques psychothérapicjues et qui les retid tout ii l'ail dill'érentes tles thérapeuti(jue> physifjues. Le sulfate de soude purge toujours, quel que soit celui (|ui le donne à avaler au malade, tandis que l;i suggestion df niiircher guérira une paralysie quand elle est laite par M. \. et peut ne produire aucun effet (juand elle est laite j)ar M. V (l'est parce (jue l'on ne met pas à sa place ce fait de rinllui-ncr |»ersonnelle et de ses lois que l'on refuse si souvent aux praticpies de ce genre toute valeur scientifique. Une loi n'est pas supprimée parce (jue ses applications sont soumisos à nno condition, il est
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seulement nécessaire pour l'appliquer de bien connaître cette condition. L'influence personnelle joue un rôle dans tous les traitements, il suffit pour la comprendre de montrer son rôle dans quelques-uns, dans la suggestion, dans l'.iesthésiogénie des hystériques, dans les traitements par excitation. J'ai déjà décrit lonsruement un certain nombre de ces faits dans mon étude sur « l'influence somnambulique et le besoin dé direction' », il suffit de les résumer ici avec quelques exemples nouveaux.
(Quoique nous avons ai)andonné les idées des magnétiseurs sur la puissance de leur fluide personnel, nous savons très bien que certaines personnes peuvent assez facilement déterminer l'état hypnotique sur des malades prédisposés, et que d'autres ne peuvent v parvenir. (]e qui est surtout parfaitement net, c'est (|u'un individu qui a été souvent hypnotisé par une personne particulière tombe en état hypnotique au moindre geste de cette personne et qu'il peut résister indéfiniment aux tentatives d'une iiutre. Qu'il s'agisse là de suggestions particulières, c'est possible, nous aurons à l'examiner, mais le fait ne doit pas moins être relevé car il a une grande importance.
Remarquons surtout que les choses se passent de la môme manière dans la suggestion elle-même. La suggestion n'jest pas un phénomène immuable qui se produit à coup sur simplement, parce que le sujet est suggestible. Sauf dans des cas très particuliers chez des individus très malades le résultat d'une suggestion varie" énormément suivant la personne qui opère. Je no parle pas seulement de l'électivité expérimentale, quand l'hypnotiseur obtient certaines obéissances que les étrangers ne peuvent obtenir, je parle des suggestions théra|)eutiques elles-mêmes, exécutées dans les meilleures conditions possibles. Nous avons étudié dans cet ouvrage à propos de la suggestion un singulier «as de contracture du tionc chez No., f. 4o. Cette femme que j avais guérie il v a vingt ans d'une contracture remarquable des muscles du tronc et de l'abdomen, retombait malade de temps • •n temps une (bis ou deux par an, à la suite de latigues ou d'émotions. l'-lle reprenait alors régulièrement la même altitude t|ue dans l'accideiil initial, mais avec une exagération chaque lois plus grande Ar la flexion du corps, si bien qu'à la fin elle était accroupie et que les genoux touchaient le menton, file
t. Névroses et idées fixes, 1898, I, p. 'ia3.
l.\ DIRECTION MORALE WH
justifiait tout à fait \o nom de « plicaturée ». Même quand je n'avais pas vu la malade depuis plus d'un an, je pouvais toujours la guérir très rapidement en lui disant quelques mots toujours les mêmes et en appuyant quelque peu sur les muscles de l'abdonjen. La malade poussait quelques cris, avait quelques rires spasmodiques et se redressait complètement. Quelque grave (jue parut l'accident, quelle qu'ait été sa durée antérieure, la guérison complète pouvait être obtenue en une minute : j'ai pris cet exemple comme un des cas les plus typiques de l'elTet thérapeutique de la suggestion, chez un sujet antérieurement bien préparé. Mais si 1 accident se produisait pendant les vacances, h une époque où Xo. ne me trouvait pas ;i La Salpêtrière, elle demandait que quelque autre personne voulût bien lui rendre le même service et la redresser et elle se prêtait avec confiance à l'opération. Un élève du service, qui m'avait vu faire, reproduisait exactement les mêmes mots et les mêmes gestes, mais le résultat était tout différent ; il lui fallait travailler pendant des heures, faire revenir la malade ;i plusieurs séances et il parvenait à la renvoyer sans doute moins courbée, mais encore de travers et avec des contractures plus ou moins graves qui la gênaient dans la marche et qui persistaient pendant un mois, jusqu'il mon retour. D'ailleurs ce fait de l'influence personnelle dans la suggestion, quand il s'agit surtout de sujets habitués depuis longtemps à être modifiés par une même personne, est tout ii fait banal et bien connu ; il est inutile d'en énumérer d'autres exemples ((ui seraient identiques.
