L\ FIN DES niRECTlO^ÎS TUKRAPFl TlQtES
Quand on examine l'évolution de ces relations singulières que la maladie fait naître entre le malade et. le médecin, on doit aussi se préoccuper de leurs terminaisons. Comment tout cela finit-il ? .\ quoi aboutissent ces alternatives de satisfaction et de passion inquiète ? La direction a-t-elle et peut-elle avoir une conclusion? Ribot écriv»\it autrefois un petit livre intéressant à ce sujet: « Comment les passions finissent? » il aurait pu trouver des docnments très remarquables, des données presque expérimentales sur cette (juestion dans l'histoire de nets malades et dans l'évolution de la passion somnambulique*.
On peut ronger dans un premier groupe les terminaisons ou les interruptions du traitement par direction qui surviennent pour diflTérentes raisons avant la guérison du malade, quoique la maladie pour laquelle ce traitement a été institué suive encore son cours. Bien entendu de telles interruptions peuvent survenir d'une manière tout à fait accidentelle, par disparition du médecin, par éloignement du malade obligé de changer de résidence, par modification des situations, etc.. On a vu dans l'étude précédente sur les difficultés de la direction que de telles interruptions peuvent quehjuefois, rarement à mon avis, devenir nécessaires a la suite des réactions que le malade présente à ce traitement, crises de doute sur le directeur, obsessions et mî^nie délire à propos de l'influence. Ce sont là des causes connues de 1 interruption des traitements.
Les terminaisons de ce genre stint en réalité assez rares et leur considération est peu importante ; le plus souvent le tiaitenient par direction s intcn'oin|>t ,i\:itil la tiii Ai' l:i iiialadi*- ii cause d'un
148 LES A(:(,)UISrnONS PSYCHOI.OGKUES
phénomène important et de pronostic en général assez grave que Ton peut désigner sous le nom de l'usure de L'influence. Il s'agit lii dune diminution graduelle dans le pouvoir thérapeutique de la direction appliquée à un malade particulier. Cette diminution se manifeste de dilFérentes manières: l'une des plus simples et des plus frapp'antes surtout au début, c est la diminution dans la durée de la période d influence et l'apparition plus' rapide de la période de passion somnambulique ou de besoin. Le lapprochement des séances qui en résulte finit par devenir tout il fait exagéré et par rendre le traitement impraticable. On a signalé souvent autrefois ces cas curieux d'hystériques atteintes de mutisme ou d'autres accidents qui semblent guéries d'une (açon merveilleuse api'ès une séance d hypnotisme, mais qui retrouvaient rapidement leurs accidents quel(|ues heures après et qui réclamaient une nouvelle séance : « débarrassez-moi de mon hvsiérique », disait à Charcot un jeune médecin tourmenté plusieurs fois par jour par une malade de ce genre. En étudiant ces faits j'ai signalé autrefois l'observation de Dy., 1. 25; au prix d'un gros travail de deux heures au moins on pouvait lalre disparaître tous les troubles de celle grande hystérique et on pouvait la transformer en une personne en apparence tout à fait normale. Mais elle reprenait fatalement après quelques heures tous ses troubles et il aurait fallu recommencer plusieurs lois par jour. On peut répéter la même observation à propos de plusieurs autres malades. Chez Bri., f. 22, l'influence ne durait qu'une demi-journée, chez El., f. 3o, elle ne durait que quelques heures et celte malade réclamait ensuite et poursuivait le médecin d'une manière invraisemblable. Irène dans les mauvaises périodes devient tout ii fait incapable de tenir les promesses qu'elle a faites très sincèrement pendant les séances de somnambulisme complet. Elle m'a promis, « elle a juré sur le portrait de sa mère » qu'elle allait se reposer. Une demi-heure après elle a oublié sa promesse, elle rencontre une pauvre femme que l'on vient d'expulser de son logis, elle lui donne son lit et passe la nuit sur une chaise ii la regarder dormir. Le lendemain elle est plus épuisée et plus déprimée et se plaint que sa séance ne lui a fait aucun bion. On observe le même fait chez des obsédés, chez des douleurs (pii sont ;i peine rassurés pendant un moment et (jui se précipitent de nouveau chez le médecin pour demander une nouvelle démonstration en le soumettant au supplice de la question.
