Les difficultés de la direction
L'étude complète de la direction des névropathes comporterait lexamen des différentes phases d une direction depuis son début jusqu à sa fin en signalant à chaque période les dilTicultés, les dangers que Ion rencontre.. Cette étude complète est aujourd'hui impossible : je ne puis que tirer des ol)servations quelques remarques sur ces did'érentes périodes qui peuvent être utiles et devenir le point de départ de recherches nouvelles.
Les problèmes du début de la direction. — Les études précédentes ont déjà mis en lumière les conditions essentielles de l'établissement de l'influence au début de la direction : il suffit d'indi(juer quelques circonstances qui dans mes observations ont paru faire obstacle à cet établissement et quelques pratiques qui au contraire ont semblé jouer un rôle favorable.
La plupart des névropathes ont beaucoup souffert du caractère ambigu et quelque peu ridicule de leur maladie : ils semblent souvent robustes et intelligents et ils sont incapables d'agir ou ils se conduisent comme des imbéciles. Les parents et les amis ont saisi depuis longtemps ce caractère paradt>xal de leur conduite : tantôt ils méconnaissent absolument ta réalité de leur mal, tantôt ils croient les guérir par toutes sortes de railleries. Kn temps de guerre ils les traitent « d'embusqués », en temps de paix de « malades imaginaires » et tournent toujours en ridicule leurs précautions indispensables, l'économie per[)eluelle de leurs forces et intime leurs souHrances. Un grand rioinbie île malades m'ont confié leur ilésespoir et leur indignation quand le
médecin consulté a fait chorus et leur a dit plus ou moins aimablement « qu ils sont bien sots d'être si malades et que leurs maux disparaîtraient bien aisément s'ils le voulaient ». Un des éléments importants de la direction, c est la conviction du malade « qu'il sera toujours pris au sérieux » et on ne saurait au début prendre trop de précautions pour la lui inspirer.
L'étude morale du malade doit au début être prudente et jai vu certaines investigations maladroites ou précipitées compromettre des traitements. Emile, h. i8, qui présentait un délire asthénique de timidité si intéressant, a été longtemps entre les mains d'un excellent médecin qui n'a pu avoir sur lui aucune prise. Au début ce médecin l'avait soumis à la méthode des interrogations par les tables d'association de M. Jung, alors à la mode, en lui disant que cette méthode mettait en évidence les pensées les plus cachées et que le médecin pouvait par ce moyen deviner tout ce (|ue le malade pouvait avoir dans l'esprit. Emile, qui ne cherchait guère à cacher ses obsessions et qui les aurait fort bien exposées dans une simple conversation, s'eflVaya de cette méthode de prétendue inquisition et il resta obstinément fermé. Les tables de ^L Jung bien entendu ne révélèrent rien du tout, car ces tables, comme hélas ! la plupart des méthodes actuelles de laboratoire ne révèlent que les faits connus d'avance. Il faut au début prendre bien des précautions pour ne pas elTrayer inutilement le malade.
Il est également important de ne pas l'inquiéter en lui demandant trop d'efforts, en parlant trop de sa volonté, car le malade sellrave de la tâche qu'on va lui imposer : une jeune fille de 26 ans à la recherche d'une direction morale va chez un médecin très compétent qui, dès le premier abord, lui dit que le succès dépend des elForts de volonté qu'elle devra faire. Or cette jeune fille scrupuleuse et, en réalité, fort aboulique est obsédée par la pensée qu'elle n'a aucune volonté : elle est désespérée en apprenant que pour guérir il lui faut faire appel ii une volonté qu elle croit ne plus posséder du tout et elle s'enfuit t(nirmentée par des idées de suicide.
Enfin beaucoup de ces malades se plaignent qu'on les a trop trompés et perdent toute confiance parce qu'ils ont découvert ou cru découvrir une contradiction dans les paroles de leur médecin. On ne se figure pas la perspicacité des névropathes sur ce point : si troublés qu'ils paraissent, ils notent sans cesse la
moindre supercherie, en conservent le souvenir et développent en eux-mêmes à ce propos une méfiance qui devient vite invincible. On ne traite pas un psychasténique comme un dément, c'est là une des grossières erreurs le plus communément commises. Quelle que soit la dilficulté du problème, il est presque toujours utile, après s'être assuré du degré d'intelligence du malade, de lui parler le plus franchement possible, et de lui dire exactement le peu que nous savons sur ces sino-ulières maladies de l'esprit, sur les dangers qu'elles présentent et sur les chances d amélioration (|ue nous pouvons espérer.
