‹ Les médications psychologiquesChapitre 107 sur 123 · Forel, Reoue de l'hypnotisme, avril tSSg, p · texte numérisé non relu

Forel, Reoue de l'hypnotisme, avril tSSg, p

L'APPEL A L'ALÏOMATISME 289

sidération de coïncidences toujours possibles les émotions et beaucoup de phénomènes psychologiques peuvent modifier les règles.

Il en est de même pour les modifications des fonctions gastrointestinales : les vomissements suggérés par l'idée du mal de mer, les purgations par les pilules de mie de pain ont été décrites partout. M. A, Mathieu et M. J. Ch. Roux' insistaient encore récemment sur cette influence des idées dans les fonctions, digestives des hystériques. Pour résumer l'opinion que mes propres expériences m'ont inspirées, je dirai que ces faits sont exacts, mais moins fréquents qu on ne le croit: il ne faut pas oublier que ces fonctions sont très facilement troublées par les sentiments et les émotions et que la suggestion utilise très souvent cet intermédiaire. Plus on connaît le mécanisme de ces phénomènes nerveux, plus on voit diminuer le caractère merveilleux attribué à la suggestion.

Les suggestions dites criminelles nou« présentent un problème analogue au point de vue de la conduite morale et c'est ce qui explique le grand intérêt qu'elles ont provoqué. On prétendait que ces suggestions déterminaient rapidement des transformations terribles dans l'esprit d'une personne et la forçaient à exécuter des actes que l'on n'aurait jamais obtenus d'elle par un autre procédé. Ces expériences en dehors de leur importance sociale auraient mis en évidence d'une façon très nette la puissance extraordinaire de la suggestion. Durand (de Gros) qui soutenait déjà en i885 l'existence de ces suggestions criminelles se rendait bien compte de leur importance au point de vue de la théorie : « Une fois prouvé, disait-il, que les crimes hypnotiques sont une simple comédie, c'est l'hypnotisme lui-même qui est atteint par cette découverte,^ qui est ruiné dans sa base et qui croule de fond en comble '. » C'est également le point de vue auquel se place M. Bramwell, quand il essaye de démontrer l'inanité de telles suggestions il admet que ce problème a une importance capitale pour l'interprétation de la valeur de l'hypnotisme. Cela me paraît un peu exagéré : l'hypnotisme conserverait son importance même si les suggestions criminelles n'cxis-

1. A. Mathieu et J. Ch. Roux, Gazette des Iwpitmx, février 1906.

J.\>Ei. — Médic. psych. ly

taient 'pas ; mais il faudrait renoncer à lui attribuer des pouvoirs aussi merveilleux.

Quoi qu'il en soit, les maîtres de l'école de Nancy, s'appuyant sur les expériences dramatiques que nous avons vues, soutenaient qu il suffisait d'une simple parole prononcée devant n importe qui pour déterminer la réalisation complète des tendances les plus criminelles. Les critiques n'ont pas tardé à répondre que ces expériences sur des crimes imaginaires ne signifiaient rien parce que les sujets se rendaient parfaitement compte de leur j)eu de sérieux et qu'ils n'auraient rien exécuté si les choses avaient été plus graves ; ils concluaient en déclarant que les suggestions criminelles n'existaient pas. Ces deux conclusions me semblent aussi fausses l'une que l'autre, faute d'analyse psychologique. Sans doute les expériences des niagnétis(Hirs recommencées à Nancy sans aucune critique ne signifiaient pas grand'chose : l'exécution d'une idée sous forme de jeu, de simulacre, de mensonge n'est qu'un commencement de réalisation et ne montre dans la tendance qui se développe ainsi qu'un faible degré de tension. C'est pour cela, comme on le sait, que les névrosés à tension psychologique faible se complaisent dans le mensonge, le simulacre, le jeu. Mais d'autre part on avait grand tort d'en conclure que dans d'autres conditions et chez certains sujets des actes criminels et dangereux ne pussent pas être déterminés par le mécanisme de la suggestion.