« Je sors avec de très bonnes résolutions que je garde bien un quart d'heure, puis quelque chose craque dans ma tête et tout est perdu, il faudrait recommencer. »
Dans les cas favorables on peut quelquefois dresser de tels malades à attendre un peu plus longtemps et lelfort qu'on leur impose à ce propos détermine une excitation favorable. Un homme de /io ans, Rk., se félicite ainsi de ne pas être rentré immédiatement après être sorti : « Je vous avais donné ma parole d'honneur de ne pas revenir, j'ai réussi à la tenir, mais cela a été une victoire sanglante et j'ai pleuré comme une femmelette. Cet effort m'a fait un drôle d'effet ; l'idée des allumettes qui me tracassait tant a disparu tout d'un coup au point que j'en suis resté ébahi, jamais auparavant une idée lixe n'était disparue avec une telle vitesse. » Il peut en être ainsi dans les traitements par la direction qui malgré des difficultés sont en bonne voie et chez des malades qui progressent. Mais malheureusement il arrive souvent que dans des cas de ce genre on est obligé de rapprocher les séances ce qui rend bientôt le traitement impraticable. La brièveté de plus en plus grande de la période d'influence nous montre que l'influence du directeur est très insuflisante, qu'elle diminue de plus en plus et qu'elle rend peu de services.
En même temps que la période d'influence se raccourcit, les modifications mentales causées par l'influence sont de plus en plus difficiles ii obtenir et deviennent de moins en moins nettes. Le sujet après la séance reste à peu près aussi malade que précédemment. Le médecin finit j)ar constater que son influence est moins personnelle, qu'il obtient lui-même pas beaucoup plus qu'un autre ; dans les périodes précédentes il obtenait facilement des changements considérables et maintenant il modifie très peu le sujet par les mêmes procédés.
On est assez disposé à expliquer cette usure de riniluence par des lois psychologiques connues, telles qu'on en observe l'application chez l'individu normal. L'habitude, dit-on, émousse les sensibilités ; les impressi(ms phvsitjues et morales c|ue le directeur détermine ne produisent plus de sur|)rise, \r.s pratiques (jui remplissent la séance deviennent en quelque sorte stéréotypées, les actes que les malades accomplissent avec hicilité ne demandent plus d elforls et m- délermiiimt plus de tension. Il faudrait <\ur hdiri'cleur renouvelât sans cesse ses paroles de ciinsolalinn mi de reproche, qu'il changeât sans cesse sa inanifr<> dr proct-der et. Jankt. Ai'i|iii«. |)*>xli. iy
comme cela est impossible, il est tout naturel qu'il semble s'user et qu'il perde son influence.
Quelle que soit la vraisemblance de cette explication je ne crois pas cependant qu'elle donne la raison principale de l'usure de l'influence. Les malades déprimés, peu capables d'adaptation nouvelle, semblent désirer les changements, comme ils désirent toutes les choses en apparence excitantes, mais en réalité ils les supportent mal et en profitent peu. Ils sont fidèles par paresse et sont le plus souvent mieux réconfortés par les anciens procédés qui ont déjà réussi sur eux et qu'ils ont adoptés que par des procédés nouveaux. Ils ne seraient améliorés que peu d'instants par un changement de méthodes ou même par un changement de directeur et retomberaient bien vite. L'usure de l'influence tient à des causes plus profondes que les lois de l'habitude normale.
