I. — Les pouvoirs merveilleux
A propos du premier problème celui de l'efiicacité réelle de la suggestion et de l'hypnotisme, nous rencontrons une première réponse singulièrement enthousiaste et exagérée. Ces deux opérations, dit-on, ont un pouvoir énorme, surhumain, qui dépasse de beaucoup celui de la volonté humaine normale et elles peuvent déterminer des métamorphoses physiologiques et psychologiques que la volonté personnelle ne pourrait jamais obtenir dans les conditions normales. A priori, il ne faut pas déclarer que cette affirmation est nécessairement absurde : la suggestion détermine des actes dans d'autres conditions que la volonté et il ne faut pas affirmer d'avance que ces actes seront nécessairement identiques. Mais pour- accorder à la suggestion ce pouvoir merveilleux supérieur à celui de la volonté il faut le constater expérimentalement et c'est justement dans cette constatation que les difficultés commencent.
L'APPEL A LAUTOMATISME 287
Les faits les plus importants qui aient été allégués pour prouver cette puissance de la suggestion hypnotique sont les modifications physiologiques que l'on aurait déterminé grâce à elle. Nous n'avons sur nos viscères et sur nos fonctions physiologiques qu'un pouvoir restreint et le plus souvent indirect. La suggestion hypnotique au contraire, soutient-on, pourrait les modifier profondément et directement. Les plus grandes discussions ont eu lieu à propos des phénomèmes vaso-moteurs. Les anciens magnétiseurs prétendaient pouvoir arrêter ou augmenter à volonté l'émission du sang des plaies et des saignées*, et depuis on a signalé à plusieurs reprises les rougeurs, les enflures, les élévations locales de température, les sinapismes. les vésicatoires, les chutes de verrues, les plaies déterminées uniquement par la suggestion hypnotique. La vérification exacte de ces faits, la découverte de leur déterminisme aurait un intérêt de premier ordre pour mettre en évidence le pouvoir de la suggestion. Malheureusement la science n'est parvenue à une conclusion nette sur aucun de ces points. Des observations curieuses, impressionnantes même sont signalées de temps en temps encore aujourd'hui : les dernières sont les expériences de brûlures par suggestion décrites par M. Konstamm (de Montel) auxquelles M. Vogt faisait allusion au congrès de psychothérapie de iQio. Mais personne ne réussit à vérifier l'expérience sur un autre sujet et dans des conditions de contrôle irréprochable. L'auteur même cesse bientôt de pouvoir faire l'expérience et il ne reste que le souvenir d'un fait étrange qui n'est pas entré dans le domaine de la science. C'est là ce que j'ai éprouvé moi-même : autrefois j'ai constaté, ou j'ai cru constater des rubéfactions et des enflures de la peau fort nettes en rapport avec des suggestions de sinapismes ou de brûlures, mais ces phénomènes n'étaient pas manifestes avant un intervalle de vingt-quatre heures au moins après la suggestion et je ne suis pas certain qu'il y ait eu une surveillance suffisante pendant cette période. Il est très difficile d'organiser une surveillance semblable : quand j'ai voulu depuis cette époque recommencer des expériences de vérification, je n'ai plus jamais obtenu des résultats intéressants et naturellement j'ai été conduit à me demander si je n'avais pas été dans mes premières observations victime d'une illusion.
I. Cf. Cliarpigrion, Plijsiolnijie médicale du magnétisme. 18^8, p. 36i.
J'ai eu, depuis cette époque, l'occasion détuclior une malade très intéressante, troublée par un délire mystique, qui de temps en temps présentait aux pieds et aux mains de petites plaies rappelant les stigmates du Christ. Ce phénomène rappelait les brûlures par suggestion et j'ai essayé d'appliquer à cette malade tous les procédés de vérification. Ce travail que j'ai raconté ailleurs a été très difficile et je n'ai pas réussi à me faire à moimême une opinion nette \ Dans ces conditions II n'est guère possible de faire état de pareils phénomènes pour apprécier le degré de pouvoir de la suggestion. Si de pareils phénomènes existent, il est probable qu'ils dépendent d'un état particulier de la circulation et de la peau analogues à celui qu'on observe dans la dermographie aujourd'hui bien étudiée et que la suggestion proprement dite n'y joue qu'un rôle accessoire.
Plusieurs auteurs, comme MM. Yung, Beaunis, Bernheim, ont obtenu par la seule suggestion des modifications des battements de cœur, on a même parlé d'arrêt de ces battements par suggestion. J'ai essayé de vérifier ce fait en prenant simultanément le graphique de la respiration et le graphique du cœur. Dans mes observations, ces modifications des battements du cœur étaient le plus souvent insignifiantes. Dans les cas où elles étaient plus nettes, elles m'ont paru être sous la dépendance des modifications respiratoires suivant des lois physiologiques connues. L'influence de la suggestion sur la respiration est incontestable, mais elle ne dépasse pas le pouvoir de la volonté. Des modifications du rythme cardiaques indépendantes de changements de la respiration peuvent peut-être dans certains cas être provoquées directement par la suggestion, mais elles sont rares et doivent dépendre de dispositions individuelles.
Les modifications circulatoires qui me semblent les plus incontestables sous l'influence de la suggestion sont les modifications que l'on peut déterminer dans les époques menstruelles. Beaucoup d'observations sont résumées dans la thèsede Schvi'ob, 1890, dans les études de Raciborski. i865, de M. Forel'. J'ai constaté beaucoup de faits du même genre, mais il est difficile d'en apprécier exactement la valeur. Même en laissant de côté la con-
1. Une extatique, conférence faite à l'Institut psychologique, le 25 mai 1901, Bulletin de l'Institut psychologique, 1901, p. 219.