‹ Les médications psychologiques (volume 2)Chapitre 79 sur 118 · I. Op. cit.. p · texte numérisé non relu

I. Op. cit.. p

LA DIRECTION MORALE iOî»

autre séance du même genre, mais ne nous expliquent pas pourquoi il exige que cette séance soit t'aile par la même" personne. Le morphinomane qui désire une piqûre accepte que cette piqûre, de même dose bien entendu, soit faite par n'importe qui, tandis que le névropathe qui réclame la suggestion ou l'excitation n'est pas du tout satisfait si on change l'opérateur. 11 ne suffît pas de dire que ces personnes cherchent une action sociale, quelles désirent être commandées, surveillées, amusées, excitées par une autre personne, qu'elles ont besoin « d'avoir foi dans la foi d'un autre » : cela ne nous explique toujours pas pourquoi elles ont besoin de telle autre personne déterminée pourles commander, les diriger, les exciter, tandis que bien d'autres pourraient en apparence remplir ce rôle tout aussi bien.

On pourrait d'abord faire observer que toutes les autres personnes ne sont pas également capables de remplir ce rôle, qu'il faut une certaine intelligence pour discerner les besoins cl les désirs du sujet, une certaine énergie pour lui imposer les solutions, mênie quand il les désire, ou pour lui inspirer les actes qu'il ne sait pas cinicevoir lui-même. Il faut une certaine délicatesse ainsi qu'un certain aplomb pour consoler, pour louer : n'est pas flatteur ou simplement consolateur qui désire 1 être. Knfm on pourrait admettre aussi qu'il faut une certaine compétence pour expliquer, pour suggestionner, pour exciter les sensibilités ou la mémoire, etc.. (]es Réflexions se rattachent au grand [)roblème de la sympathie et de l'antipathie. Nous avons vu que les individus sympathiques sont ceux dont la présence et la parole, au lieu de rendie les actes des autres plus difïicilcs et plus complexes, les simplifient au contraire, les facilitent cl par lirdéterminent une excitation qui s'irradie sur l'rspiit tout entier. (Jti individu svmpathique est celui qui loin d'être coûteuv apporte une aide qu'il sait dissimuler : il ne peut le faire que s'il a des qualités correspondantes, une furlr- tensioti psvchologique et une certaine compétence. S'il en est ainsi, n'esl-il |)as naturel ([ue les malades recherchent de tels individus et les prélV-rtMil ;iiix autres.

Il y a l:i une part de vérité et le sujet, (jui a eu de la peinr ii trouver un individu svm|)atlii(|U(' de cette façon, continue naturellement ii s'adresser à celui-ci. il reste (eperidant bien d(^s faits inf'Xpli((ués : les talents donl fious piirloiis sont :isse/ répandus «'t bien des indivitlus sont i;i(»al)lfs d'être synipatlii()ues de cette

manière, pourquoi ne sont-ils pas tous accueillis par le malade ? Les compétences nécessaires pour suggestionner ou hypnotiser sont en réalité bien minimes et beaucoup de personnes les possèdent de la même façon, pourquoi n'ont-elles pas toutes le même succès ? Je puis dire sans vanité que je pratiquais l'hypnotisme et r.esthcsiogénie sur Marceline avec autant, sinon plus de compétence, que mon frère et certainement avec une habitude beaucoup plus grande et cependant pendant un an je réussissais beaucoup moins bien. Bien mieux, chez des personnes auprès (lesquelles les directeurs les plus qualifiés, ceux qui se donnent le plus de peine pour remplir leur tâche, échouent complètement, on voit réussir des individus quelconques, un membre de la famille, un amant, une garde ayant en réalité bien peu d'aptitude et agissant presque au hasard. Ceux qui réussissent auprès d'une personne sans aucun effort échouent complètement auprès d'une autre, même quand ils dépensent beaucoup d'énergie et de compétence. Aj)rès quelques années de traitement je faisais de Marceline tout ce que je voulais par n'importe quel signe ou quelle parole même mal appropriés, tandis que j'échouais au début avec les pratiques les plus attentives et les plus justes. Il ne faut pas croire que les malades aient toujours besoin auprès d'eux d'individus de grande valeur, quoiqu'ils réclament toujours des hommes de génie, ils se contentent souvent de beaucoup moins. Les qualités du directeur sont un élément du succès sans doute, mais rien qu'un élément : ce n'est pas toujours celui qui ménle d'être aimé, qui est aimé; dans la direction comme dans l'amour d'autres éléments doivent intervenir.