Elle tient, comme tous les troubles précédemment étudiés, au développement de la maladie elle-même. Le malade ne lient pas ses promesses parce que l'exécution d'une promesse, comme l'exécution des résolutions ou des croyances demande au minimum la même tension psychologique que l'acte de faire la promesse ou de prendre la résolution. La tension n'a pu être relevée qu'un moment, elle est déjà trop abaissée au moment des exécutions. Irène qui a été relevée pendant la séance au niveau de la réflexion, retombe tout de suite au niveau de l'assentiment automatique et des impulsions, elle obéit à toutes les suggestions. Le malade a été momentanément, quelquefois pendant un temps assez long, maintenu et même relevé par la direction, mais cet arrêt de la déchéance n'a été que momentané et sous diverses influences plus profondes la maladie recommence à évoluer. L'usure d'une influence qui pendant longtemps a été bienfaisante est en général un signe de mauvais pronostic. Elle indique que le malade devient incapable de se relever par les moyens qui étaient autrefois elficaccs. Les symptômes d'un délire aslhénique ou plus souvent de la démence asthénique plus ou moins profonde ne tardent pas à apparaître à la suite : c'est ce que j'ai malheureusement observé dans i3 observations où l'usure de l'influence se manifestait quelquefois après des années de direction facile et heureuse. Celte dissolution d'une tendance qui était une source d'excitation est un des caractères les plus cuiieux et les plus tristes de rabaissement qui caractérise les
aggravations de ce genre. Son étude formera plus tard un chapitre intéressant de la description des délires et des démences asthéniques.
Ces réflexions sur les terminaisons de 1 influence au cours de la maladie dictent la conduite du médecin. Des interruptions de direction sont surtout fâcheuses pour le malade, quand elles ne sont pas déterminées par l'évolution de la maladie mais par des accidents. Il est évident qu'il faut autant que possible les éviter : il est bon au début du traitement des névropathes de prévenir les malades ou les familles que de tels traitements ne sont pas des opérations chirurgicales rapides, qu'ils se rapprochent des éducations et doivent durer un certain temps sans être interrompus brusquement'. Quand ces interruptions ont été indispensables, elles amènent souvent des troubles plus ou moins graves, surtout quand il s'agit de sujets qui ont déjà fait plus ou moins complètement l'acte d'adoption et qui tiraient quelque profit do la direction. On observe alors des obsessions de regret tout à fait analogues à celles que nous avons observées à la suite de la mort ou de l'absence d'une personne qui avait pris de l'influence sur le malade. La crise de dépression peut être sérieuse et prolongée, mais elle ne présente rien de bien spécial, elle a l'évolution des autres crises de ce genre et réclame le même traitement.
Quelquefois, surtout dans les cas où la direction aura été interrompue accidentellement et même dans les cas où la direction aura été suspendue à cause des troubles trop graves localisés sur la personne du directeur, on pourra essaver de continuer le même traitement en changeant simplement la personne du directeur. Une autre personne pourra réussir à établir une influence dans de meilleures conditions, plus durable et plus forte, capable d'empêcher l'apparition des scrupules qui sont des phénomènes d'insullisance d'influence. Mais il ne faut j)as oublier que le plus souvent ce changement présente des dillicullés particulières sur lesquelles nous avons déjà insisté : il fait sentir au sujet qu'il a subi un nouvel échec dans ses tentatives d'adoplion, il le remet plus déprimé et plus déc<)uragé en face du même problème. Bien souvent les mêmes troubles ne tardent pas à réapparaître encore |)ius graves avec le nouveau directeur. Des ma-
I . Cf. Trnitcmenl j)sycliolo,iri<|uo ilc riivsliric, Btat mental <les hystcrii/urs, 2" édition, lyio, p. 679.
4o2 LES ACgUISlTIO.NS PSYCHOLuGlgUES
lades qui, à la suite de doutes et de scrupules de ce genre, changent sans cesse de directeur n'arrivent jamais à un résultat utile. Cependant avec de la persévérance et une certaine discipline on peut arriver, comme nous en avons vu des exemples, à substituer une nouvelle direction à la précédente d'une manière souvent très etlicace.
Quand la direction est arrêtée par une usure de l'influence en rapport avec un abaissement plus profond du malade, il faut reconnaître que ce traitement est devenu inapplicable. Le malade est, si on peut ainsi dire, au-dessous du traitement par la direction : il n'est plus capable de faire les réactions que ce traitement exige pour avoir quelque utilité. Le plus souvent il vaut mieux renoncer au moins momentanément à la direction proprement dite, revenir aux traitements par le repos, par l'éducation, ou par les médications physiologiques. La garde médicale doit alors remplacer la direction : c'est elle qui par une influence d'ordre inférieur, permettra au malade d'éviter les conséquences fâcheuses de ses impulsions irréfléchies. Elle rendra possible l'application des autres traitements et permettra peut être de recommencer plus tard dans de meilleures conditions les traitements par 1 influence personnelle.
