I. Automatisme psychologique, 1889, p. iGy
quand ils existaient, manifestaient une faiblesse extrême. Ce sont justement ces caractères des actes suggérés qui vont les rendre utiles.
Les actes obtenus de la sorte présentent une foule d'avantages importants. D'abord certains de ces actes ont des conséquences physiologiques qui sont jusqu'à un certain point indépendantes de la façon dont l'acte aura été exécuté. Un homme sera nourri aussi bien ou à peu près aussi bien qu'il ait pris ses aliments avec ses mains ou qu'il les ait reçus dans l'estomac par une sonde, qu'il les ait mangés volontairement ou involontairement sans s'en douter. Il en sera de même pour d'autres fonctions, la défécation, la miction, les fonctions génitales et même pour le sommeil et le réveil. On peut voir dans mon observation détaillée de Marceline que dans certains cas on fait vivre artificiellement des malades en déterminant ainsi les fonctions d'une manière automatique'. Inversement, ces actes suggérés peuvent avoir une force inhibitrice et arrêter d'autres actions automatiques dangereuses que la volonté n'arrêtait pas. La suggestion de manger et de garder les aliments pourra arrêter des vomissements, des suggestions de mouvements ou de respiration pourront arrêter des chorées ou des troubles respiratoires. Guyau disait autrefois dans son livre sur l'éducation et l'hérédité que la suggestion permet de créer dans un esprit des instincts artificiels capables de faire équilibre à des tendances fâcheuses préexistantes. Cela est peut-être exagéré, mais il est exact que beaucoup de troubles pathologiques sont la conséquence d'agitations et de dérivations. Rétablir une activité normale, c'est supprimer un grand nombre de ces accidents.
Une tendance qui ne se réalise jamais diminue, s'atrophie et devient de plus en plus rebelle à la volonté. Dans certains cas cette altération se vérifie même d'une façon matérielle : les membres qui restent longtemps paralysés, s'ils ne s'atrophient pas réellement par lésion nerveuse, du moins maigrissent, s'affaiblissent visiblement, présentent des refroidissements périphériques que je signalais déjà, il y a longtemps, et que l'on commence à reconnaître aujourd'hui ; les contractures persistantes donnent naissance à des rétractions, à des adhérences qui deviennent irréductibles. La réalisation même automatique du mouvement est
I. Une Félida artificielle, Eiat mental des hystériques. 2*' édition, 1910, p. 545.
excellente pour empêcher ces altérations. Aussi cherche-t-on clans certains cas à la produire par excitation électrique : à plus forte raison est-il utile de la produire pai' suggestion. La fonction ainsi exercée se conservera, se fortifiera et deviendra plus facile à activer quand plus tard la volonté essavera de s'y appliquer. Inversement il n'est pas inutile d'arrêter automatiquement certaines tendances qui se développent d'une manière impulsive : on les empêche de se développer, on les réduit, et on facilite l'œuvre de la volonté qui aura plus tard à les maîtriser.
Nous disons que la volonté profitera de cet exercice automatique des tendances, c'est qu'en effet elle ne tardera pas à intervenir de nouveau. On a vu dans l'étude des suggestions que 1 acte est d'abord exécuté automatiquement, puis qu'à un certain degré de son développement, il est adopté par la volonté personnelle. Il en est de même de ces fonctions qui se sont abaissées au-dessous du niveau de l'acte volontaire et qui semblent paralysées. Le fonctionnement automatique les relève graduellement et on est tout surpris de constater un jour que la volonté les a de nouveau adoptées et peut de nouveau les gouverner. J'ai vu très souvent dans des cas de mutisme hystérique la parole d'abord automatique pendant des états hypnotiques ou des périodes de distraction devenir insensiblement consciente et volontaire. D'ailleurs il y a dans cet exercice automatique de la fonction à un certain moment perçu par le sujet un élément qui est plus que toute autre chose capable d'augmenter la tension psvchologique et de grandir le pouvoir de la volonté, c'est la ■ constatation du succès. Tous les guérisseurs moralisateurs répètent sans cesse qu'il faut enlever de l'esprit du sujet l'idée qu'il est paralysé, qu'il faut lui donner la conviction dli pouvoir et ils emploient les raisonnements les plus m'erveilleux pour v parvenir. Est-il pour le malade un seul de ces raisonnements qui vaille la constatation directe de son action devenue une réalité? J'ai rapporté il y a vingt ans dans mon livre sur l'automatisme l'observation curieuse de V., une femme de 3o ans qui après un séjour prolongé au lit présentait une paraplégie complète*. Pendant qu'elle causait avec M. Piazecki qui me la présentait, je réussis à lui faire diverses suggestions par distraction, je parvins à la faire lever et marcher. Après un moment elle
I Automalisrnc psycliolofjique, 1889, p. 36o,
s'aperçut elle-même de son action et poussa un cri de joie en se voyant debout et marchant : « Je suis donc guérie. » La confiance étant revenue elle se mit à marcher volontairement. Y a-t-il une démonstration rationnelle qui puisse avoir une telle puissance ?
Cette réflexion peut s'appliquer à toutes les tendances que jjeut activer la suggestion. L'arrêt même automatique d'une foule d'angoisses, de sentiments désespérés, le développement même automatique des sentiments de confiance et d'espoir mettent l'esprit dans de bien meilleures conditions pour retrouver le calme et la force et il faudrait de bien beaux sermons pour obtenir une minime partie de ces résultats. Sans doute dans tous ces cas la suggestion n'a.. pas accompli des merveilles et elle n'a rien fait qui dépasse l'activité humaine normale ; mais elle a permis d'obtenir des opérations que la volonté défaillante du malade ne pouvait plus faire et grâce à ces opérations elle a préparé le relèvement de tout l'esprit.