Une condition particulière qui doit souvent jouer un rikle important, c'est la connaissance exacte du sujet lui-même et des procédés (|ui ont une action sur lui. Nous savons, par exemple ([u une hvstéri(jue se dresse facilement et acquiert une foule d'habitudes souvent fort précises : Mib., f. 26, avait été réglée d'une manière curieuse autant que ridicule par son premier hypnotiseur. Il fallait lui toucher un certain point du front pour l'endormir et lui tirer le lobule de l'oreille droite pour la réveiller. ()u;ind elle avait des contractures il fallait lui tirer le lobule de l'oreille gauche pour les terminer; en appuvant sur le sein droit on la taisait parler, (piand elle était muette et en appuyant sur le sein gauche on ramenait la respiration régulière, quand elle asphyxiait, etc., etc.. Tout était méticuleusement réglé et

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cette femme ressemblait à une mécanique compliquée présentant une série de boutons qu il fallait savtiir distinguer et presser à propos pour la bien manœuvrer. On comprend qu'une malade de ce genre aime a rester entre les mains de son mécanicien compétent, car celui qui veut la réveiller et qui se trompe d'oreille détraque tout le mécanisme. Quelque chose d'analogue se passe chez beaucoup d'individus déprimés et susceptibles : il faut que la personne qui essaye d'agir sur eux sache bien d'avance de quoi ils sont capables, sur quoi ils peuvent parler avec esprit, sur quoi ils ne peuvent rien dire ; il faut qu'elle ait bien noté ce qui les humilie, ce qui les blesse, ce qui les flatte, ce qui les réconforte. Elle doit savoir éviter avec celui-ci telle conversation qui réussit fort bien avec celui-là et bien adapter ses tentatives d'excitation à chaque individu. Cette compétence en quelque sorte spéciale et individuelle devient dans bien des cas plus importante que la compétence générale dont nous parlions et explique bien des succès qui nous paraissaient jjeu justifiés.

Cependant ici encore se présentent des dilhcultés : les personnes qui, à ma connaissance, ont joué le rùle de directeur ou à qui des malades ont rêvé de confier le rùle de directeuin avaient pas toujouis ce mérite particulier de bien connaître le sujet et de savoir bien le manœuvrer. Il en est encore ici comme dans 1 amour, car ainsi que nous venons de le voir il s agit bien d'une sorte d'amour quoique les phénomènes sexuels ne jouent aucun rôle : 1 amoureux prête :i l'objet qu'il aime des qualités qu'il n'a [tas toujours. I/amour consiste dans un ell'ort pour vérifier une imagination et l'essentiel est cette imagination qui décore l'objet aimé fie qualités merveilleuses. Dans tous* les problèmes relatifs aux relations sociales, il faut toujours sr- soiivt'iiir (|ii il v a deux hommes en présence et ne pas oublier que le phénomène social observé dépend tle la n-latifjn de leurs deux états psvchologiques. Il ne faut pas se borner à examiner l'action du directeur et il lui attribuer toute relllcacité, il faut aussi comprendre 1 altitude du dirigé qui est égalemnif csscof lollf.