Inversement un des meilleurs moyens dont dispose le médecin pour établir son influence, c'est la connaissance exacte du malade. On ne saurait trop insister sur l'importance d'une étude de la vie passée, de l'éducation, des incidents de la jeunesse, des sentiments qu'il a éprouvés, des efTorts qu'il a faits antérieurement. Il faut noter par écrit tous ces détails, les étudier à loisir, les relire avant de revoir le malade pour pouvoir y faire allusion et éviter les répétitions. Il faut compléter les confidences du malade par celles qui ont été faites par d'autres sujets, car tous ces névropathes se ressemblent étiangement, quand ils sont à la même étape de la maladie. Il est bon de montrer de temps en temps au malade que l'on sait avant qu'il ne les exprime les sentiments qu'il a éprouvés, les idées qui ont traversé son esprit. Sans doute il faut prendre quelques précautions pour éviter de préciser et de formuler des obsessions encore en germe et on a répété souvent à propos des idées obsédantes comme à propos des accidents hystéri(jues qu'il ne fallait pas fixei' des troubles encore vagues. Hvidcmmenl il ne faut pas se comporter de la même manière avec une enfant de quinze ans (|iii présente les premiers symptômes et avec un malade avancé qui rumine ses manies mentales depuis dix ans : c'est là une question de tact. Mais malheureusement les malades que l'on conduit chez le spécialiste ont déjà presque toujours des symptômes bien confirmés et nous n'avons pas grand'chose à leur a[)prendre. Kn un mot, il laut que le traitement d'un névropathe soit un traitement personnel, adapté il la [)Pisonne à qui Idri parJf <!l non pas un traitement banal (|ui semble convenir à n inijKMic cpii. (i'est cette connaissance de la vie du malade et de sa iialuie personnelle qui lui donne l'impression si iin|ini tante « (|ii il i-st eoinpris ». Ia* développcmeiil de I iiillueiice sujtpose (|iie je •'iijet ;iilia une len-
ilance et une conduite spéciale adaptée à votre personne : pour obtenir qu'il s'adapte à votre personne commencez vous-mêmes |)ar vous adapter à la sienne.
Une des dilRcultés que l'on rencontre dans l'établissement de l'influence, c est le changement de direction. Si les médecins précédents n'ont lait que des consultations espacées, si la direclion n'a pas été commencée par quelque autre personne, nous sommes en quelque sorte devant un sujet neuf qui, suivant son caractère et la force d'adaptation qu'il a conservée, nous adoptera plus ou moins vite. Mais si un médecin ou quelque autre personne a suivi régulièrement le malade pendant une période assez longue et a exercé sur lui une influence personnelle, si la direc lion a été interrompue pour une circonstance quelconque l'état d'esprit du sujet n'est plus le mcmc. Sans doute il a senti les avantacffs d'une direction et il a l'iiabitudc des états d'influence, ce qui peut être considéré comme un avantage ; mais, d'autre part, il a svstematisé ses tendances à la suggestion et à l'excitation et il est habitué à réagir avec précision à une personne particulière ayant une attitude, un langage, des procédés particuliers. Il ne faut pas croire que ce changement soit insignifiant pour lui : il s'agit de malades pour lesquels tout changement et surtout les changements (jui portent sur la tension psychologique sont très graves et le changement de directeur nécessite toute une adaptation nouvelle avec cU'orts et dépense de forces. Or |)récisément la perte du directeur accoutumé, l'interruption de ses séances l'a déjà déprimé et l'a mis dans de mauvaises conditions pour cette adaptation nouvelle.
Malgré toutes les précautions, ce changement s'opère presque toujours avec dilFiculté et il est l'occasion de bien des rechutes. J'ai décrit ailleurs les difficultés que j'ai rencontrées quand j'ai entrepris le traitement de Marceline en remplaçant mon frère (jui avait pris sur elle une grande influence. Elles ont été les mêmes dans le traitement d'une psychasténique, fort bien dirigée depuis des années par l'excellent D'' Magnin, qui fit après la mort de celui-ci une rechute grave. Une autre malade, femme de 1^2 ans, longtemps dirigée avec talent par un prêtre, fut très malade après son dcparl et ne put être inilucncée qu'avec peine. A ses divers troubles elle ajoutait des scriipulos particuliers et des accusations d'inconstance : « Il me semble que je deviens sacrilège en passant d'une main dans une autre, n On observe
dans ces cas des phénomènes bizarres à propos de la pensée du directeur qui joue, comme on l'a vu, un rôle si considérable : c'est l'idée du précédent directeur qui revient et qui se mêle aux phénomènes de la passion somnambulique, puis elle alterne avec celle du nouveau directeur et se combine avec elle. Pendant cette période le sujet est malheureux et fort malade, il ne retrouve le calme qu'après un temps assez long, quand la pensée du nouveau maître a complètement effacé celle du premier.