On peut heureusement constater que les traitements par la direction ne se terminent pas tous de cette manière. De même que l'influence se perd quand la maladie augmente, elle diminue également, mais d'une autre manière, quand la maladie guérit.
Quand il s'agissait d'une usure de l'influence par aggravation de la dépression les modifications déterminées par l'influence du médecin devenaient plus dilficiles et diminuaient d'importance, le malade restant malgré le traitement dans un état peu supérieur à celui où il était auparavant et ce léger progrès ainsi obtenu se maintenant peu de temps. Dans les cas que nous étudions maintenant les changements deviennent également de moins en moins importants, mais c'est parce que le malade arrive déjà dans un état d'amélioration et qu'il a peu à gagner pour remonter au niveau normal : ce progrès est d'ailleurs obtenu facilement et se conserve plus longtemps.
Ces diverses transfoiinalions sont très faciles à constater chez un grand nombre de malades, quand à la suite d'un certain nombre d'oscillations le niveau mental remonte progressivement.
LA DIRECTION MORALE 4o3
Pour rappeler un nouvel exemple de ces traitements on peut résumer brièvement l'observation de Mb., f. 33. Elle présentait un état complexe, elle avait h la fois des accidents hystériques et des idées fixes hypocondriaques bizarres, presque délirantes, h la suite de toutes sortes de misères et d'abandons. Elle se montra dès le début très sensible à l'hypnotisme et à la direction morale. Mais il fallut une longue séance d'une heure pour diminuer un peu ses convictions délirantes et la remonter quelque peu. La période d'influence, très nette cependant, ne dura qu'une journée et fut suivie d'une véritable période de passion soranambulique pendant plusieurs jours. Six mois après Mb. qui arrive déjà beaucoup moins souffrante est complètement rétablie en quelques minutes et reste en bon état pendant quinze jours ou trois semaines.
C'est dans des observations de ce genre à cette période du traitement que l'on observe ces transformations faciles et rapides que j'ai déjà souvent signalées. Les doutes, les obsessions de Kl., comme les délires de Vz., les idées fixes de Justine cèdent en quelques minutes ; les scrupules de Lise ou de Mnd., f. 4o, qui, au début, donnaient lieu à des luttes pendant des heures disparaissent rapidement et les malades ne tardent pas à parler d'autre chose. Les accidents hystériques, les contractures cèdent après quelques attouchements sur le membre et quelques paroles, comme on l'a vu h propos de l'observation de No., tandis que au début les mêmes accidents demandaient une heure de massage douloureux et de suggestion. On pourrait énumérer un grand nombre de cas de ce genre : les rechutes périodiques que nous avons déplorées chez les névropathes sont heureusement compensées dans un certain nombre de cas par une diminution graduelle de la profondeur de la maladie et une facilité croissante de la guérison.
Ces guérisons sont, en cflet, |)lus faciles parce fjiie l'accident n est resté le même qu'en apparence et que la chute de la tension psvchologique n'est plus en réalité aussi considérable. La Iranslorniatioii morale que le médecin doit obtenir par son inilucnce est beaucoup moins considérable (|u au début. Cette diminution do la transformation amène une consé(|uence curieuse particulièrement nette chez les hystériques hvpnotisées. La diUérence entre l'état de veille dans le(|uel arrivent les sujets et létat dit de somnambulisme artificielleineiil prnvor|ué (|e\ ient de moins en moins grande.