Il v a évidemment une attitude, un»' coiidiiitr spéciale de 1 individu dirigé vis-ii-vis de son directeur, atlilude qui caractérise le phénomène de l'influence. Autref«»is «-n décrivant l'état mental des hystériques, je signalais cette attitude des malades hvstéri(|ue> f|ui n'a pas toujours été birn comprise. » Olui (|ul

i|2 LES ACOUISITIONS PSYCIlOl.OGIQl ES

s'occupe (IpIIcs n'est plus à leurs yeux un homme ordinaire ; il j)rcn(l une situation prépondérante auprès de laquelle rien ne peut entrer en balance. Pour lui elles sont résolues à tout faire, car elles semblent avoir pris une fois pour toutes la résolutionde lui obéir aveuglément. Mais en revanche elles se montrent extrêmement exigeantes, elles veulent que leur médecin soit tout à elles, ne s'occupe d'aucune autre personne, vienne les voir à chaque instant, demeure longtemps avec elles et prenne à creur leurs moindres préoccupations'. » Une attitude du même genre se retrouve chez tous les autres malades que nous venons de décrire et c'est précisément parce qu'ils ont une attitude spéciale assez curieuse que nous avons été amenés à constater et à étudier le phénomène de l'influence.

Cette attitude spéciale joue dans la vie de ces personnes un lôle très important car elle est au fond de bien des conduites particulières. Comme je l'ai déjà souvent répété, elle est probablement un des éléments essentiels de la suggestion au moins de cette systématisation. de la suggestion qui rend le sujet si suggestible vis-iirvis d'une personne déterminée, tandis qu'il l'est peu ou même qu'il ne Fest pas du tout vis-à-vis des autres. Non seulement le sujet ne résiste pas à la réalisation de l'idée suggérée par cette personne, mais il va au-devant, il favorise de toutes ses forces le développement de cette idée. C'est de là également que dépend cette crédulité que l'on rencontre chez certains psychasténiques à côté de leurs doutes perpétuels : « il laut absolument f(ue je croie (juelqu'un, répète Lydia, puisque je ne peux pas me croire moi-môme. Je vous crois toujours, parce (|ue j'ai décide depuis longtemps de vous croire et je m'accroche à cette décision qui est ma sauvegarde. » — « .l'ai trop peur d'être abandonnée à moi-même, dit Cora, et c'est pour cela que je fais de tels efforts pour vous obéir et vous croire toujours. »

Vi?-à-vis de ce même directeur ils ne sont pas seulement dociles, ils sont surtout excitables : les compliments du directeur ou ses reproches déterminent chez eux des réactions violentes, ses paioles deviennent le point de départ de grands efforts de tension (lui amcncnl de :'r;inds changements. C'est là encore un résultat de I attitude (|u ils ont j)rise, beaucoup plus que de la

I. Sliijinutr.i menlniix ilrs hYslrri'jnes. 189.'?. p. i5S: I/inlliicncc ^omnambullqut^ np. cit.. p. l\l^^i.

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puissance môme de ces paroles. Une jeune fille de 22 ans racontait depuis longtemps à tout le monde ses idées scrupuleuses et ses craintes de tuer sa mère, elle s'est entendu dire cent fois que ses idées étaient stupides. La voici qui n peur maintenant que je ne la prenne pour une imbécile : « J'ai moins d'idées absurdes, parce qu'il faudrait que je vous les dise et que cela me fait honte. » Nadia ne veut pas que Ion me raconte les sottises (ju'clle a faites, elle tient i» les raconter elle-même, pour les atténuer sans doute : « parce qu'elle a décidé avec elle-m(*'me de ne pas se montrer sous un trop mauvais jour ». La plupart des excitations artificielles que nous avons décrites montrent bien cette part de collaboration du sujet qui explique ses efforts et ses succès.