Le traitement pendant cette période demande des précautions particulières. Si cela est possible, il est bon de bien connaître les procédés employés par le précédent directeur et de les imiter au début exactement avant de les modifier graduellement. Chez ces malades, comme dailleurs chez les précédents chez qui aucune influence n'a encore été établie, il faut pendant la période d établissement, utiliser tous les procédés d'économie, se servir du traitement par le repos, par l'isolement, par la simplification de la vie qui permettent d'accumuler des forces pour l'adaptation qu'on leur demande.
L'essentiel dans tous les cas reste la régularité des séances de traitement à intervalles rapprochés pendant un temps assez long et l'application pendant ce temps de tous les procédés précédents de traitement psychologique. Si le malade se trouve dans des conditions favorables, il réussira peu à peu à faire l'acte d'adoption, ce qui permettra de disposer d'une influence plus grande et ce (jui ajoutera une force nouvelle aux médications précédentes.
Les IrouhU-.s en lujjport avec la direction. — Il est inutile de revenir sur les phénomènes caractéristiques de l'influence tels que nous venons de les étudier et de les interpréter, sur cette amélioration, celle ascension du malade par l'influence de la personne (jui le dirige, sur les rechutes presque fatales qui surviennent un certain temps après le départ du directeur et sur l'impulsion si particulière qui porte le malade à le rechercher et à le revoir de nouveau. Le traitement par la direction est fondé sur l'utilisation thérapeutique de ces phénomènes fondamentaux. Mais cette utilisation pratique rencontre des diflicultés de toute espèce et ce sont ces difficultés (ju'ii nous faut étudier maintenant.
Il ne faut pas croiie <|ue l'influence du directeur rende immédiatement faciles toutes les modifications du sujet. Les hystériques 1rs plus suggestibles (|ui réalisent très facilement des suggestions
indiflérentes présentent une toute autre résistance quand il s'agit de leurs idées fixes; des psychasténiques qui se laissent facilement réconforter en apparence n'acceptent plus du tout les conseils et les explications quand il s'agit de leurs obsessions ou de leurs délires. Si on insiste, il y a à ce moment des oscillations et des hésitations indéfinies : alternativement le malade veut obéir aveuglément au directeur, puis il ne le veut pas et en définitive il finit après des heures de discussion par ne rien faire.
Ces résistances donnent naissance à des agitations variées qui peuvent prendre toutes les formes. Des sujets, même en état hypnoti(jue, peuvent parfaitement entrer dans de grandes attaques d'hystérie parce que le directeur veut obtenir une obéissance immédiate ou simplement une promesse : le fait est assez banal. Les mauvaises humeurs, les reproches, les colères, les doutes reviennent à chaque instant dans des circonstances semblables et diminuent ou suppriment le bien-être de la période consécutive à la séance.
Ces résistances et ces agitations sont d'ordinaire peu dangereuses, mais elles prennent une importance particulière quand elles s'attaquent au pouvoir même du directeur. L'hésitation et le doute portent alors précisément sur la parole et sur la valeur de celui qui doit par la confiance qu'il inspire arrêter les hésitations et dissiper les doutes : « Je vous ai demandé d'être absolument franc et libre avec moi et il me semble maintenant que vous cherchez à me tromper... H y a des contradictions dans ce que vous me dites, comment voulez-vous que je vous croie... Est-ce que vous connaissez bien mon cas, il me semble de nouveau que je ne suis plus compris... Dominez-moi de manière que je n'aie qu'à obéir facilement, moi qui ne sais jamais au juste ce que je veux, j'adore plier sous une volonté nette, fixe, qui s'impose, la moindre hésitation, le moindre tâtonnement me donnent de hi défiance... H n'y a plus personne (jui me tienne, moi cjui ai si peur de ne plus être tenu... Vous êtes de nouveau lointain et inconnu. » Ils doutent surtout de la valeur et de la supériorité de leur directeur, ils sont ébranlés par le plus petit insuccès, par la moindre criti(jue qu'ils ont pu entendre : « Moi qui étais toujours à la recherche d'une supériorité écrasante, je suis perdu (luand j'entends une phrase malveillante qui désauréole mon idole... 11 n'existe donc pas d'homme (jui pourait me faire marcher comme je le vomirais... .lai besoin d'un génie pour directeur,
LA DIRECTION MORALE i3:i
j ai moins de chagrin de ce qui m'atteint et me diminue'moi-mêmc que de ce qui diminue dans mon esprit la valeur de celui à qui je me confie : les supériorités vraies je leur obéis tout de suite. » Ce qui signifie poliment que je n'ai pas une supériorité vraie puisqu'il ne peut pas m'obéir tout de suite.