La même étude peut être faite sur l'état hypnotique : s'il faut renoncer à lui demander aujourd'hui le développement de puissances merveill'euses et surhumaines ne peut-il pas rendre des services plus humbles? D'abord l'hypnotisme, le somnambulisme provoqué est un changement de l'esprit, de l'état de" conscience du malade. Il est même par définition un changement assez considérable, puisqu'il est caractérisé par une rupture dans la mémoire du sujet. Or un grand changement de ce genre au milieu de ces états névropathiques indéfiniment prolongés, quand l'esprit s'immobilise dans de dangereuses habitudes ne peut être que très utile. On le savait si bien autrefois que l'on cherchait à provoquer des attaques d'hystérie pour modifier un équilibre pathologique dangereux : l'hypnotisme arrive évidemment au même résultat avec moins de frais.
Ce ^'hangement d'état a été utilisé de bien des manières, c'est pourquoi nous retrouverons l'hypnotisme dans plusieurs chapitres de cet ouvrage : nous le verrons utilisé comme moyen de repos, comme capable de restaurer des souvenirs perdus, comme procédé permettant d'augmenter la tension par des excitations plus grandes. Pour le moment ces changements d'état se présentent d'abord comme favorables à la suggestion. L'activité personnelle est souvent réduite dans l'hypnotisme, souvent elle est transformée : le Sujet n'a plus les mêmes préoccupations, les mêmes
L'APPEL A L'AUTOMATISME .^(ll
efforts de surveillance, il ne conserve pas le souvenir de ce qu'il fait ou entend dans cet état et cela favorise singulièrement la suggestion qui demande de la distraction et de l'oubli.
A un autre point de vue l'hypnotisme étant un état différent de la veille, certaines tendances arrêtées pendant la veille peuvent réapparaître dans cet état. Je me souviens de deux malades réduites par le refus d'aliments et les vomissements à l'inanition la plus dangereuse qui, plongées dans l'état nouveau, ont immédiatement mangé et digéré parfaitement. De même des paralysies, des mutismes, des amnésies peuvent disparaître momentanément dans l'hypnose. Il est vrai que souvent ces troubles réapparaissent au réveil, mais cette période a permis la conservation et l'excitation de la fonction.
Une autre propriété intéressante de l'hypnotisme c'est qu'il a un rapport très étroit avec tous ces autres états seconds différents de la veille normale dans lesquels tombent si facilement les 'hystériques instables. Ces états sont fort nombreux : ce sont les attaques, les somnambulismes, les délires, certains cauchemars, etc., et dans ces différents états se rencontrent une foule d'accidents sur lesquels nous avons peu de prise pendant la veille. Pendant l'état hypnotique au contraire nous pouvons retrouver le souvenir des accidents du somnambulisme et nous pouvons les modifier bien plus aisément. Ce fait a frappé même les auteurs qui ont de la répugnance à utiliser l'hypnotisme. C'est pour combattre l'incontinence nocturne d'urine déterminée par des rêves que M. Dubois (de Berne) consent à se servir du sommeil hypnotique. M. Bernheim, qui aujourd'hui brûle ce qu'il avait adoré et qui ne veut plus que l'hypnotisme soit bon à rien, reconnaît que « dans certains cas, quand il s'agit de psychonévroses qui se passent dans le sommeil même, telles que terreurs nocturnes, rêves obsédants, cauchemars nocturnes, incontinence d'urine, il y a avantage ;i provoquer le sommeil, c'est-à-dire le même état que celui où la psychonévrose a lieu' ». Bien mieux, je crois que pour la guérison de l'état second lui-même, pour amener la disparition de l'attaque ou du somnambulisme, l'hypnotisme peut rendre les plus grands services. L'hypnotisme est psychologiquement analogue à ces états seconds et se substitue à eux assez facilement. J'avais déjà remarqué en i88g qu'une
I. Bcrnlu'im, Zeilschrift fiir Psych. iin<i Neurol.. 191 1, Sonder Abdrtick, j>. !\--j.
hystérique hypnotisée régulièrement cesse de présenter des attaques ou des somnambulismes spontanés. M. Babinski en 1891 fait une remarque semblable quand il dit (< qu'il y a une sorte de balancement entre l'hypnotisme et les accidents hystériques et que l'hypnotisme paraît jouer le rôle d'équivalent par rapport à certains de ces phénomènes' ». Gilles de lu Tourette a fait aussi une observation analogue. On pourra observer qu'il n'y a pas au premier abord grand avantage à remplacer des crises de somnambulisme naturel par des séances de somnambulisme artificiel. Je ne suis pas du tout de cet avis : les accidents spontanés sont irréguliers et en quelque sorte indisciplinés, ils commencent et finissent à leur gré et déterminent des phénomènes que nous ne pouvons pas prévoir. Au contraire les hypnotismes sont à notre disposition : ils peuvent être quand nous le voulons plus ou moins longs et plus ou moins graves, ils peuvent être surtout plus ou moins rapprochés ou plus ou moins espacés et par la réglementation de ces états nous pouvons facilement les rendre inoffensifs puis rares. La transformation en hypnotismes est certainement l'un des meilleurs procédés de traitement du somnambulisme naturel. A ces différents points de vue l'hypnotisme comme la suggestion se montre donc capable de rendre de véritables services à la thérapeutique des maladies nerveuses.