11 ne faut pas croire qu'il s'agisse ici d'une conduite réfléchie et volontaire qui se constitue à chaque action, toutes les fois que le directeur donne un ordre ou fait un compliment. Sil en était ainsi cette conduite n'aurait pas la régularité qu'elle présente c serait impossible au moment où le sujet est incapable d'un elîort de volonté et d'attention, quand il est déprimé, c'est-à-dire juste au moment oii elle est utile. C'est une conduite automatique qui heureusement se reproduit au moment voulu sans réclamer une décision nouvelle. Les malades mal disposés par leur état de dépression pensent sincèrement qu'ils n'écouteront rien, qu'ils ne croiront rien et ils sont tout surpris eux-mômes d'écouter et de croire comme toujours les paroles de leur directeur, quelles t|u'elles soient. Il y a chez eu\ une tendance bien organisée et solide (jui consiste ;i réagir par cette conduite spéciale, par la stiggeslibilité et l'excitabilité aux paroles d'un individu déterminé, que cet individu ait ou n'ait pas ii ce moment des mérites particuliers. Les personnes qui ne subissent pas rinfluence d'un directeur, qui ne sont pas transformées par elle ne sont pas toujours celles qui ne rencontrent pas un directeur capable, mais celles qui n'ont pas en cUes-mômcs de tendance prébrganisée ii la léaction d'iniluence vis-ii-vis d'un individu déterminé.

D'oii vient une pareille tendance? Comment peut-elle se trouver ainsi toute construite dans certains esprits? Sans doute on p«Mit(liie très justement qu'elle est une forme très spt-ciale de plusieurs autres tendances antérieur<;s, rpii existaient dans I Csiiril du sujet bien a\anl l:i maladie. L école de Fn-ud a justement lait observer f|u il v a là une forme <les tendances [trimilives cpii

iHMI'^'^eii I je nellt eiil;ml :i sni\rC SCS parent-,. ;i I i-ii r i )lii'- 1 r , ;i rher-

41 i LES ACQUISITIONS PSYCHOLOGIQUES

clier auprès d'eux asile et protection: « Pardonnez-moi d'être une pieuvre collante, disait Nadia, f. 33, vraiment je n'y puis rien, je suis née avec ce caractère-là et je sens que je m'accrocherai loujours. Autrefois je m'accrochais à maman, elle est morte et je ne peux pas m'entendre avec mon père, je me sens tout à fait abandonnée. Pour bien des choses il me semble que je suis une petite enfant de six ans abandonnée par ses parents; je vous assure que je ne suis pas folle, mais j'ai tellement besoin de proloclion (jue cela me rend collante. ))()n peut observer également conimo nous l'avons déjà vu, que les tendances sexuelles jouent cortainemont un vù\o, ne (ùl-ce que j>ar cette disposition naturelle de tout individu à réagir d'une façon particulière à des ordres, ii des blâmes, à des éloges, quand ils sont donnés par une personne de l'autre sexe. Quoiqu'il y ait certainement de nombreuses exceptions, on peut remarquer d'une manière générale qu'une femme est plus facilement dirigée de la manière que nous étudions par un homme que par une autre femme. Enfin il faut évidemment l'aire une place aux plus simples tendances sociales, aux tendances à la hiérarchie, à l'obéissance, à resclavage même. Nous ne sommes pas étonnés de voir dans la disposition à accepter cl à rechercher cette direction spéciale, réapparaître toutes ces tendances anoionnes, car nous savons que dans toute excitation il y a des appels de ce genre à des tendances |)rofondes. Mais il est évident que cela ne sulht pas, d'abord la tendance à subir rinduence du directeur n'est exactement ni la conduite de l'enfant vis-à-vis de ses j)arents, ni la conduite de là maîtresse vis-ii-vis de l'amant; c'est quelque chose de très spécial qui n'est pas l'aclivalion pure et simple de l'une de ces anciennes tendances, mais qui est une combinaison nouvelle réalisée à propos de circonstances toutes |)arliculi(Mes. Knsuile, ces vieilles tendances de reniant, de l'esclave, de l'amante, existent au fond du ctrur de tousles hommes et elles devraient toujours jxuivoir intervenir et constituer la conduite dinlluence, si elles la constituaient complètement; oi- nous savons que cette conduite d'iniluence fait tiès fréquemment défaut malgré l'existence latente de ces vieilles tendances, elle est donc (|ii<'l(ju(^ chose de |tlus.