.Mors se développent bien entendu toutes les critiques plus ou moins justes contre le directeur, évidemment il ne correspond pas a n V ami idéal » qu'ils aspiraient ii rencontrer : « Un ami, un vrai ami ne prend pas des notes sur vos douleurs morales pour en faire agréablement un sujet d'études, il ne garde pas votre correspondance intime dans des dossiers médicaux ; on ne le voit pas à des moments li.xes en dehors de tous rapports francs et libres. On sait quelque chose de^on existence et on n'est pas seul à se confier... Mon rêve a toujours été d être aimé pour moi-même et de ne pas subir une influence de métier lointaine et passagère. » Le doute augmente par ces réflexions : « .\u fond je ne vous connais pas du tout et je suis pas sûr de mon jugement sur vous... Je suis une créature malheureuse, misérable et veule : tout m'est effort, tout m'est tension, même ds croire. »
Dans ces conditions le malade mécontent surveille son directeur, il a vis-à-vis de lui des exigences qui deviennent des manies tout à fait analogues à celles qui tourmentaient sa famille. Ainsi il devient exigeant pour ses séances, il veut les régler, il veut qu'elles soient toujours exactement pareilles et il affirme que « si on change le moindre détail elles ne lui feront aucun bien u. Quand le mabide éprouve le phénomène de la passion somnambulique ou du besoin de direction, il veut que la séance se fasse immédiatement dès qu il en ressent le besoin et il est furieux si le médecin n'est pas constammenl et immédiatement ù sa disposition : « Comment peut-on se permettre de lui refuser quelque chose, puisqu on sait bien (|ue ces refus la rendent malade? « Zoé devient dure et méchante si on lui résiste à ce moment ; « Elle est comme une furie, affole tout le monde et recommence à crier qu'on ne la compiend pas. » Ces colères sont surtout graves quand ou veut, comme cela est nécessaire, mettre un certain écarlement entre les séances : « Me remettre ;i (juinzaine comme un procès ennuveux, il serait moins dur de refuser du paiti a un pauvre. » Nous retrouverons ces dilficullés de l'écarlemenl des séances en étudiant la lin des directions.
<^>uand il est en présence de son directeur, h- ni;da(le ;i ••'•jA\ki. — Ac<jiii». p«vch '^
W4 LES ACOUISITIONS PSYCHOLOGIQUES
souvent des manies d'interrogation, bien en rapport avec son étal de doute et qui se sont naturellement systématisées sur la personne du directeur. Il prépare des (juestions innombrables, ou répète indéfiniment sous toutes les foimes la même c|uestion, qu'il s agisse de l existence de Dieu, de la fatalité qui gouverne le monde ou des microbes qui infectent la paroi d'un verre à boire. On voit apparaître bientôt les manies de la taquinerie et de la bouderie : il fait sur un ton navré des reproches qu'il sait faux pour voir comment réussit l'attaque simulée, ou bien il fait à chaque instant semblant de se retirer et de rompre définitivement pour voir les ellets de la rupture simulée : « Il est inutile que je vous écrive puisque vous ne lisez môme pas ^nes pages angoissées... Il est inutile que je revienne vous voir à l'hôpital : je vous ai dévoilé le plus profond de mon cœur et vous ne voulez que rire de nous et (aire trembler les pauvres petites. » Ou bien ce seront les manies inverses du dévouement : « Je voudrais v(»us considérer comme mon fils, faire votre éducation, vous perfectionner pour vous rendie digne de mon alleclion... Je voudrais que vous avez une vie agréable et que ce soit grâce à moi. » (les mêmes malades vont chercher ii provoquer la jalousie en énu- .mérant les personnes qui ont bien plus d'ao'tion sur eux et plus souvent encore ils soudVent eux-mêmes de jalousie. 11 est inutile de revenir, sur les descriptions, que l'on trouve dans les anciens ouvrages des magnétiseurs et que j'ai déjà essayé de refaire moimôme, de la jalousie des hvstériqucs hvpnotisées contre les autres malades traitées de la m^me façon, sur la rivalité des somnambules qui a joué un r»'>lc déplorable dans les anciennes querelles du magnétisme animal et plus récemment dans les erreurs de l'enseignement de la Salpôtrièrc. Il en est de même d'ailleurs pour les névropathes qui ne sont pas hypnotisés : souvent, dès que rinilucncc existe, le "malade devient autoritaiiQ, accapareur et jaloux. Il est dilficile de soigner deux personnes de ce genre dans la même famille : Lise cl .Vdèle deviennent plus malades quand je m'occupe également de leurs sœurs. 11 faut souvent prendre des précautions pour éviter d'exaspérer cette jalousie.