Cette influence particidièrc est aussi nette dans la production de ces phénomènes d'icsthésiogénie que j'ai signalés avec hésihitioii comme peu connus cl peu clairs, m;ii.s (|ui m'ont sembhintéressants. Il est certain que ces modifications ne peuvent pas être obtenues par le premier venu, même s'il est familiarisé avec le pr<»cédé emplové et même s'il s'agit diin sujet (|ui a déjà présenté plusieurs fois ces transformations. J'ai d<''j:i raconté combien il m'a été dillicile d'obtenir chez Marceline les changements rpnmon Irère'déterminait si facilement sur elle depuis plusieurs années. Il en serait de même aujourd'hui poui' Ii-ène si une autie personne essavait d'agir sur elle. La transformation favorable (jue je détermine chez eljf par des excitations de la mémoire ne peut pas, il est vrai, être toujours obtenue ; on ,i vu (|u'clli' dipend d'un certain état il»- santé d<- la malade. Mais ([uand les cinon-
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slances sont favorables il me suffît de déterminer chez elle quelques efï'orts d attention, de piovoquer quelques moments de sommeil pour la faire entrer dans son état second et il est parfaitement certain que personne ne pourrait obtenir chez elle une semblable modification. Pour toute autre personne que pour moi Irène serait identique à cette Marianne dont j'ai parlé, c'est-àdire qu'elle serait une malade périodique en état de dépression dont on doit attendre la fin de la crise sans pouvoir la modifier.
Cette influence particulière d'une certaine personne ne modifie pas seulement l'attitude extérieure, elle détermine dans l'esprit des sujets des sentiments et des pensées qui se présentent d'une manière assez régulière et qu'il est intéressant de comparer aux besoins de direction que nous avons vu naitre spontanément chez les malades.
Pendant la période de rétablissement et d'activité que nous avons appelée « période d'influence » le sujet conserve souvent d'une manière curieuse la pensée de l'hypnotiseur et la confiance en son action bienfaisante. Je pourrais ajouter bien des exemples à ceux que j'ai déjà rapportés, il sulîlt de rappeler quelques paroles: « Pendant huit jours, disait Cora, il me semble que j'e suis avec vous, il me semble que vous me suivez et cela me parait très drùle et pendant ce temps je ne peux plus me laisser aller à mes idées de jalousie... » — « Je n'ai plus eu mes crises, qui auparavant arrivaient tous les joui'Sj c'est que je sentais votre présence aupi'ès de moi toute la journée comme une ombre qui m'accompagnait. » On retrouve, comme je l'ai déjà montré, ce sentiment « d'accompagnement, de présence » chez un très ^rand nombre de malades (]ui continuent après la séance à sentir leur directeur auprès d'eux et à s'entretenir avec lui. Ce sont là des faits qu'il faudrait analvser avec soin pour étudier bien des phénomènes psychologiques intéressants, en particulier pour interpréter les fameux sentiments de protection divine, les sentiments de présence divine dont parlent les mystiques et qui sont eu général si mal compris. Des malades dans la période d'in- (hience font eux-mêmes le rapprochement de leurs sentiments avec ceux des mystiques, comme on le voit dans cette lettre bizarre de Qi., f. '\o : « Moi qui n'ai jamais eu de croyances religieuses, il me semble que je me conduis comme les religieux. Je suis comme ces crovants (jui ont été chercher du réconfort
dans les églises, et j'emporte en moi mon soutien comme le fidèle emporte son Dieu. Les lignes, que je griffonne à votre intention et que vous jetterez probablement sans les lire, me font autant de bien que la prière doit faire aux personnes croyantes... Moi aussi jai mon ange gardien... »
Quelquefois ce singulier phénomène s'exagère et donne llai^sance à des hallucinations plus ou moins complètes, tout à fait analogues aux hallucinations qui quelquefois avertissent ou arrêtent les mvstiques. Beaucoup de hos malades entendent la voix de leur hypnotiseur qui les arrête au momeiil de faire une sottise. J'ai rapporté autrefois un exemple bien curieux de ces sortes d illusions chez une malade qui dans un accès de mauvaise humeur avait combiné une évasion et avait réussi à sortir de la Salpètrière sans être vue : « Je n'avais pas fait dix pas sur la place, raconte-t-elle, que par le plus grand des hasards je vous ai rencontré juste devant moi ; vous m'avez demandé ce que je taisais là et vous m'avez fait rentrer'. » Ces sortes « d'hallucinations prémonitoires » sont produites ici ;i peu piès expérimentalement, quoiqu'elles ne soient pas directement le résultat d'une suggestion, on peut les étudier avec quelque précision. Aussi serait-il utile de les bien connaître avant d entreprendre à la légère Tétude de ces « visions prémonitoires ou prophétiques » (juc l'on considère trop vite comme mystérieuses et occultes.