Il est nécessaire d admettre (ju'à un ceilain moment de leur traitement les malades ont eonsliluc dans leur esprit cette tendance spéciale vis-à-vis de la personne (bMcrniinée qui s'occu-

pait d'eux. (Jn pourrait désigner ce moment, cet acte remarquable par le mot « acte d'adoption » et remarquer que, s'il joue un grand rôle dans la direction, l'acte d'adoption en joue également un très grand dans beaucoup d'autres conduites, dans l'organisation des hiérarchies par exemple et dans iamoui' proprement dit. Que l'amour commence en coup de foudre ou qu'il se forme graduellement, il exige toujours à ses débuts la constitution d un acte d'adoption semblable. 11 en a été de cet acte comme de toutes nos actions nouvelles : il a été formé par le mélange de toutes sortes d'inclinations antérieures plus ou moins analogues qui se sont synthétisées d'une manièie particulière. Les tendances profondes dont nous venons de parler, le sentiment du danger présent et de la faiblesse de la volonté, la conduite même plus ou moins habile de la personne considérée, la répétition des rencontres et des séances dans des conditions favorables, tout cela est intervenu dans cette synthèse qui s'est heureusement constituée dans l'esprit de quelques sujets.

On constate fort bien dans les directions artificielles et médicales le moment où se forme chez de tels sujets la tendance à l'influence. Le plus souvent ce moment apparaît après un certain temps de traitement, quelquefois, comme je l'ai montré dans mon étude précédente, assez rapidement et d'une manière brusque. Le sujet change d'attitude vis-à-vis de son médecin : au lieu d'avoir avec lui une conduite banale analogue à celle qu'il a vis-àvis de plusieurs personnes de son entourage, il prend une conduite tiès spéciale qu il n'a pour aucune autre personne. Cette conduite s'exprime assez bien par l'idée qu'il se fait de son médecin, car les idées rjue nous avons sui- une personne ne sont [)as autre chose que le résumé très abrégé de notre conduite à son égaril. Tandis qu'auparavant il vous considérait comme banal, comme un médecin parmi tant d'autres, comme un individu bon pour eux ainsi que plusieurs autres, il commence avons regarder comme exceptionnel à un point de vue (juelconque, il déclare que vous êtes le seul au monde capable de les comprendre, le seul (jui cherche réellement à les soularrer, etc. Nadia. ent«''tée elle même d'une manière invraisemblable et des|)ole dans sa famille, tn'écril un jour après deux mois df traitem«Mit : «Je crovais être moi-mêinr la prrsonne In plus t>ntêt<-<- du tnondi- qui n obéissait jamais à personne et je suis toute sur[>iise d»- \oir (jue vous êt«'S plus entêté qin' nmi i-t que personne, pas mêmi- moi, m- pi-ul ii'";islrf à vntu-

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volonlé. » Il est inutile de faire remarquer (jue l'idée de Nadia sur inon entêtement et mon énergie volontaire ne correspond nullement à la réalité ci qu'elle dénote une grande faiblesse d'obseivation psychologique; mais celte idée a sulli pour rendre la pauvre fille admiiablement docile pendant dix ans et pour la sauver de la Jolie.

Beaucoup de névropathes après avoir lépété indélinimenl « qu'ils n'étaient jamais compris » semblent découvrir tout d'un coup « qu'une personne les comprend ». Ce mot joue un si granil rôle dans leur langage qu'il faut y insister un peu. Quand on leur demande ce (ju'ils entendent par là, ils ont bien de la peine à s'expliquer: « C'est que vous ne vous moquez pas de mes idées baroques... c'est que vous savez que je ne suis pas bête quoique je dise des choses slupidcs, que j'ai bon cœur quoique je paraisse égoïste, que je suis bon quoique je paraisse méchant... Enfin je sens que vous me comprenez et vous ne vous figurez pas le bien que cela me fait, il sullit que l'on me comprenne et tout va bien. » (.'est encore Vu une bien singulière illusion : il n'est pas du tout certain que nous les comprenions et (juehjues observations superficielles ne suUlsent pas pour pénétrer un état mental. Mes retours perpétuels sur la théorie de la sugge'stion, mes additions et mes complications dans l'interprétation des impulsions montrent bien que je n'ai pas moi-môme le sentiment de comprendre ces malades. D'ailleurs cela importe peu: des malades ont exprimé devant moi la conviction d'être compris par des personnes qui certainement les étudiaient et les comprenaient encore moins que moi. 11 n'est pas certain que nous ne nous moquerons |)as d'eux, la moquerie peut quelquefois être utile et d'ailleurs ils l'acceptent très bien de la part de celui qui est leur directeur; il n'est |)as certain que nous ayons d'eux une opinion si favorable et ils sont disposés à accepter de nous des jugements très sévères. En réalité ils se rendent très mal compte du sentiment (|u'ils éprouvent quand ils déclarent « être compris ».