Ces troubles peuvent se compliquer comme la plupart des troubles des névropathes en donnant naissance à des phobies, ii des idées obsédantes plus ou moins accompagnées d'impulsions (jui portent précisément sur le phénomène de l'inlluence et sur
les rapports avec le directeur. Nous avons déjà vu les obsessions et les peurs relatives aux « cfTorts que le directeur va leur demander et qui les épuiseront définitivement », relatives « au danger qu'il y a pour eux h se laisser entraîner par un homme aussi exigeant ». — « Ce médecin s'occupe de maladies nerveuses et mentales, j'ai donc une maladie mentale, c'est efiVayant C'est lui qui réveille ma peur de devenir lolle ; sa seule présence, la peî'sée qu'il va venir me bouleverse et me donne de terribles angoisses. » D'autres transforment en obsessions les doules précédents sur la capacité ou la sincérité du directeur : « Le D' m'a dit un jour : je suis sûr que vous guérirez et un autre jour il a dit : je suis presque sûr de votre guérison. Ce n'est pas la même chose, c'est une contradiction. La vie future qui est faite pour compenser les misères de cette vie serait compromise si je me laissais diriger pai:. quelqu'un qui a menti de la sorte. » D'autres obsessions encore plus fréquentes se présentent sous la forme d'une peur d'aliéner son indépendance, d un remords 4e se laisser aller à une obéissance avilissante. Voici quelques expressions caractéristiques de cette obsession très importante que je letrouve dans la bouche d'une vingtaine de malades : « La Salpôtrière me lait peur et m'attire, je me picocciipe trop de vous, vous dominez toutes mes [)ensécs, il me semble que vous, m'observez tout le temps, c est absuido et je perds la libertéquo je tiens tant ii conserver... Ne puis-je pas être dominé, exploité si- je laisse ainsi prendre de l'empire sur moi, est-ce que ma liberté ne va pas s'échapper tout à fait?... .le pense tout le temps à vous, vous me faites faire tout ce que vous voulez, je trouve cela ridicule ; je me révolte contre cet allachenient slupide, cela me met hors de moi, je me battrais moi-même... .lai coiistainiiiiMil le scMlimcnt d'être attrapé, piis en llagrant délit et cela m agace... .1 ai peur de peidre la raison el la j)ersonnalité en rendant (juclqu'un conlident de mes petitesses. >.
On est (|uel([uelois étonné de rencontrer chez les mêmes malades des senliuif'uts obsédants tout ii fait inverses, dos peurs de ne pas être assez tenu, d (M-liapiier ii la domination, de dtvrnii libre de nouveau et trop libre: « .l'ai mainienaiit peur i|ue \oiis n'avez pas assez d iniluence sur moi, il me semble i|iie je dexiens incapable de m'altachei-, de me soumettre, do fixer ma pensée sur celui (|ui me dirige, l'rorie/, garde (jue je ne m'échappe, vous ne tenez pas assez ;i moi, vous nr- me grondez pas assez... J'ai la
crainte de vous aimer trop et j'ai en même temps la crainte de ne pas vous aimer assez, tout cela c'est la même chose, c'est l'obsession habillée suivant les jours d'une robe difTéiente... Qu'arriverait-il si je vous détestais, si vous ne pouviez plus me donner du courage, ce serait épouvantable... J'ai tait des tentatives de rupture et je me suis trouvé dans 1 abandon et dans le vide, j'ai bien vu alors combien je tenais à être dirigé, et cette révélation aussi intense que douloureuse a achevé de me désoler... J'ai des scrupules sur l'influence que je subis, mais n'est-ce pas qu'elle est indispensable et que tout seul je tomberais?... » Ainsi le malade oscille entre ces deux obsessions, il est tourmenté des deux côtés et il n'en est que plus malheureux.
