‹ Les médications psychologiquesChapitre 108 sur 123 · Liébault, op. cit., p. i · texte numérisé non relu

Liébault, op. cit., p. i

des résultats plus ou moins lointains d'une suggestion. M. Bonjour A'oulait rire sans doute quand il me répondait au Congrès de psychothérapie que ses suggestions duraient toute la vie, puisque ses malades étaient guéris pour toute leur vie. Si un individu s'est cassé la jambe en exécutant une suggestion et s'il reste bancal toute sa vie, peut-on dire que chez lui la suggestion a duré toute la vie. Il faut comprendre de même que dans certains cas la suggestion se transforme et donne naissance à des habitudes, ou même à des idées fixes qui ont une toute autre signification. Il ne faut pas non plus confondre la suggestion avec l'état de suggestibilité. Cet état qui est, à mon avis, maladif peut persister fort longtemps et permettre de recommencer la même suggestion fort souvent à de longs intervalles, ce qu'il ne faut pas considérer comme la persistance de la suggestion elle-même. Il ne faut parler de durée d'une suggestion que si l'acte réalisé garde toujours les caractères de la suggestion, si cet acte se prolonge ou s'il recommence à chaque association d'idées transformé en signal tout en gardant les caractères de la suggestion.

J'ai essayé il y a quelques années de faire des expériences précises sur ce sujet et j'ai communiqué le résultat de ces expériences à la Société de psychologie de Paris. J'avais choisi trente personnes que je considérais comme très suggestibles et j'essayai de leur donner à toutes une suggestion dont l'exécution fût facile à vérifier même à l'insu des malades. Je ne leur indiquais pas le terme de cette suggestion que je présentais comme indéfinie; puis je vérifiais ou faisais vérifier l'exécution sans recommencer à influencer le sujet d'aucune manière. Cet essai fut recommencé en moyenne une dizaine de fois pour chaque sujet de manière à obtenir des résultats assez nombreux.

A ma grande surprise, je constatai que la plupart des suggestions faites dans ces conditions duraient extrêmement peu de temps. La suggestion se réalisait devant moi, puis encore quelques instants après mon départ et le plus souveîit disparaissait ensuite complètement : il en a été ainsi dans les trois quarts de mes expériences. Cette brièveté des suggestions se comprend très bien, car un individu faible reste accessible à toutes sortes de suggestions qui détruisent vite la première.

Le dernier quart des expériences m'a montré des prolongations intéressantes de la suggestion : un certain nombre ont

duré quelques jours, et j'ai même constaté deux fois une durée de 60 jours et une fois une durée de 90 jours. Ces diverses prolongations m'ont permis de faire quelques remarques : d'abord, comme on aurait pu le prévoir, les suggestions qui sont le plus en contradiction avec les habitudes et les goûts du sujet, celles qui sont le plus difficiles à exécuter, qui provoquent de la gêne ou du ridicule sont celles qui durent le moins longtemps. Cela est fâcheux au point de vue thérapeutique, car les suggestions thérapeutiques sont précisément celles qui vont rencontrer le plus de résistance. Ensuite j'ai été obligé de constater que la durée des suggestions restait sensiblement la même chez le même sujet. Chez certains sujets, quoi que l'on fit, la suggestion durait toujours très peu, chez d'autres elle durait toujours un certain nombre de jours : chaque sujet semblait avoir sur ce point une sorte de disposition spéciale. Il est intéressant d'étudier cette période pendant laquelle la suggestion se prolonge : il y a pendant cette période certaines modifications de l'état mental qui disparaissent assez brusquement quand la suggestion elle-même cesse de se réaliser. Cette période d influence ma paru ressembler à un état second et se rapprocher d'une sorte d'état hypnotique. La durée de cette période dépend en partie de l'habitude que le sujet peut avoir des états seconds, mais elle dépend aussi de la maladie du sujet, de son instabilité plus ou moins grande et de la forme que prend chez lui l'état hystérique pendant un temps plus ou moins long. Nous retrouverons ces problèmes dans le dernier chapitre de cet ouvrage à propos des traitements par influence et par direction.

En résumé, la plupart des faits merveilleux qui ont été attribués à la suggestion me semble dépendre beaucoup plus de la maladie du sujet, de sa névrose que de la suggestion elle-même. Mais, dira-t-on, l'hystérie n'a-t-elle pas un mécanisme analogue à celui de la suggestion et ce que l'hystérie peut faire n'est-ce pas encore de la suggestion. Cela n'est vrai qu'en partie, mais peu Importe. Ces perturbations primitives et profondes dépendent d'émotions et de suggestions naturelles déterminées par les événements de la vie et il ne faut pas se figurer que nos suggestions expérimentales et thérapeutiques puissent les égaler. L'art ne peut les imiter qu'en petite partie et très imparfaitement : nos suggestions ne seront jamais équivalentes à celles de la nature. C'est pourquoi je ne puis pas croire que la suggestion

médicale détermine à elle seule ces grandes modifications viscérales, ces dissociations motrices ou sensitives qu'on lui a attribuées, elle ne détermine pas des actes ou des modifications corporelles et mentales supérieures à celles que la volonté normale peut d'ordinaire réaliser et ce n'est pas à ce point de vue qu'il faut nous placer pour chercher les applications pratiques de la suggestion.