Cette idée « d'ôtre compris par une personne » corresporul siinplemejit ii une conduite déterminée qu'ils adoptent vis-à-vis de cette personne. Ils seront désoiinais capables d'exprimer devant elle leurs sentiments et leurs idées, tandis que d'otilinaire ils ne j)()uvai<>nt aniver à aucune expression nette et se rclufifiaienl eux-m»^mes dans la plaisanterie et dans l'ironie. (Uuuul ils disent qu'on les pit-nd an sérieux, cela veut dire (ju'ils se

décident à parler sérieusement. Ils feront ou essayeront Je faire ce que cette personne leur commandera, c'est disent-ils qu'elle connaît leurs forces et ne peut leur demander rien d'impossible, c'est qu en réalité ils sont devenus plus forts par leur contiauce dans la direction «t dans l'assistance et qu ils se sentent capables d'exécuter certains commandements. « C'est fait, cette fois je sens que vous m'avez compris ; j'ai acquis la confiance d'un enfant qui commence à marcher et qui se sent tenu ne fût-ce que par un coin de son tablier; je m abandonne, vous ve-rrez ce que je peux mettre de volonté dans celte obéissance. » Ce que je viens de remarquer à propos du mot « être compris » pourrait être répété à propos de toutes les idées que les malades ont sur leur directeur. Il s'agit toujours d'une conduite, spéciale vis-à-vis de lui qui s'est organisée dans leur esprit et qui s'exprime plus ou moins correctement par de telles idées.

Il ne faut pas que Ips directeurs conçoivent trop d'orgueil des opinions exprimées par des malades de ce genre. Quand ceux-ci, au moins dans leurs bons moments, déclarent leur directeur un être absolument exceptionnel et supérieur à tous les autres, il ne s'agit pas bien entendu d une appréciation justifiée dont ils sont bien incapables et dont ils n ont pas les éléments; il s'agit d'une alfirmation conventionnelle qui exprime simplement leur adoption. La conduite que nous avons appelée « conduite d'inlluence » est une conduite spéciale qui n existe que vis-à-vis d'un individu déterminé. 11 est tout naturel qu'adoptant une conduite de ce genre vis-à-vis de cet individu ils le considèrent comme exceptionnel. C'est parce que vous êtes devenu leur directeur que vous êtes admirable, de même qu'on devient écrivain immortel parce qu'on est élu académicien.

En résumé, les hommes agissent incessamment les uns sur les autres et les influences sociales sont parmi les causes les plus puissantes de santé et de maladie, de dépression et d'excitation. Après avoir étudié précédemment les iniluences sociales qui sont dangereuses et déprimantes nous avons cherché à comprendre les iniluences sociales qui protègent et qui excitent. De tell»*s influences sont nombreuses et variées et nous en avons étudié plusieurs dans le chapitre précédent : pour résumer ici les caractères de la direction il nous semble utile de mettre en parallèle la direction et une autre influence pai certains ciMés analogue, la garde des malades.