Puis ce sont bien entendu tous les scrupules de moralité: « Si je vous obéis trop, vous allez m'enlcver des idées de devoir et des remords auxquels je tiens beaucoup, car elles sont justes; je me conduirai mal en perdant mon indépendance, je veux bien <jue le médecin ait une influence sur mon corps, je ne dois pas permettre qu'il en ait une sur mon esprit... Il est immoral de développer en moi les idées d abandon et d'humilité : cela va me donner des idées d infériorité contraires à la saine morale... Vous n'avez pas les mêmes idées religieuses que moi, c'est là ce qui rend immorale mon obéissance, quand les idées ne peuvent se rencontrer sur la religion, l'abandon ne peut être complet. » D'autres vont même plus loin et se préoccupent de la diflerence des idées politi(jucs, ils se font un scrupule d'obéir à une personne qui ne pense pas do la même laçon que leur lamille sur le gouvernement. Chez quelques-uns a|)pai aissent des scrupules obsédants d ordre économique : ils se reprochent les dépenses qu'ils font ou qu'ils font taire à leur famille pour les soigner. Ch«z beaucoup, enlin. chez les femmes surtout apparaissent les scru|)ules à proj)os de la moralité sexuelle « des peurs de tomber dans la sentimentalité », scrupules d'autant plus naturels que le développement do ces sentiments d'influence ressemble beaucoup dans certains casau développement des sentiments amoureux.
Ces obsessions, naturellement, déterminent des impulsions correspondantes qui poussent les malades à fuir le directeur, à lutter contre une influence considérée comme daniiereuse. De telles luttes surviennent même chez les malades qui sont le plus complètement sous l'inflnence : je les ai décrites autrefois dans l'observation de Marceline au moment des rechutes graves. Elle
répète alors que son émancipation est nécessaire pour elle, comme pour moi qui n'ai plus le temps de m'occuper d'elle, qu'elle doit maintenant vivre sans soutien et elle passe des jours et des nuits à se demander : « Irai-je ? N irai-je pas ? » Chez beaucoup de malades ces impulsions amènent des résistances folles et même des fugues ou des commencements de fugue.
Dans quelques cas heureusement rares les obsessions précédentes peuvent se transformer en véritables délires, c'est ce qui peut arriver d'ailleurs, comme je l'ai déjà remarqué, pour la plupart des obsessions psvchasténiques. , Beaucoup plus souven qu'on ne le croit, les délires de persécution et les délires d'influence sont de véritables délires asthéniques, c'est-à-dire qu'ils se développent à propos de troubles piKchasténiques, qu'ils en gardent les caractères essentiels. D'ordinaire ces délires se développent dans la famille, dans le milieu social du malade à piopos des relations ordinaires de la vie sociale. Souvent ils ont pour objet des personnes de l'entourage immédiat du malade auxquelles celui-ci s'intéressait beaucoup, qu'il aimait particulièrement et dont il cherchait à être aimé. Le délire de persécution est une suite fréquente des obsessions d'aimer et d'être aimé. Dans les cas qui nous occupent maintenant le délire se développe dans des conditions plus précises au cours d'un traitement psychothérapique par la direction et il prend pour objet le directeur lui-même.
Dans mon premier travail sur 1 influence' j'ai déjà rapporté un cxem{)le de ce délire chez Me., une femme âgée de 3~ ans. Cette malade obsédée hvpocondriacjue présentait un état hypnotique très incomplet qui avait cependant permis de lutter contre une idée fixe de phtisie chez elle des plus graves. La malade rapidement soulagée, semblait oublier ses idées hypocondriacjues, ses impulsions au suicide et paraissait heureusement modifiée par l'influence prise sur elle. Mais après quelques séances elle commença à exprimer une autre idée fixe, elle se plaignait de bavarder constamment avec moi, de me voir sans cesse, d'être poursuivie par mon action qui s'exerçait au travers des murs, d'être observée par moi ii grande distance, etc.. En un tnot. elle bâtit sur les phénonicnes ordinaires de 1 inllut'ncc un (h'iire de persécution qui heureusement a pu être rapitleinent arrêté.