2. — Efficacité pratique de la suggestio^j et de l'hypnotisme.

Il faut renoncer à demander à la suggestion hypnotique des actes qui dépassent le pouvoir de la volonté humaine normale ; mais est-ce bien de cela qu'il s'agit et ne pourrions-nous pas nous contenter d'actes qui dépassent simplement la volonté actuelle du malade. Les individus chez lesquels précisément la suggestion hypnotique a de l'action sont des névropathes déprimés présentant toutes sortes de troubles de la volonté et qui très souvent souffrent par impuissance d'agir. Ils ne savent pas commencer une action, ni la continuer, de là toutes leurs paralysies si variées, leur incapacité de marcher, de parler, de manger, de regarder, de dormir, etc. S'ils essayent d'exécuter ces actes, ils éprouvent bien des troubles variés, des émotions, des angoisses, des tics, des agitations de mille espèces et ces troubles ne sont que des dérivations de leur activité incapable de parvenir à l'exécution complète de l'acte commencé. Dans d'autres cas ils ne peuvent pas arrêter un acte et ils souffrent d'impulsions résultant du développement involontaire de tendances éveillées autrefois et qui continuent à rester en action mal à propos, de là des convulsions, des crises, des délires très variés. Ce n'est pas chez eux qu'il faut réclamer des actes d'une volonté surhumaine, ce serait déjà bien beau si on les aidait à faire les actes que la volonté humaine moyenne parvient aisément à accomplir : cela supprimerait déjà un grand nombre de leurs souffrances.

Sans doute la suggestion ne leur rendra pas la volonté absenté : « de même que l'on ne peut pas suggérer à un individu d'être suggestible quand il ne l'est pas, on ne |)eut pas suggérer à un malade de ne plus être suggestible quand il l'est; c'est par obéissance automatique qu'il fera semblant de vous désobéir et

il n'aura pas reconquis le consentement volontaire pas plus que le premier ne l'aura perdu' ». Sans doute les actes ainsi déterminés seront des actes impulsifs et non des actes de volonté réfléchie, ils auront tous les défauts de l'assentiment immédiat comparé à l'assentiment réfléchi. Ils seront moins bien adaptés à la réalité et à la situation présente, surtout ils seront moins bien assimilés à la personnalité, ils laisseront peu de souvenirs et serviront peu à l'édification de la personne. Tout cela est vrai et il est juste de regretter comme le font les médecins moralistes que le sujet ne puisse pas accomplir de a vraies Actions », mais n'oublions donc pas qu'il est malade et que ces lacunes de son action sont la conséquence de sa maladie.

D'ailleurs quelques-uns de ces défauts de l'action impulsive sont fortement atténués dans la suggestion médicale. Sans doute l'acte impulsif est mal adapté quand il n'est choisi que par le sujet, mais ici le choix de l'acte, la détermination des mouvement à effectuer est faite par le médecin qui lui est capable d'une décision réfléchie. La suppression de l'assimilation personnelle pendant une période de maladie et de traitement n'a pas de grands inconvénients, elle peut même avoir des avantages. Les sujets eux-mêmes s'en rendent compte, ils savent très bien qu'ils sont incapables de faire certains actes volontairement ou bien qu'ils en troublent l'exécution par une foule de scrupules, d'efiorts inutiles et d'idées fixes, et ils souhaitent eux-mêmes qu'on leur fasse exécuter des actes d'une manière forcée ou automatique. « Etes-vous bien décidé à me nourrir par la sonde, si je ne mange pas ? — Parfaitement. — Dans ce cas, je suis forcée et c'est vous qui prenez la responsabilité, j'aime mieux cela. » Et elle mange correctement. « Dès que j'essaye de manger moi-même, me disait une autre malade, je sens comme une voix qui me dit : « ne mange pas. » Dès que cette voix commence, je me butte et il me faudrait des efforts énormes pour en sortir. Ce quB j'aime le mieux c'est de manger sans y penser et sans réfléchir. »

Ces actes impulsifs sont en effet beaucoup plus faciles et c'est pour cela qu'ils sont conservés chez des individus dont la tension est fort abaissée. Ils ont même gardé chez eux, comme nous l'avons vu, une grande force, tandis que les actes supérieurs,

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