On a vu que pendant les périodes de guérison incomplète cet état d'influence était rarement très prolongé, et qu'il était bientôt interrompu par une rechute plus ou moins grave. Cette rechute donne naissance à un nouvel état qui précède le retour dvi malade auprès de son hvpnoliseur et (jue nous avons appelé lu période de juission somnanihidique. Ce nom est justifié parcç fjuc cette j)ériode est caractérisée par un besoin intense de retourner auprès de celui qui les a hypnotisés précédemment, et que oe besoin prend rapidement la forme impulsive que nous avons constatée dans toutes les recherches de l'excitation. Dans celte période les malades pensent encore beaucoup à leur hypno tiscur puisqu'ils h' réclament tout le temps, mais celle pensée n'a plus du tout les caractères (luClle avait précédemment, elle n'est plus atitomatitjue et puissante et ne tend plus aucun service. I,e sujet n a plus de eonveisalion intérieure a\ee son
I Xf'iriisi'H et iilrrs J'urs. lS<j''<. I. |>. 'l'i'J. 'ti>'>
directeur, ni (riiallucinations, il a perdu le sentiment de sa présence et tons les troubles qu'il éprouve de nouveau ne sont plus arrêtés p:ir l'évocation qu'il essaye en vain de faire volontairement. Il se sent abandonné et négligé comme les mystiques dans les périodes de sécheresse q'ui sont si analogues aux périodes de passion somnambuliqiie des hystériques. « Je me suis senti seul, isolé, sans compagnon; oh, c'est mal de m'avoir abandonné ainsi. » lis se mettent en colère contre leur directeur et accablent d'injures celui qu'ils crrmparaient au Bon Dieu. J'ai insisté autrefois sur ce sentiment d'abandon et sur les troubles graves qu'il peut déterminer'. Le malade dans cet étal, quand il attend sa séance de somnambulisme, ressemble beaucoup au morphinomane qui attend sa piqûre. De même que le morphinomane n'est calmé que par une piqûre réelle de morphine à la dose à laquelle il est habitué, de même notre malade ne sera satisfait, ne reviendra à la période d'influence que s'il est hypnotisé de nouveau par la même personne et de la même manière que précédemment.
Ces phénomènes se présentent sous une lorme exagérée et imagée chez les malades hystériques et hypnotisables, mais il ne laut pas croire qu'ils n'existent que chez ces malades. Quand on a reconnu les caractères essentiels de ces différentes périodes et de ces sentiments successifs, on les retrouve parfaitement chez beaucoup d'autres névropathes soumis également ii un traitement psvchologicjue régulier chez le même médecin.
Pendant la j)ériode heureuse (|ui suit quelquefois une séance, des malades (|ui n'ont été ni hypnotisés ni suggestionnés éprouvent pour leur directeur des sentiments tout à fait analogues aux sentiments de présence que nous avons vus chez les hystériques. On le voit bien par les expressions dont ils se servent dans leurs remerciements exagérés. « 11 me semble que vous avez pris la responsabilité de mon pauvre petit être, je ne me sens plus seul... Je me tourne vers vous constamment comme le crovant .vers le prêtre qui lui dévoile son Dieu... J'ai une lumière dans mon esprit enténébré (jui ne me (juitte pas... Je me sens aidé el poussé par quelcju'un (jui reste près de moi, je n'ai plus besoin de bavarder de mes idées fixes à tort et à travers,