iSi LES ACQUISITIONS PSYCHOLOGIQUES
La sensibilité, la mémoire, l'activité restent h peu près les mêmes dans les deux états. La conséquence naturelle de cette uniformisation, c'est qu'il n'y a plus de modification de la mémoire au moment du passage d'un état à l'autre et qu'il n'y a plus d'amnésie au réveil des somnamhulismes complets. Des sujets qui pendant des années présentaient l'oubli au réveil de la manière la plus nette, n'ont plus cette amnésie d'une manière régulière et expriment pendant la veille des souvenirs du somnambulisme quand ils sont ;i la fin de leur traitement. J'ai déjà fait remarquer autrefois que des hystériques tout à fait guéries retrouvent pendant la veille la mémoire de leurs délires et de leurs somnambulismes même très anciens. On les accusait même à ce propos de supercherie, car, disait-on, si elles ont aujourd'hui pendant la veille la mémoire de leurs anciens somnambulismes, elles devaient l'avoir également autrefois après leur prétendu réveil. C'est là une grossière erreur, l'amnésie du somnambulisme est un svmpt6me d'un état pathologique particulier qui existe surtout pendant la veille ; quand ce tioublo de la veille ne se reproduit plus, les amnésies disparaissent également. 11 est juste de dire que dans des états de ce genre le son)nambulismc lui-même ne tarde pas à disparaître complètement. La disparition de l'aptitude à l'hypnotisme est un des signes les plus nets et les plus curieux de la guérison des états névropathiques'.
Quoiqu'il en soit, cet état d'influence obtenu facilement se conserve plus longtemps : des malades qui au début retombaient après deux jours restent trois ou six semaines sans rechute. La terminaison n'est plus aussi nette, le malade revient sans besoin avec le sentiment qu'il aurait pu attendre encore. C'est qu'en eflet, la période de passion somnambulique ou de besoin angoissant a beaucoup perdu de sa netteté. Ces malades (jui ne pouvaient rester un moment après la cessation de l'inlluence sans réclamer leur directeur, comme des morphinomanes réclament la piqûre, n'éprouvent plus ce besoin avec la même intensité : ils réclament moins leur séance, ils y arrivent en relard et seraient même exposés à en oublier la date, ce qu'ils n'auraient jamais fait dans les débuts.
11 est curieux de constater la modification des sentiments qui
I. Cf. Trailemenl psychologique de riiyslt>ri(', Elnl mental des hystériques. a* édition, p. 6^9, G'jG.
accompagne cette transformation. Ces mêmes personnes qui chantaient les louanges de leur directeur et le comparaient au Bon Dieu, qui se collaient à lui d'une manière touchante et ridicule et qui l'accablaient de déclarations passionnées ont complètement changé leur attitude. Leur ton s abaisse à mesure que leur force monte : ils n'ont plus pour leur directeur que des sentiments très calmes, ils ne le mettent plus sur un piédestal et se permettent même de le critiquer. C'est qu ils ont maintenant des désirs d'indépendance qui luttent contre leurs besoins de soutien ; ils oscillent encore entre les deux et ne gardent de l'afTection pour leur directeur que dans la mesure où ils sentent encore qu'ils ont besoin de lui. L'indifférence croit rapidement : un beau jour ils cessent eux-mêmes de voir celui qu ils ne pouvaient absolument pas quitter et leur oubli est aussi rapide que leurs démonstrations d'affection étaient au début pathétiques. Ceux qui ont dirigé des malades de ce genre et qui se sont laissé prendre à leurs expressions passionnées éprouvent une certaine surprise de cette froideur terminale. Elle est cependant leur œuvre et leur récompense, car l'amour du malade n'était que l'expression de sa faiblesse et son ingratitude est la meilleure marque de sa guérison.
Rien n'est plus démonstratif à ce propos que l'observation de Nadia qui pendant sept ans manifestait constamment par ses paroles et par des lettres énormes presque quotidiennes un attachement invraisemblable au point qu elle éprouvait elle-même le besoin de s'excuser <> d'être une pieuvre collée à un bon rocher ». Arrivée peu à peu à un degré d'activité plus grand, reprenant confiance en elle-même, elle n éprouvait plus autant le besoin de s'accrocher à un bon rocher; elle cessa graduellement de m'écrire, devint plus calme, puis plus froide, s'éloigna de plus en plus, puis après quelques lettres, simplement polies cessa complètement de donner de ses nouvelles. 11 en est de même de Jean qui après six années d'attachement cessa complètement toute relation, de bien d'autres qui disparaissent après deux ans de passion somnambulique. D'autres continuent quelques relations aimables, mais discrètes, qui font un contraste singulier avec leur attitude ancienne. Je relève ôfi malades qui après avoir présenté pendant un an ou deux tous les phénomènes de laltachement patholo<;ique sont arrivés après la guérison ii une froideur tout à fait caractéristique. Ces observa-
4o6 LES ACQUISITIONS PSYCHOLOGIQUES
lions qui montrent bien une fois de plus le caractère pathologique de ces sortes de sentiments sont rassurantes pour ceux qui conservaient quelque crainte à propos du développement de ces aflections en apparence exagérées.