11 sulfit d'examiner la conduite, les actes réels des malades pour être convaincu qu'il y a des moments dans leur vie où des suggestions accidentelles ou même des suggestions volontairement mal intentionnées déterminent des actes graves et de véritables crimes. Dans mes observations je retrouve cinq cas bien nets où des viols ont été accomplis pendan^tle sommeil hypnotique et grâce à la suggestion. Je crois avoir constaté un vol véritable et assez importaiit exécuté uniquement par le moyen de la suggestion : un individu qui se donnait jxnir médecin et qui hypnotisait une malade, réussit à lui suggérer de lui remettre toute une petite fortune qu'il ne rendit jamais. Dans un autre cas un avortemcnt fut exécuté par une femme à la suite des suggestions de sonainant. Enfin j'ai longtemps suivi l'observation d'une personne qui subit de cette manière un véritable esclavage : hypnotisée par une patronne d"h(Ucl et constamment suggestionnée, elle s'abrutissait d'alcool et se livrait ;i la plus basse prostitution. Délivrée de cette domi-

L'APPEL A L'ALÏUMATISMË 291

nation elle montra pendant des années un caractère et une conduite tout à fait diflerents et elle s'étonnait elle-même quand on lui rappelait la vie qu elle avait vécue. Mais il ne faut pas raconter ces observations sans ajouter immédiatement f|u'il s agit là de grands malades, présentant toutes sortes d accidents névropathiques. n ayant aucune volonté personnelle et incapables de se diriger ou de résister. Le problème intéressant au point de vue médico-légal consiste à rechercher si chez ces malades-là la suggestion a été un procédé plus efTicace et plus dangereux que les persuasions et les menaces ordinairement employées. Au point de vue psychologique il est évident que la suggestion n'a pas été seule en jeu, que l'exécution du crime dépendait du trouble de la volonté aussi bieu que de la suggestion et que ces faits, si intéressants qu'ils soient, ne démontrent pas un pouvoir extraordinaire de la suggestion.

Une discussion tout à fait analogue pourrait être reproduite à propos des paralysies, des contractures et même des anesthésies déterminées par suggestion. Certains auteurs ayant justement remarqué que ces phénomènes ne déterminent pas de modifications profondes dans les réflexes et dans l'état des organes sont disposés à considérer ces troubles fonctionnels du mouvement et de la sensibilité comme des phénomènes simples faciles à reproduire par la volonté normale. Je ne suis pas du tout de cet avis : il y a dans une paralysie hvstérique autre chose que de l'immobilité volontaire et dans une contracture autre chose que le maintien volontaire d'une attitude. On trouvera certainement plus tard dans ces syndromes des modifications physiologiques intéressantes que la volonté normale ne peut pas réaliser ; en tous les cas il y a dans la durée de ces phénomènes, dans leur persistance malgré les besoins de la vie et les diverses excitations qui réclameraient d'autres mouvements des caractères fondamentaux que la volonté peut imiter avec des efforts et des troubles visibles, mais qu'elle ne peut guère reproduire exactement. La suggestion qui peut déterminer de tels phénomènes semble donc avoir ici un pouvoir supérieur à celui de la volonté des hommes normaux.

Il faut dabord faire observer que la production de ces phénomènes par la suggestion est beaucoup moins fréquente qu'on ne se l'imagine. Le sujet à qui un médecin devant un public suggère une paralysie ou une contracture de son bras droit sait fort bien