Ja>kt. — Aciniii. |is\iii. m — 27

418 LES ACQUISITIONS PSTCHOLOGIOIES

L'acte de oarder un malade est écralement une action sociale, protectrice et utile. C'est grâce à la personne qui le garde que le malade incapable de se protéger lui-même et de suivre les conseils du médecin évite les actes dangereux, suit son traitement, garde les attitudes du repos et fait même quelques-uns des efTorts utiles qui lui ont été demandés. Cette action du garde présente des caractères psychologiques importants : elle doit être continuelle parce qu'elle a des effets simplement momentanés. L'action du garde sur le malade n'existe guère qu'au moment même où elle s'exerce : le garde vient de s'opposer à ce que le malade sorte du lit et dans un instant il devra recommencer à opposer la même résistance. Ce caractère momentané de l'influence nous montre que le garde détermine chez le malade des phénomènes psychologiques fort inférieurs : l'étendue des actions humaines dans l'espace et dans le temps est en raison de leur élévation dans la hiérarchie psychologiq.ue. Le garde en effet n'agit que par des résistances qui déterminent simplement des actes perceptifs ou bien par des ordres simples qui donnent lieu à des phénomènes intellectuels très élémentaires. Enfin, cette action du garde est banale, la résistance matérielle, l'ordre simple peuvent être pratiqués avec le même résultat par bien des personnes différentes et il n'est pas nécessaire que le garde soit un individu déterminé. Les influences sociales s'exercent le plus souvent d'une façon générale : les parents sont avant tout les parents, caractérisés par le rôle qu'ils jouent, indépendamment de leur personnalité; la femme agit sur l'homme par son sexe, parce qu'elle est femme, avant d'agir spécialement parce qu'elle est telle ou telle. Le chef, le prêtre, le professeur, le médecin, ont leur supériorité générique qui se retrouve la même chez tous. Le garde agit de la même manière en tant que garde et non en tant qu'individu.

La direction semble évidemment sur certains points identique à l'action du garde : elle est utile de la même manière en arrêtant les actions nuisibles, en déterminant les attitudes du repos, en organisant les traitements, en amenant le mahide à faire les actes excitants. Mais ces résultats sont obtenus dune toute autre manière : l'action du directeur est beaucoup plus efficace et surtout elle n'a pas besoin d'être continuelle puisqu'elle n'est pas iini(|noineiit momentanée. Elle agit, en effet, en déterminant des acti's d'un niveau psvchol()gi(|ue plus élevé qui s'étendent plus

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loin, des résolutions, des croyances, des efforts, en un mot elle agit surtout en déterminant de l'excitation. Ce qui distingue encore mieux cette influence du directeur de l'influence du garde c est que le directeur agit beaucoup plus dune manière individuelle qui lui est propre. Dans les phénomènes d'influence nous avons d'abord vu ces actions sociales génériques dont l'importance est très grande. 11 me semble maintenant qu il faut faire une place à une influence sociale d'un genre particulier: il s'agit de l'influence directrice et excitatrice de 1 individu en tant qu'individu. Depuis le développement des conduites et des idées relatives à l'individualité, à la personnalité, à la liberté, les hommes ont attaché une grande valeur à l'individu, à la pénétration de l'individu, à la conquête de l'individu ; ils ont inventé 1 intimité, c'est-àdire des relations spéciales, déterminées par le caractère propre des deux personnes en présence, « parce que c'était lui. parce que c'était moi », et ces relations délicates et perfectionnées sont parmi les excitants les plus puissants que la société puisse nous offrir. Les névropathes qui cherchent partout des sources d'excitation ont deviné celle-là. quand ils sont intelligents et délicats et toute leur vie ils ont rêvé un ami personnel fait à leur mesure, qui les comprenne et qu'ils comprennent. Bien entendu, ils sont le plus souvent bien incapables de réaliser cette association particulièrement difficile; mais quand par hasard ou à la suite dune aide artificielle ils sont parvenus à la réaliser, quand 1 adoption a été faite, ils en tirent un grand bénéfice. La direction est justement l'utilisation thérapeutique de cette forme particulière d'action sociale des hommes les uns sur les autres.

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