Il n'en est pas moins vrai que le médecin qui connaît et qui prévoit cette évolution et cette terminaison des directions doit chercher à les préparer et .1» les amener le plus tôt possible. Au début des traitements il se propose d'augmenter la profondeur de l'influence et il s'en sert pour faire disparaître au moins momentanément les accidents et pour relever la tension des malades. Mais il doit soigneusement éviter de laisser se développer ces manies de l'hypnotisme, ces impulsions à la recherche de l'excitation qui ne seraient pas justifiées par un besoin réel. C'est pour cela qu'il doit suivre attentivement l'évolution de l'activité mentale et surveiller le développement de l'initiative. Dès que les premiers progrès sont. obtenus, il doit chercher à obtenir avant tout la prolongation de la période d'influence et pour cela il doit se préoccuper beaucoup de régler l'intervalle des séances. Cet intervalle ne doit pas être assez grand pour que la passion somnambulique ou le besoin soit trop pénible, pas assez grand surtout pour que l'inlluence s'efface et qu'il soit nécessaire de la rétablir ; mais il doit être le plus grand possible pour habituer le" sujet à se maintenir seul, à ne pas retomber trop vite par le seul écoulement du temps, à résoudre lui-même suivant les enseignements reçus les petits problèmes de la vie. Suivant le mot de R. C. Cabot : « Nous devons amener le malade à faire ses actions lui-même sans recourir à chaque instant à ce spirituel coktail ' ». f/écartement graduel des séances, la diminution dos suggestions et des excitations amène le malade à se passer du médecin dans les cas heureusement assez nombreux oii la restauration des forces mentales est possible*.
De telles guérisons ne sont pas toutes définitives : à côté de ces malades que l'on dirige pendant plusieurs années, qui se transforment peu à peu et qui disparaissent définitivement, il v en a d'autres qui en général ont été rétablis plus rapidement mais qui après un intervalle plus ou moins long cl sous diverses
I. R. C. Cabot, Suggestion, autorité et commanilomcnl. Pgyrholhe rapy de Porkor, II. III, p. a3.
a. Cf. Traitement psvctiolopique de rhvstéric. np rit.. 1910, p. ItiS.
LA DIRECTION MORALE 4o7
influences retombent dans un état analogue au précédent. Ces rechutes sont le plus souvent faciles à comprendre et nous replacent en face d'un problème analogue à celui de la première maladie.
Il est assez curieux de constater que, dès le début do la rechute, le malade se retrouve dans le même état d'esprit qu il avait dans la maladie précédente et qu'il retombe immédiatement dans le même besoin de direction. Il est en général beaucoup plus facile qu'au début de rétablir l'influence et les mêmes procédés réussissent de la même manière. Je rappelle encore une fois l'observation démonstrative de Kl. Le premier traitement, quand la malade avait ,3o ans, avec séances très rapprochées au début, très espacées à la fin. dura à peu près trois ans. Il fit disparaître des ol)sessions curieuses et tenaces et une toule d'accidents névropathiques qui duraient depuis l'âge de 12 ans. La malade bien rétablie vint encore me voir une fois ou deux par an pendant les trois années suivantes, puis disparut complètement pendant sept ans sans donner jamais de ses nouvelles; de l'influence précédente qui semblait très grande il ne' restait plus aucune trace. Quand elle eut atteint l âge de ^|3 ans, des malheurs de famille, un procès, un divorce, abaissèrent de nouveau fortement le niveau mental et la malade réapparut dans un état tout à fait identique à celui où elle était i3 ans auparavant. Les obsessions scrupuleuses, les interrogations interminables pour savoir si la tache ])rune que son enfant porte au derrière indique bien la paternité du mari, tout était identicjue bien que maintenant cette femme séparée de son mari semblât ne plus avoir les mêmes motifs pour de semblables scrupules. Bien mieux la disposition à I hvpnose et la suggestibilité, les expressions exagérées d'attachement et de dépendance, tous ces phénomènes qui avaient disparu depuis huit ans se retrouvaient immédiatement les mêmes. Le traitement lut beaucoup plus court et fut terminé en quelques mois, tous les symptAmes précédents disparurent de nouveau. l)e[)uis quatre ans cette malade n'a de nouveau plus donné signe de vie. ce (|ui me prouve qu'elle se porte bien.