29â L'UTILISATION DE L AUTOMATISME

qu'on ne veut pas le rendre infirme, que cette inertie de son bras n'est qu'un jeu, qu'elle ne troublera actuellement aucun acte sérieux et qu'elle sera guérie rapidement avant qu'il ait besoin de son bras pour déjeuner. H y a dans ces paralysies suggérées une part de comédie comme dans les crimes suggérés. Aussi a-t-on fortement exagéré le danger de telles suggestions quand on nous répétait que de telles paralysies suggérées deviendraient très vite définitives et incurables si nous ne nous hâtions pas de les supprimer par une suggestion appropriée. Il m'est arrivé souvent, après avoir déterminé une contracture de ce genre de me détourner du sujet et d'avoir l'air de l'oublier. Le sujet restait quelque temps embarrassé comme s'il attendait quelque chose, puis il semblait oublier lui aussi sa contracture dont on ne s'occupait plus et à la première occasion qui réclamait un mouvement de son bras il le décontracturait et remuait correctement. Cela se comprend fort bien, ma suggestion se réalisait comme elle avait été comprise : ce n'était pour le sujet que la tendance à prendre l'attitude d'un individu contracture dans une certaine représentation, devant un certain public, dans une circonstance déterminée ; ce moment passé, d'autres excitations déterminaient la réalisation d'autres tendances et l'attitude changeait. Au moment où je faisais des remarques de ce genre devant la société de neurologie M. Babinski m'a objecté qu'il avait eu autrefois une tout autre impression. Quand il était chef de clinique de Charcot, il déterminait des paralysies par suggestion que l'on devait présenter au cours du maître et ces paralysies se conservaient pendant des semaines entières. Je ne voudrais pas paraître trop sceptique, mais je dirais à M. Babinski qu'il opérait dans des conditions tout à fait particulières. Dans tout le service on croyait à l'importance de ces expériences, on respectait la malade préparée pour le grand Cours, on lui facilitait la vie commune malgré la paralysie de son bras et la suggestion étant entretenue de cette façon, l'attitude pouvait se conserver plus longtemps et prendre des apparences plus sérieuses. Quelques années plus tard dans le même service, je ne pouvais plus obtenir la même prolongation simplement parce que les circonstances avaient changé.

Je suis loin cependant de nier la possibilité des paralysies ou des anesthésies fonctionnelles suggérées. J'ai publié moi-même une observation d'anesthésie profonde suggérée à une hysté-

LAPPEL A L'AUTOMATISME 293

rique, anesthésie qui a été assez réelle et assez durable pour permettre d'exécuter une opération chirurgicale grave sans chloroforme'. M. Segond, qui avait bien voulu faire l'opération dans ces conditions, était convaincu que la volonté normale n'aurait jamais pu déterminer un tel stoïcisme. Je suis convaincu que chez certains de mes malades je pouvais facilement par une suggestion imprudente déterminer des paralysies dangereuses. Mais ici encore une observation me parait essentielle, c'est qu'il s'agit de sujets tout à fait particuliers. J'ai présenté à ce propos à la Société de neurologie une remarque dont on n'a pas je crois bien apprécié la portée, c'est que la suggestion expérimentale ne réalise réellement bien des paralysies fonctionnelles que chez les sujets qui ont déjà eu des paralysies de ce genre et qui en sont récemment guéris, c'est-à-dire qui présentent déjà grâce à une hystérie avancée cet état de dissociation spéciale propre aux paralysies et aux anesthésies fonctionnelles. Les merveilles apparentes de ces transformations sont des merveilles de l'hystérie beaucoup plus que de notre suggestion.

Un dernier problème nous amènera encore à la même conclusion, c'est le prablème de la durée des suggestions. Ce caractère de la durée plus ou moins grande des actes suggérés est extrêmement important et il devrait jouer dans la pratique un rôle de premier ordre. Cependant il a été très peu étudié, car on se reposait toujours à ce propos sur d'anciennes affirmations qu'on ne se donnait pas la peine de contrôler. La plupart des auteurs disaient autrefois que la suggestion pouvait avoir des durées extrêmement longues. Liébault qui était modeste ne parlait que d'une durée de 62 jours ^ depuis on a beaucoup perfectionné les choses et la plupart des auteurs comptent par années et semblent croire qu'il en est ainsi de toute suggestion.

D'abord que faut-il entendre par persistance d'une suggestion : il ne faut pas appliquer ce mot à la simple persistance d'une tendance sous la forme latente, car toutes nos habitudes, toutes nos facultés deviendraient des suggestions persistantes. Il ne faut pas non plus entendre par ce mot des conséquences,

I. Journal de neurologie et d'hypnologie, 1897, p. 22 ; Névroses et idées fixes, 1898, p. /,8i.

Page 1