L'observation de /oé est du rin'-me gciiic : | ai traité <-ette jeiitie femme cjuaiul ellf avait I jgf de i çy ans au moment d une grande crise de doute et d Obsessions déterminée par les liançailles et eljf» montrait à ce moment n?i :itt;irhi'motit niissionné (lof alt:i-
chement a disparu complètement dès la fin de la crise et pendant sept ans elle ma complètement oublié. Elle est revenue à \ âge de 27 ans dans un état de dépression déterminé par la mort de sa mère et l'éloignement du mari, elle présentait les mômes symptômes et le même besoin de direction. Elle me pariait comme si sa dernière séance avait eu lieu la veille et il semblait surprenant qu'elle n'eut pas éprouvé le moindre besoin ni de me voir, ni de m'écrire pendant sept ans. La guérison a été plus rapide que la première lois et la malade est de nouveau disparue pour une période indéfinie. Bien des observations, celle d'Emma surtout suivie depuis 17 ans avec de grandes interruptions, sont tout à fait du même genre. C'est là une forme fréquente de la maladie et l'influence suit l'évolution de la maladie elle-même.
Enfin il existe une forme d'influence remarquable qui soulève de curieux problèmes, c'est Y influence continue pendant un grand nombre d'années. Certains malades en traitement ne s'aggravent pas, ils n'avancent pas dans la maladie et ne présentent jamais ni de délire, ni d état démentiel caractéristiques. Mais ils ne guérissent pas non plus à proprement parler, car il est impossible d'écarter leurs séances au delà d'un certain point sans déterminer des rechutes graves et ils ne présentent jamais ce symptôme curieux de la disparition du besoin de direction et de la cessation de 1 influence.
Voici quelques observations de ce genre : Ky. a été dirigée de la manière (|ue j'ai décrite pendant 10 ans, ce n'est que dans ces dernières années, depuis (|ue la malade a dépassé quarante ans que les séances sont devenues irrégulières et très espacées. Marceline dont j'ai raconté complètement la singulière histoire a été suivie sans interruption pendant 17 ans jusqu'à sa mort. Les symptômes de la dépression sous une forme hystérique particulière avec prédominance de phénomènes d'anorexie, de contractures, d'amnésie rétrograde, les efl'ets de l'hypnotisme, l'action d'une .Tsthésiogénie particulière qui rétablissait l'activité et la mémoire pour une période de temps déterminée ont toujours été les mêmes pendant 17 ans jusqu'au dernier moment. Les choses se passent à peu près de la même façon avec Irène depuis 16 ans et quoiqu'il y ait une grande amélioration apparente la malade retombe infailliblement si on l abandonne c|uelque temps. Parmi les psychasténiques Lox. est dirigée régulièrement depuis
i4 ans et ce n'est que depuis 1 âge de 5o ans quelle semble faire des progrès dans l'indépendance sans pouvoir toutefois se passer « d'être remontée ». Noémi est dirigée depuis lo ans, Lydia depuis 12 ans ; Lise a été constamment sous cette influence pendant i8 ans : ce n'est que depuis deux ans, depuis la ménopause, il est intéressant de le remarquer, quelle peut interrompre davantage. En résumé je trouve dans mes notes i5 observations de directions prolongées pendant 4 ou 5 ans, 21 de directions durant de 5 h 10 ans et i:^ se prolongeant plus de 10 ans.
Il y a là évidemment une habitude pathologique : le besoin d'une direction régulière fait partie de la maladie et il faut remarquer à ce propos que des habitudes systématisées jouent un grand rôle dans les maladies de l'esprit, que la plupart des malades chroniques s'installent dans une forme de maladie d'une monotonie désespérante. Cette habitude pathologique s'est constituée parce que la maladie elle-même était chronique, qu elle était entretenue par des conditions permanentes que nous ne pouvions pas supprimer. J'ai montré ailleurs que la situation de Marceline la condamnait à un travail excessif, certainement au-dessus de ses forces, et qu'elle contribuait à entretenir la maladie. Dans d'autres cas nous ne pouvons connaître les conditions héréditaires, les insuffisances organiques, les intoxications, les situations sociales qui maintiennent la maladie malgré tous les efforts et déterminent ces insulfisances perpétuelles.
Mais quel rôle joue la direction devenue ainsi une habitude pathologique au cours de ces maladies chroniques? Je suis convaincu qu elle joue un rôle très important : elle maintient le malade à un niveau plus élevé, elle lui conserve une activité sociale (|u il n'aurait certainement pas s'il était abandonné à lui-même. Le malade est un infirme, cela est évident, la direction joue le rôle d'une béquille ; elle est évidemment déplorable comme toutes les béquilles, mais il ne faut pourtant pas oublier que sans elle l»* malade ne marcherait pas du tout. Marceline était couchée, inerte et mourait d'inanition, (juand elle a été relevée par l'a'sthésiogénie, elle serait retombée dans le même état et aurait succombé rapidement si on l'avait abandonnée. Grâce à cette influence exercée régulièrement elle a vécu 17 ans de plus, elle a pu travailler assez pour gagner sa vie et pour aider à l'entretien de sa lamille. Ce n'est pas là évidemment une guérison et notre impuissance est en raison de noire ignorance,
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mais c'est quelque chose et nous ne devons pas mépriser ce petit résultat de la psychothérapie. Je suis convaincu qu'il en a été de même chez les autres malades entretenus pendant 20 ans par la direction psychothérapique, quoique dans la plupart des cas les malades n'aient pas été en danger de mort. La direction a été la béquille qui leur a permis de vivre socialement et de ne pas passer ces années dans des asiles. Mais pour discuter ce point délicat, pour expliquer comment la psycholhéiapie peut jouer ce rôle de soutien des débiles, il faut insister un peu sur la conception des maladies mentales ce que je dois essayer de laire dans la conclusion générale de cet ouvrage.
Un traitement dans lequel intervient l'influence personnelle du médecin est dilficile à apprécier au point de vue médical. Sa valeur est en efTet très variable suivant la personne du directeur et suivant la convenance qui peut exister entre sa personne et celle de ses malades. Quand il s'agit de la suggestion et de l'hypnotisme, on peut non sans difficultés préciser le sens de ces mots et vérifier l'emploi de ces traitements; mais il est encore plus difficile de se rendre compte de l'action personnelle du médecin, quand on constate des modifications dans l'état d'un malade soumis à des influences très diverses. Je prends pour signes de cette action les phénomènes d'électivité, les passions somnambuliques, les besoins de direction, en reconnaissant qu'il s'agit là de signes forcément assez vagues. Sur un très grand nombre d'observations je ne mets à part qu'un nombre restreint de malades, 180 à peu près, qui ont présenté les signes précédents et sur lesquels ce traitement spécial semble avoir exercé son influence et je retiens 120 observations dans lesquelles cette influence semble avoir été nettement favorable. Mais il est évident que ce nombre est trop restreint et que dans un grand nombre d'autres cas où les améliorations ont été attribuées au repos, à la simplification de la vie ou à l'excitation par le travail, l'influence personnelle a dû jouer un rôle important, quoique dilficile à isoler et à mettre en évidence.
Malgré cette difficulté d'établir des statistiques, quoiqu'on ne puisse guère juger la valeur de ce traitement par le nombre des améliorations obtenues, il me semble difficile de méconnaître sa haute valeur. Ce traitement répond directement à un besoin des malades qui est bien mis en évidence par les bons efl'ets des
LA DlREC/nON MORALE i61
directions accidentelles, par les obsessions d'être aimés, par les impulsions qui poussent si souvent les malades à chercher un soutien, une direction. Il représente une partie importante des anciens traitements par la moralisation, par l'influence religieuse. Il est bien probable qu'une analyse psychologique plus précise des relations sociales et des diverses influences que les hommes exercent inévitablement les uns sur les autres donnera plus tard à ce traitement une importance plus grande, le précisera davantage et en rendra l'application plus féconde.